À Varrus

1 min
94
lectures
0

Catulle est un poète romain volontiers railleur, aux textes parfois érotiques ou vulgaires. À Rome, il entretient de bons rapports avec les hommes influents, Jules César et Cicéron notamment  [+]

Cher Varrus, tu connais bien Suffenus ? c’est un homme aimable, beau diseur, et plein d’urbanité ; ce même Suffenus fait une énorme quantité de vers. Pour moi, je crois qu’il en a composé dix mille et plus ; et il ne les écrit pas, comme tant d’autres, sur des tablettes palimpsestes ; mais, sur grand papier, son livre est orné d’une couverture neuve, d’un cylindre neuf, de courroies couleur de pourpre ; le parchemin en est réglé à la mine de plomb, et le tout est poli avec la pierre ponce. Mais si vous lisez ses vers, ce Suffenus si charmant, si aimable, n’est plus qu’un rustre, un chevrier : tant il est changé et méconnaissable ! A quoi cela tient-il ? Ce même homme qui tout à l’heure nous semblait si plaisant, si rompu dans les finesses de la saillie, devient le plus insipide, le plus assommant des lourdauds de village, dès qu’il se mêle de poésie : et pourtant il n’est jamais si heureux que lorsqu’il fait des vers. Il faut voir alors comme il rit dans sa barbe, avec quelle complaisance il s’admire ! C’est ainsi que tous, tant que nous sommes, nous nous faisons illusion à nous-mêmes, et qu’il n’est personne de nous qui n’ait quelque trait de ressemblance avec Suffenus. Chacun à sa manie ; mais nous ne voyons qu’un des côtés de la besace qui est sur nos épaules.
0
0