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De Paris à Cythère

Pardonne-moi de traverser si vite et de si mal décrire des lieux d'une telle importance ; mais la Suisse doit t'être si connue d'avance, ainsi qu'à moi, par tous les paysages et par toutes les impressions de voyage possibles, que nous n'avons nul besoin de nous déranger de la route pour voir les curiosités.

Je cherche à constater simplement les chemins du pays, la solidité des voitures, ce qui se dit, se fait et se mange çà et là dans le moment actuel.

Par exemple, je dois dire que j'ai demandé aucun bifteck, craignant qu'il ne soit d'ours ; et qu'ayant appris que, dans les chalets, séjours de l'hospitalité, une tasse de lait se vendait quatre francs, je m'en suis refusé la consommation. L'expérience des voyageurs passés n'est dont point inutile ; voilà ce qui doit recommander la présente lettre à ton attention.

Ainsi, lorsque, parti de Berne, tu auras employé une ennuyeuse journée à traverser des bois de sapins et de bouleaux ornés de chalets fort médiocres, et deux gros villages encombrés de'une population moins belle qu'à l'Opéra, tu seras heureux de souper, vers onze heures, à Aarau, dans la maison d'une hôtesse fort jolie, fort décolletée et vêtue (par pure bonté pour toi) du costume national. Là, moyennant un nombre de bats raisonnable, vous faites un repas où rien ne manque, et où paraît enfin la véritable truite des lacs et des torrents, la petite truite bleue, tachetée, cette fraise du règne animal, modeste, délicate et parfumée, qu'on doit se garder de confondre avec la truite genevoise, qui, en admettant qu'elle existe encore, n'est rien qu'un saumon déguisé.

Les murs de la salle à manger sont ornés de vues d'Aarau, parmi lesquelles on remarque celle de la maison de Zschokke, l'illustre romancier. Il est triste de quitter enfin cette auberge agréable, où l'on aimerait à passer la nuit sous plusieurs rapports. L'hôtesse vous fait un salut gracieux, et vous rougissez de lui glisser, en partant, dans la main, l'humble monnaie que la Suisse appelle des bats. Nous reparlerons sans doute de ce billon, à propos des kreutzers allemands, non moins fallacieux pour le voyageur.

L'inégal pavé de Zurich nous éveille à cinq heures du matin. Voilà donc cette ville fameuse qui a renouvelé les beaux jours de Guillaume Tell en renversant la toque insolente du professeur Strauss ; voilà ces montagnes d'où descendaient des chœurs de paysans en armes ; voilà ce beau lac qui ressemble à celui de Cicéri. Après cela, l'endroit est aussi vulgaire que possible. Sauf quelques maisons anciennes, ornées de rocailles et de sculptures contournées, avec des grilles et des balcons d'un travail merveilleux, cette ville est fort au-dessous des avantages de sa position naturelle. Son lac et ses montagnes lui font, d'ailleurs, des vues superbes. La route qui mène à Constance, domine longtemps ce vaste panorama et se poursuit toute la journée au milieu des plus beaux contrastes de vallées et de montagnes.

Déjà le paysage a pris un nouveau caractère : c'est l'aspect moins tourmenté de la verte Souabe ; ce sont les gorges onduleuses de la forêt Noire, si vaste toujours, mais éclaircie par les routes et les cultures. Vers midi, l'on traverse la dernière ville suisse, dont la grande rue est étincelante d'enseignes dorées. Elle a toute la physionomie allemande ; les maisons sont peintes ; les femmes sont jolies ; les tavernes sont remplies de fumeurs et de buveurs de bière. Adieu donc à la Suisse, et sans trop de regrets. Une heure plus tard, la couleur de notre postillon tourne du bleu au jaune. Le lion de Zœringen brille sur les poteaux de la route, dans son champ d'or et de gueules, et marque la limite des deux pays. Nous voilà sur le territoire de Constance, et déjà son lac étincelle dans les intervalles des monts.