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De la lecture et du choix des livres

J’aime le plaisir de la lecture, autant que jamais, pour dépendre plus particulièrement de l’esprit, qui ne s’affoibit pas comme les sens. À la vérité, je cherche plus dans les livres ce qui me plaît, que ce qui m’instruit. À mesure que j’ai moins de temps à pratiquer les choses, j’ai moins de curiosité pour les apprendre. J’ai plus de besoin du fond de la vie que de la manière de vivre ; et le peu que j’en ai s’entretient mieux par des agréments que par des instructions. Les livres latins m’en fournissent le plus, et je relis mille fois ce que j’y trouve de beau, sans m’en dégoûter.
Un choix délicat me réduit à peu de livres, où je cherche beaucoup plus le bon esprit que le bel esprit ; et le bon goût, pour me servir de la façon de parler des Espagnols, se rencontre ordinairement dans les écrits des personnes considérables. J’aime à connoître, dans les épîtres de Cicéron, et son caractère, et celui des gens de qualité qui lui écrivent. Pour lui, il ne se défait jamais de son art de rhétorique ; et la moindre recommandation qu’il fait au meilleur de ses amis, s’insinue aussi artificieusement que s’il vouloit gagner l’esprit d’un inconnu, pour la plus grande affaire du monde. Les lettres des autres n’ont pas la finesse de ces détours : mais, à mon avis, il y a plus de bon sens que dans les siennes ; et c’est ce qui me fait juger le plus avantageusement de la grande et générale capacité des Romains de ce temps-là.
Nos auteurs font toujours valoir le siècle d’Auguste, par la considération de Virgile et d’Horace ; et peut-être plus par celle de Mécénas, qui faisoit du bien aux gens de lettres, que par les gens de lettres mêmes. Il est certain, néanmoins, que les esprits commençoient alors à s’affoiblir, aussi bien que les courages. La grandeur d’âme se tournoit en circonspection à se conduire ; et le bon discours, en politesse de conversation : encore ne sais-je, à considérer ce qui nous reste de Mécénas, s’il n’avoit pas quelque chose de mou, qu’on faisoit passer pour délicat. Mécénas étoit le grand favori d’Auguste, l’homme qui plaisoit, et à qui les gens polis et spirituels tâchoient de plaire. N’y a-t-il pas apparence que son goût régloit celui des autres ; qu’on affectoit de se donner son tour, et de prendre autant qu’on pouvoit son caractère ?
Auguste lui-même ne nous laisse pas une grande opinion de sa latinité. Ce que nous voyons de Térence, ce qu’on disoit à Rome de la politesse de Scipion et de Lélius, ce que nous avons de César, ce que nous avons de Cicéron ; la plainte que fait ce dernier, sur la perte de ce qu’il appelle sales, lepores, venustas, urbanitas, amœnitas, festivitas, jucunditas : tout cela me fait croire, après y avoir mieux pensé, qu’il faut chercher en d’autres temps que celui d’Auguste, le bon et agréable esprit des Romains, aussi bien que les grâces pures et naturelles de leur langue.
On me dira qu’Horace avoit très-bon goût, en toute chose ; c’est ce qui me fait croire que ceux de son temps ne l’avoient pas : car son goût consistoit principalement à trouver le ridicule des autres. Sans les impertinences, les affectations, les fausses manières dont il se moquoit, la justesse de son sens ne nous paroîtroit pas aujourd’hui si grande.