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Lettre du 10 juin 1869

Kermadio, 1869, 10 juin.

Mon cher petit Jacques chéri,

Je suis enchantée que tu sois le premier en thème latin et que tu aies la croix pour ta sortie d’aujourd’hui... Je reviens de la première communion de ta cousine Henriette Fresneau ; c’est ton oncle Gaston qui a dit la messe et qui a donné la sainte communion à plus de 100 enfants et à autant de parents. Henriette a fait une bonne première communion ; depuis six mois elle s’y prépare de tout son cœur ; il n’y a pas eu un reproche à lui adresser depuis plusieurs mois et je ne doute pas qu’elle ne marche de plus en plus sur les traces de ta tante Sabine, à laquelle elle ressemble de figure et surtout de physionomie ; elle s’intéresse beaucoup à tes succès et tout le monde à Kermadio voudrait te voir ici pendant les vacances. Nous avons eu avant-hier un bien triste accident. Un garde-barrière du chemin de fer a été se baigner dans la mer avec quatre de ses camarades ; la mer est dangereuse ici à cause des nombreux trous et de la vase épaisse qui fait le fond du terrain. Le pauvre homme ne savait pas nager ; il est tombé dans un de ces trous, et ce n’est qu’au bout d’une heure que ses camarades se sont aperçus qu’il avait disparu ; on a cherché partout sans avoir pu le trouver, et ce n’est que lorsque la mer a baissé qu’on a pu le trouver dans ce trou. Il avait une femme et trois enfants ; l’aîné a huit ans et joue souvent avec le petit Armand ; les deux autres ont cinq ans et deux ans. Ils faisaient des cris horribles ; leur père était très bon et les aimait beaucoup. Jusqu’à une heure du matin on a fait tout au monde pour faire revenir à la vie ce pauvre homme, mais inutilement. La femme et les enfants faisaient pitié ; jusqu’au lendemain ils n’ont fait que crier. Le matin Armand a été chercher l’aîné qui s’appelle Pierre et il est parvenu à le consoler et à le faire manger ; il n’avait voulu rien avaler depuis la veille deux heures de l’après-midi.
Ton oncle Armand, qui est excellent, a trouvé moyen de tirer cette pauvre famille de la misère en leur promettant une petite ferme vacante qu’il leur montera de bestiaux et d’ustensiles nécessaires ; la veuve a vingt-cinq ans : elle aimait beaucoup son mari ; elle reste bien affligée, mais du moins tranquille sur l’avenir de ses enfants. Le pauvre homme a été enterré hier soir ; il a fallu se dépêcher, d’abord à cause de la première communion qui a eu lieu ce matin, ensuite parce qu’il était tout décomposé, tout noir depuis le matin. Adieu, mon cher petit Jacques bien-aimé, je t’embrasse bien tendrement... Adieu, petit chéri ; à bientôt.

Grand’mère de Ségur.