Les trois baisers

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Touche-à-tout, cet ami de Maupassant, publia un nombre considérable d'ouvrages étendus sur plus de trente ans de carrière. Mais il ne vit pas de sa plume pour autant, puisqu'il obtient un emploi  [+]

A Grosclaude

 C’était encore au temps étrange, ridicule et dont la naïveté fera sourire, sans doute, nos arrière-neveux, où les dames choisissaient principalement des hommes pour faire cocus leurs maris. Il est vrai que les hommes d’aujourd’hui possèdent, pour se consoler du dédain des femmes adultères, un tas de libertés qu’ignoraient leurs aïeux. Ceux-ci étaient privés des douceurs du suffrage universel et quand ils mouraient à la guerre, c’était de blessures stupides faites par des armes dérisoires. A chaque siècle sa gloire. La nôtre est de n’élire que d’honnêtes gens et d’être percés par des balles ayant une vitesse extraordinaire et d’une forme conique plaisante au premier chef.
Madame Pigemonvent était donc de l’ancien régime et c’était tout simplement (la dinde !) avec un clerc de fort avenante figure qu’elle trompait son Pigemonvent d’époux, un des notables drapiers de la petite ville de Corbeil. Le clerc, lui, s’appelait Carpotin. Ce sont tous mes personnages. Le cocuage ressemble à Dieu en ce qu’il est essentiellement en trois personnes. Au Diable, c’est par un autre point qu’il ressemble. C’est, en tous cas, une respectable institution, à en juger par son antiquité et par persistance. Pigemonvent n’était pas à plaindre au moins. Sa femme était aimable à l’envi avec lui et quand le clerc Carpotin le rencontrait dans la rue, il ne manquait jamais de lui retirer son chapeau avec une déférence particulière. De leur côté nos amants avaient peu à se gêner. Le drapier ne rentrait chez lui que fort tard et avec une régularité tout à fait rassurante. Jusqu’à minuit il demeurait dans les cabarets les mieux hantés de la rue Saint-Spire, à jouer aux dés, ou à raconter à ses confrères comment, ce jour même, il avait dupé quelque client, sujet de conversation que les commerçants de tous les âges ont toujours affectionné pour ce qu’il ne s’épuise jamais. Durant ces édifiantes confidences, on jouait ferme du serre croupière chez lui, comme disait congrument Rabelais. Dame Pigemonvent était une belle créature n’ayant pas au-delà de la trentaine, charnue comme un bigarreau, à la peau duvetée comme une pêche de Montauban, call pétardière à délices, belle fessière à souhaits, avec une taille presque fine s’élançant du fruit qui la soutenait comme la queue d’un melon. Carpotin aimait très sagement l’abondance dans les manuelles voluptés qui constituent ce que nous appellerons, si vous le voulez : l’avant-dernier outrage. Il s’en donnait à cul-joie dans les draps du drapier. Il y galipétait comme un goujon vivant dans la poêle. Car il était fringant en amour, n’en étant pas encore à l’âge où nous devenons cours de la Bourse, comme le disait plaisamment, un jour, un financier de mes amis. Tout au contraire, était-il fort en hausse, et constamment, pour continuer à parler le langage de messieurs les reporteurs. Sacré Carpotin ! Il vous aurait inventé une trente-troisième manière de vous fouler aux pieds l’honneur d’un homme de bien. Il vous le trépignait avec un entrain ! Dame Pigemonvent s’amusait infiniment de cet exercice. Tout le monde était heureux. Et cependant ni le suffrage universel ni les balles coniques qui le complètent si bien n’étaient inventées en ce temps la. Quelle diable de gymnastique vous avait fait mon Carpotin se soir-là dans la couche du commerçant ! Toujours est-il qu’il s’y était malencontreusement endormi et dans quelle posture ? Le derrière sur celui des oreillers qui faisait face à la fenêtre. Non pas celui qui s’effondrait dans la ruelle. Et quel derrière ! Nu comme un gros Saint-Jean, nos amants ayant retiré leurs chemises pour ce que cette nuit d’été était chaude et qu’ils n’y pouvaient tenir qu’en laissant la croisée entr’ouverte, ce qui n’avait nul inconvénient d’ailleurs puisque celle-ci donnait sur un jardin où les rossignols seuls y auraient pu trouver à redire. Et Dieu sait que ces harmonieuses bêtes ne s’occupent pas de ces choses là ! Oui, tous deux étaient tombés de lassitude, dans une imprudente torpeur. Car ils n’entendirent pas sonner minuit et notre Pigemonvent, lui-même, que Dieu confonde, ne les éveilla pas en entrant dans la chambre à pas de loup, lui qui n’aurait dû marcher qu’à pas de cerf. Le drapier avait deux coutumes, indépendamment de celle de voler les chalands la journée. La première consistait à ne point allumer de chandelle en rentrant, pour respecter le sommeil de sa femme ; la seconde à venir baiser tout doucement celle-ci sur le front, avant de commencer à retirer ses chausses. Car le filou était caressant et paternel. Comme à l’ordinaire donc il fit son entrée à tâtons et se dirigea vers le traversin conjugal où Carpotin lui tendait les joues que vous savez. Le drapier y colla dévotement ses lèvres.
 « Aïe ! » cria le clerc qui rêvait. En même temps, un coup de vent souleva le rideau de la croisée. Pigemonvent, qui n’avait pas reconnu le parfum de sa femme, fit un saut en arrière. Il vit et demeura cloué au sol par un anéantissement complet de sa pensée. Durant ce moment tout à fait psychologique, Carpotin, qui était vif comme un singe, lui sauta par-dessus les épaules, gagna la fenêtre et courageusement sauta dans le jardin. Il y courait déjà, pieds nus, que le drapier n’avait pas encore recouvré le sentiment exact des choses. Il avait baisé, par mégarde, les fesses d’un galant et n’en savait pas davantage. La fureur lui vint lentement, mais intense, sournoise et puis débordante tout à coup. A peine prit-il le temps d’injurier sa femme qui faisait semblant de dormir encore. Comme un tonnerre, il se rua à travers la maison, jurant que le larron d’honneur ne lui échapperait pas. Car, ayant oublié depuis longtemps les audaces de la jeunesse, il ne pouvait croire que le clerc eût risqué sa vie en se lançant dans l’aérienne route qui le pouvait, tout simplement, et avant le temps, conduire à l’éternité.

Le doux Carpotin ne s’était rien cassé, pas même une jambe. Durant que son ennemi bouleversait tous les meubles en cherchant derrière ou dessous, il avait gagné les bords d’une petite rivière, l’Essonne aujourd’hui, qui bordait le verger du drapier. Une eau claire et pailletée y courait avec une musique charmante. Comme on n’est pas parfait, le clerc ne savait pas nager et le mari avait fermé hermétiquement le jardin. Y demeurer à terre était risquer d’être vu. Carpotin avait vu des chats fuir devant la poursuite des chiens. Une façon de grand arbre assez touffu surmontait la berge naturelle, étendant ses lourdes branches fortes en avant au dessus de la rivière, si bien que le plus épais de son feuillage dépassait absolument la propriété du marchand. Carpotin se dit que là il serait, pour ainsi parler, sur un terrain neutre et en dehors de sa légitime atteinte. Il grimpa le long du tronc, non s’en s’écorcher un peu les genoux, et se glissa au plus profond de cette frondaison suspendue. Il y rencontra une façon de fourche solide dans laquelle il s’assit le séant assez commodément collé et surplombant de sa rondeur jumelle et sans culotte, le flot qui continuait à frétiller semblant prendre l’image des étoiles comme aux mailles d’un filet d’argent. Ouf ! Il serait certainement là en sûreté jusqu’au jour et quelque batelier matinal viendrait bien à passer, pour aller relever ses verveux plus loin, qui prendrait pitié de lui et le tirerait d’embarras. Il faisait une nuit tout à fait admirable où la grande poésie des choses se recueillait dans un silence plein de parfums. Des phalènes aux ailes de velours s’obstinaient au fantôme hautain des roses trémières en pleine floraison. Les lucioles semblaient une constellation vivante que la main distraite d’un Dieu eût éparpillée sur les gazons. L’innombrable chanson des insectes éperdus d’amour berçait le balancement alangui des hautes herbes. Tout, en un mot, élevait l’âme vers la sphère lointaine des rêves dont les grandes ailes emportent les planètes attendries dans l’immensité. « Sapristi ! Mais je commence à avoir un torticolis au derrière ! » murmura Carpotin, en déplaçant quelque peu sa base, mais en lui laissant la même orientation. Et oubliant la dureté coupante de son fauteuil, lui aussi se laissa prendre à cette grande séduction de toutes les choses, et, sans qu’aucun remords le réhabilitât à ses propres yeux, il se remémora lentement les charmes de la drapière, la douceur infinie de ses caresses, la copieuse rondeur de ses appas complaisants ; il se pourlécha les lèvres du miel qu’y avaient laissé les baisers ; il murmura le nom de l’aimée et se dit, fort sagement, que les délices qu’il avait goûtées dans ses bras valaient bien qu’il souffrit quelque incommodité pour elle, même celle d’attraper un rhume là par où les gens n’ont pas coutume d’éternuer en société. Car n’allez jamais dire : Dieu vous bénisse ! à un monsieur qui éternue devant vous de cette façon-là.

Extenué, soufflant comme un phoque, suant comme un taureau dans l’arène, Piemonvent, après avoir inutilement fouillé tout son immeuble, sondé tous les placards, enfoncé les armoires, promené furieusement des hallebardes sous les bahuts, sentit qu’un peu d’air lui était nécessaire et qu’il étoufferait s’il n’allait pas respirer largement. Il se laissa donc rouler jusque dans son jardin, les mains pendantes aux genoux et tout à fait lamentable. Et lui aussi une fois assis sur une pierre, se mit à évoquer les images de cette dramatique nuit. Un surtout l’obsédait, celle qu’il avait embrassée ! Mon Dieu, qu’un homme soit cocu, cela se voit tous les jours, ou même toutes les nuits. De ces confrères qui venaient jouer aux dés avec lui, à l’estaminet, il n’en était pas un qui ne le fût outrageusement. C’est même là-dessus qu’ils comptaient pour gagner parce que, enfin, on ne peut pas tricher toujours. Encore une fois cela n’était rien. Un drapier qui ne serait pas cocu en viendrait à se demander si sa femme est laide. Lui-même n’en voudrait plus. La belle affaire vraiment que madame Pigemonvent eût un galant ! Mais que celui-ci lui eût fait baiser son postérieur, voilà qui était vraiment de trop, impertinent et insoutenable. Outre que le maroufle ne paraissait pas avoir mangé des framboises ce soir-là. Tudieu ! si on savait jamais cela dans la rue Saint-Spire. Le mécréant était capable de s’en vanter. Ça deviendrait une mode à Corbeil. Il n’y aurait plus de cocuage complet sans ce baiser Lamourette. Alors tous les autres cocus l’accuseraient de ce surcroît de désastre. Ils se réuniraient en haute cour, en concile œcuménique pour lui reprocher sa lâche condescendance et le condamner aux plus affreux supplices. Tous lui planteraient les cornes là où il avait si lâchement caressé le galant. Toutes les imaginations folles du drapier prenaient vraiment l’intensité d’un cauchemar sous lequel il se débattait, dans la sérénité railleuse de cette nuit de juillet toute pleine d’étoiles et de roses trémières. Une soif terrible, comme il arrive dans ces états violents de l’âme, lui ardait le gosier. Cette sécheresse horrible de la gorge le fit lever de son siège, et, par instinct, comme une bête, qui a trop couru. Il se dirigea vers la rivière. Il s’agenouilla sur le bord et, naturellement luxueux comme les soldats de Gédéon qui furent si justement punis de leur sybaritisme, il tenta de boire quelques gorgées dans sa main. Mais sa main tremblait et l’eau lui coulait entre les doigts, avec un ruissellement clair de perles s’égrenant. Alors n’en pouvant plus, il s’étendit sur le ventre, arcbouté sur les coudes et voulut boire à même la grande coupe. Déjà ses lèvres touchaient l’eau frissonnante. « Oh ! »
Il ne poussa que ce cri désespéré. Un rayon de lune avait soudain illuminé le ciel et toutes choses. Le derrière toujours nu de Carpotin se reflétait dans l’eau avec une intensité stupéfiante. C’est juste au mitan de cette autre lune, doublée dans l’onde, que le drapier était venu poser sa bouche. Croyant à un sort, il se retourna brusquement en blasphémant. Mal lui en prit, car dans ce mouvement désordonné, il s’alla bouter le nez en plein sous la queue de son grand chien qui l’avait suivi dans le jardin et qui, lui aussi, avait fait volte pile pour aboyer à la lune.

Alors le malheureux drapier comprit que, comme jadis Oreste, il était poursuivi par une fatalité et que les dieux ne lui permettraient plus de rien embrasser autre chose dans ce monde et peut-être dans l’autre. Justement découragé devant un tel avenir, il prit une résolution héroïque que je n’aurais pas attendue, pour ma part, de sa commerciale nature. D’un bond il sauta dans l’Essonne qui se referma sur lui comme un linceul sur lequel dansaient les premières libellules qu’un frisson d’aube venait de réveiller. Ce fut une excellente affaire pour tout le monde. Pour sa femme qui hérita copieusement ; pour le clerc qui l’épousa dans l’année ; enfin pour les autres drapiers de Corbeil qui comptent un concurrent de moins.

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