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nouvelle 94LECTURES

De la conversation

Quelque plaisir que je prenne à la lecture, celui de la conversation me sera toujours le plus sensible. Le commerce des femmes me fourniroit le plus doux, si l’agrément qu’on trouve à en voir d’aimables, ne laissoit la peine de se défendre de les aimer : je souffre néanmoins rarement cette violence. À mesure que mon âge leur donne du dégoût pour moi, la connoissance me rend délicat pour elles ; et, si elles ne trouvent pas, en ma personne, de quoi leur plaire, par une espèce de compensation, je me satisfais d’elles malaisément. Il y en a quelques-unes dont le mérite fait assez d’impression sur mon esprit ; mais leur beauté se donne peu de pouvoir sur mon âme ; et, si j’en suis touché, par surprise, je réduis bientôt ce que je sens à une amitié douce et raisonnable, qui n’a rien des inquiétudes de l’amour.
Le premier mérite, auprès des dames, c’est d’aimer ; le second, est d’entrer dans la confidence de leurs inclinations ; le troisième, de faire valoir ingénieusement tout ce qu’elles ont d’aimable. Si rien ne nous mène au secret du cœur, il faut gagner au moins leur esprit par des louanges ; car, au défaut des amants à qui tout cède, celui-là plaît le mieux, qui leur donne le moyen de se plaire davantage. Dans leur conversation, songez bien à ne les tenir jamais indifférentes : leur âme est ennemie de cette langueur. Ou faites-vous aimer, ou flattez-les sur ce qu’elles aiment, ou faites-leur trouver en elles de quoi s’aimer mieux ; car, enfin, il leur faut de l’amour, de quelque nature qu’il puisse être : leur cœur n’est jamais vide de cette passion. Aidez un pauvre cœur à en faire quelque usage.
On en trouve, à la vérité, qui peuvent avoir de l’estime et de la tendresse, même sans amour ; on en trouve qui sont aussi capables de secret et de confiance, que les plus fidèles de nos amis. J’en connois qui n’ont pas moins d’esprit et de discrétion que de charme et de beauté ; mais ce sont des singularités que la nature, par dessein ou par caprice, se plaît quelquefois à nous donner : et il ne faut rien conclure, en faveur du général, par des endroits si particuliers, et des qualités si détachées. Ces femmes extraordinaires semblent avoir emprunté le mérite des hommes ; et peut-être qu’elles font une espèce d’infidélité à leur sexe, de passer ainsi de leur naturelle condition aux vrais avantages de la nôtre.
Pour la conversation des hommes, j’avoue que j’y ai été autrefois plus difficile que je ne suis ; et je pense y avoir moins perdu du côté de la délicatesse, que je n’ai gagné du côté de la raison. Je cherchois alors des personnes qui me plussent, en toutes choses : je cherche aujourd’hui, dans les personnes, quelque chose qui me plaise. C’est une rareté trop grande que la conversation d’un homme en qui vous trouviez un agrément universel ; et le bon sens ne souffre pas une recherche curieuse de ce qu’on ne rencontre presque jamais. Pour un plaisir délicieux qu’on imagine toujours, et dont on jouit trop rarement, l’esprit, malade de délicatesse, se fait un dégoût de ceux qu’il pourroit avoir toute la vie. Ce n’est pas, à dire vrai, qu’il soit impossible de trouver des sujets si précieux, mais il est rare que la nature les forme, et que la fortune nous en favorise. Mon bonheur m’en a fait connoître, en France, et m’en avoit donné un, aux pays étrangers, qui faisoit toute ma joie. La mort m’en a ravi la douceur : et, parlant du jour que mourut M. d’Aubigny, je dirai toute ma vie, avec une vérité funeste et sensible :
Quem semper acerbum,
Semper honoratum, sic Dii voluistis, habebo4.

Dans les mesures que vous prendrez, pour la société, faites état de ne trouver les bonnes choses que séparément ; faites état même de démêler le solide et l’ennuyeux, l’agrément et le peu de sens, la science et le ridicule. Vous verrez ensemble ces qualités, non-seulement en des gens que vous puissiez choisir ou éviter, mais en des personnes avec qui vous aurez des liaisons d’intérêt, ou d’autres habitudes aussi nécessaires. J’ai pratiqué un homme du plus beau naturel du monde, qui, lassé quelquefois de l’heureuse facilité de son génie, se jetoit sur des matières de science et de religion, où il faisoit voir une ignorance ridicule. Je connois un des savants hommes de l’Europe5, de qui vous pouvez apprendre mille choses curieuses ou profondes, en qui vous trouverez une crédulité imbécile pour tout ce qui est extraordinaire, fabuleux, éloigné de toute créance.
Ce grand maître du théâtre, à qui les Romains sont plus redevables de la beauté de leurs sentiments, qu’à leur esprit et à leur vertu ; Corneille, qui se faisoit assez entendre sans le nommer, devient un homme commun, lorsqu’il s’exprime pour lui-même. Il ose tout penser pour un Grec, ou pour un Romain : un François ou un Espagnol diminue sa confiance ; et quand il parle pour lui, elle se trouve tout à fait ruinée. Il prête à ses vieux héros tout ce qu’il a de noble dans l’imagination, et vous diriez qu’il se défend l’usage de son propre bien, comme s’il n’étoit pas digne de s’en servir.
Si vous connoissiez le monde parfaitement, vous y trouveriez une infinité de personnes recommandables par leurs talents, et aussi méprisables par leurs foibles. N’attendez pas qu’ils fassent toujours un bon usage de leur mérite, et qu’ils aient la discrétion de vous cacher leurs défauts. Vous leur verrez souvent un dégoût pour leurs bonnes qualités, et une complaisance fort naturelle pour ce qu’ils ont de mauvais. C’est à votre discernement à faire le choix qu’ils ne font pas, et il dépendra plus de votre adresse de tirer le bien qui se trouve en eux, qu’il ne leur sera facile de vous le donner.
Depuis dix ans que je suis en pays étranger, je me trouve aussi sensible au plaisir de la conversation, et aussi heureux à le goûter, que si j’avois été en France. J’ai rencontré des personnes d’autant de mérite que de considération, dont le commerce a su faire le plus doux agrément de ma vie. J’ai connu des hommes aussi spirituels que j’en aie jamais vu, qui ont joint la douceur de leur amitié à celle de leur entretien. J’ai connu quelques ambassadeurs si délicats, qu’ils me paroissoient faire une perte considérable, autant de fois que les fonctions de leur emploi suspendoient l’usage de leur mérite particulier.
J’avois cru, autrefois, qu’il n’y avoit d’honnêtes gens qu’en notre cour ; que la mollesse des pays chauds, et une espèce de barbarie des pays froids, n’en laissoient former, dans les uns et dans les autres, que fort rarement. Mais, à la fin, j’ai connu, par expérience, qu’il y en avoit partout ; et, si je ne les ai pas goûtés assez tôt, c’est qu’il est difficile, à un François, de pouvoir goûter ceux d’un autre pays que le sien. Chaque nation a son mérite, avec un certain tour qui est propre et singulier à son génie. Mon discernement trop accoutumé à l’air du nôtre, rejettoit comme mauvais ce qui lui étoit étranger. Pour voir toujours imiter nos modes, dans les choses extérieures, nous voudrions attirer l’imitation, jusqu’aux manières que nous donnons à notre vertu. À la vérité, le fond d’une qualité essentielle est par tout le même : mais nous cherchons des dehors qui nous conviennent ; et ceux, parmi nous, qui donnent le plus à la raison, y veulent encore des agréments pour la fantaisie. La différence que je trouve, de nous aux autres, dans ce tour qui distingue les nations, c’est qu’à parler véritablement nous nous le faisons nous-mêmes, et la nature l’imprime en eux, comme un caractère dont ils ne se défont presque jamais.
Je n’ai guère connu que deux personnes, en ma vie, qui pussent bien réussir partout, mais diversement. L’un, avoit toute sorte d’agréments : il en avoit pour les gens ordinaires, pour les gens singuliers, pour les bizarres même ; et il sembloit avoir, dans son naturel, de quoi plaire à tous les hommes. L’autre, avoit tant de belles qualités, qu’il pouvoit s’assurer d’avoir de l’approbation, dans tous les lieux où l’on fait quelque cas de la vertu. Le premier, étoit insinuant, et ne manquoit jamais de s’attirer les inclinations. Le second, avoit quelque fierté, mais on ne pouvoit pas lui refuser son estime. Pour achever cette différence : on se rendoit avec plaisir aux insinuations de celui-là, et on avoit quelquefois du chagrin de ne pouvoir résister à l’impression du mérite de celui-ci. J’ai eu avec tous les deux une amitié fort étroite ; et je puis dire que je n’ai jamais rien vu en l’un que d’agréable, et rien en l’autre que l’on ne dût estimer.