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lettre 36LECTURES

Lettre du 15 décembre 1871

Malaret, 1871, 15 décembre.

Cher enfant, je sais que tu avais de fortes engelures aux mains ; depuis dix jours il fait un tel froid qu’elles doivent être bien augmentées et que tes pauvres pieds doivent être dans le même état que tes mains. Et comme c’est triste pour moi de te savoir souffrant ainsi du froid sans pouvoir te soulager ! Si j’étais à Poitiers, je t’aurais eu des gants de toutes les façons et des chaussures qui t’auraient un peu préservé du froid. L’hiver est terrible ; de tous côtés on parle de gens morts de froid sur les routes ; et personne à Poitiers qui s’occupe de toi, qui puisse ou veuille me donner de tes nouvelles et de celles du pauvre Paul qui débute au collège par une année des plus rigoureuses. A-t-il aussi des engelures, le pauvre enfant ? J’espère qu’on vous écrit de Livet.

L’institutrice, Mlle B., est, dit-on, douce comme un ange, très gaie, très instruite. J’espère qu’elle sera bonne et aimable pour toi et pour Paul ; ce n’est qu’à cette condition qu’elle peut me plaire. Dis-moi si Paul désire que je lui écrive ou s’il aime autant avoir de mes nouvelles par toi... Tu dois avoir reçu, il y a au moins dix jours, un paquet de chez Hachette contenant six exemplaires de mon dernier livre : Après la pluie le beau temps ; si tu ne l'as pas reçu, demande-le au R. Père Préfet ; c’est lui, je crois, qui vous remet lettres et paquets. Tu en donneras à qui tu voudras. Louis aura décidément trois jours pour le jour de l’an ; il est enchanté. Adieu, mon cher petit chéri, je t’aime toujours de plus en plus et je m’afflige bien souvent de ton isolement à Poitiers. Je ne te verrai qu’à mon retour de Malaret qui sera probablement retardé, car ton oncle m’engage à ne pas venir à Paris qui est dans un état continuel d’effervescence ; une émeute peut éclater d’un jour à l’autre et si la Commune et les pétroleurs devenaient les maîtres, on massacrerait et on pillerait partout ; tes oncles pourraient s’échapper ; mais moi vieille femme qui ne puis courir ni presque marcher, je serais bien certainement prise par ces bandits. Je resterai donc à Malaret jusqu’à Pâques ; je viendrai alors vous chercher pour vous mener jusqu’à Livet, et je passerai ces huit ou dix jours avec vous. Adieu donc, mon cher bon enfant, je t’embrasse bien tendrement avec le pauvre Paul...


Grand’mère de Ségur.