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lettre 36LECTURES

Lettre du 21 novembre 1870

Kermadio, 21 novembre 1870.

Mon cher petit Jacques, j’ai su par maman, il y a trois jours seulement, qu’elle t’avait envoyé à Poitiers ; c’est bien heureux qu’il ne te soit pas arrivé de mésaventure avec les Prussiens qui sont partout ; mais il paraît que tu es arrivé à bon port ; j’espère que maman t’a envoyé une lettre que je t’avais adressée à V. et dans laquelle je te demandais beaucoup de choses : d’abord, que tu me dises si tu es bien à Poitiers comme à Vaugirard, si la nourriture est bonne, si les cours de récréation sont plus grandes qu’à Paris, si tu as retrouvé des amis de Vaugirard,entre autres le jeune d’H. ; si tu avais de l’argent dans ta bourse. Ton oncle Gaston va bien et me charge de t’embrasser ; il ira à Poitiers voir l’Évêque qui est son ami, et prêcher une retraite au séminaire, dans le cours de l’hiver. Si les affaires politiques ne se calment pas, il passera l’hiver avec moi à Kermadio. Moi, je ne quitterai Kermadio que pour aller à Livet passer un mois avec maman et tes sœurs et frère. Tu as dû t’ennuyer cet automne à Livet, sans chasse et avec l’agitation de la guerre. Ton oncle et ta tante Anatole passèrent tout l’hiver aux Nouettes, avec tes cousins qui s’ennuieront joliment, n’ayant aucun de leurs amis ni aucune distraction de voisinage. Ici, on ne s’ennuie pas parce que tout le monde s’occupe, travaille ; nous ne sommes pas comme X. dans le noir et dans l’attente continuelle de malheurs et de souffrances. Nous espérons toujours et nous voyons des ressources immenses dans la protection du bon Dieu et de la sainte Vierge. Adieu, mon cher petit chéri, je t’embrasse bien tendrement. Si tu sais où est le bon Père M., tu me le diras. Élisabeth t’embrasse plus particulièrement que les autres qui ne te connaissent pas ; elle t’aime beaucoup.

Grand’mère de Ségur.