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nouvelle 137LECTURES

Emile

Mademoiselle Bergeret se taisait. Elle sourit, ce qui ne lui était pas habituel.

— Pourquoi ris-tu, Zoé ? demanda M. Bergeret.

— Je pense à Émile Vincent.

— Quoi ! Zoé, tu penses à cet excellent homme qui vient de mourir, que nous aimions, que nous pleurons, et tu ris !

— Je ris parce que je le revois comme il était autrefois, et que les vieux souvenirs sont les plus forts. Tu devrais pourtant savoir, Lucien, que tous les sourires ne sont pas joyeux, pas plus que toutes les larmes ne sont douloureuses. Il faut que ce soit une vieille fille qui t’explique cela.

— Je n’ignore pas, Zoé, que le rire est l’effet d’un trouble nerveux. Mme de Custine, en faisant ses adieux à son mari condamné à mort par le Tribunal révolutionnaire, fut prise d’un fou rire, dans la prison, à la vue d’un détenu qui passa près d’elle en robe de chambre et en bonnet de nuit, le visage fardé, un bougeoir à la main.

— Cela n’est pas comparable, dit Zoé.

— Non, répondit M. Bergeret. Mais je me rappelle ce qui m’advint à moi-même quand j’appris la mort de cette pauvre Demay qui chantait, dans les cafés-concerts, des chansons joyeuses. C’était à la préfecture, un soir de réception. Worms-Clavelin nous dit : « Demay est morte. »

Je reçus, pour ma part, cette nouvelle avec une tristesse décente. Et, songeant que l’on n’entendrait plus jamais la grosse fille chanter : Je cass’ des noisett’s en m’asseyant d’ssus, j’exprimai au-dedans de moi toute la mélancolie contenue dans une telle idée, je l’égouttai dans mon âme et je gardai le silence. Le secrétaire général, M. Lacarelle, s’écria de sa voix profonde, dans ses moustaches nationales :

— Demay est morte ! Quelle perte pour la gaieté française !

 — C’était ce soir dans le journal, dit le juge Pilloux.

 — Effectivement, ajouta le général Cartier de Chalmot avec douceur, et l’on assure que cette personne est morte munie des sacrements de l’Église. 

À ce simple propos du général, une imagination soudaine, bizarre, incongrue me vint à l’esprit. Je me représentai la fin du monde telle qu’elle est décrite dans le Dies irae, au témoignage de David et de la Sibylle. Je vis le siècle réduit en cendres, je me figurai les morts sortant de leurs tombeaux et se pressant en foule devant le trône du Juge, à l’appel de l’ange, et la grosse Demay toute nue à la droite du Seigneur. À cette idée, j’éclatai de rire sous les regards surpris des fonctionnaires civils et militaires. Le pis est qu’incapable d’échapper à cette vision, je dis tout en riant : « Vous verrez que, par sa seule présence, elle ôtera tout sérieux au Jugement dernier. » Jamais parole, Zoé, ne fut moins comprise. Jamais parole ne fut moins approuvée.

— Tu es absurde, Lucien. Je n’ai pas d’imaginations bizarres, moi. J’ai souri parce que je me suis représenté notre pauvre ami Vincent tel qu’il était dans la vie. Voilà tout. C’est bien naturel. Je le regrette de tout mon cœur. Nous n’avions pas de meilleur ami.

— Comme toi, je l’aimais beaucoup, Zoé, et comme toi je suis tenté de sourire en pensant à lui. C’était un sujet de curiosité qu’il logeât dans un si petit corps tant d’ardeur militaire et qu’avec une figure ronde et poupine il eût une âme héroïque. Sa vie s’écoula tranquille dans le faubourg d’une ville de province. Il fabriquait des brosses aux Tintelleries. Mais ce soin n’emplissait pas son cœur.

— Il était encore plus petit que l’oncle Jean, dit Mlle Bergeret.

— Et il était martial, et il était civique et colonial, dit M. Bergeret.

— C’était un bon et honnête homme, dit Mlle Bergeret.

— Il avait fait la guerre en 1870, Zoé. Il avait vingt ans alors. Je n’en avais que douze. Il me semblait avancé en âge, grand par les ans. Un jour de l’Année terrible, il entra avec un bruit de ferrailles dans notre paisible maison provinciale. Il venait nous faire ses adieux. Il portait un effroyable costume de franc-tireur. De sa ceinture écarlate sortaient les crosses de deux pistolets d’arçon. Et comme il faut qu’on puisse encore sourire dans les heures les plus tragiques, la fantaisie inconsciente d’un obscur armurier l’avait accroché à un démesuré sabre de cavalerie. Ne me reproche pas, Zoé, ce tour de langage ; il est dans une lettre de Cicéron. « Qui donc, dit l’orateur, a accroché mon gendre à cette épée ? »

« Ce qui m’étonna le plus dans l’équipement de notre ami Émile Vincent, ce fut ce démesuré sabre. J’en conçus, en mon âme enfantine, une espérance de victoire. Je crois, Zoé, que tu fis plus d’attention aux bottes, car tu levas la tête de dessus ton ouvrage et tu t’écrias : « Tiens ! Le Chat botté ! »

— J’ai dit : Le Chat botté !  Pauvre Émile !

— Tu as dit : « Tiens ! Le Chat botté ! » N’en aie pas de regrets, Zoé. Mme d’Abrantès raconte dans ses Mémoires qu’une petite fille appela aussi « Chat botté » le jeune et maigre Bonaparte, un jour qu’elle le vit ridiculement accoutré en général de la République. Bonaparte lui en garda rancune. Notre ami, plus magnanime, ne s’offensa pas de ton propos. Émile Vincent fut mis avec sa compagnie à la disposition d’un général qui n’aimait pas les francs-tireurs et qui dit à ceux-là : « Ce n’est pas le tout que d’être habillés en mardi gras. Il faut se battre. »

L’ami Vincent écouta sans trouble cette forte harangue. Il fut admirable durant toute la campagne. On le vit un jour s’approcher des avant-postes ennemis avec la tranquillité d’un héros et d’un myope. Il n’y voyait pas à trois pas devant lui. Rien ne pouvait le faire reculer. Durant les trente années qu’il lui restait à vivre, il se rappela ses mois de campagne en fabriquant des brosses de chiendent.

Il lisait les journaux militaires, présidait les réunions de ses anciens compagnons d’armes, assistait aux inaugurations des monuments élevés aux combattants de 1870 ; il défilait à la tête des ouvriers de sa fabrique devant les statues de Vercingétorix, de Jeanne d’Arc et des soldats de la Loire, à mesure qu’elles sortaient du sol français. Il faisait des discours patriotiques. Et nous touchons ici, Zoé, à une scène de comédie humaine dont on goûtera peut-être un jour la bouffonnerie lugubre. Émile Vincent s’avisa de dire, au cours de l’Affaire, qu’Esterhazy était un escroc et un traître. Il le disait parce qu’il le savait et qu’il était bien trop candide pour ne jamais cacher la vérité. À compter de ce jour il passa pour un ennemi de la patrie et de l’armée. Il fut traité de traître et d’étranger. Le chagrin qu’il en eut hâta les progrès de la maladie de cœur dont il était atteint. Il mourut triste et surpris. La dernière fois que je le vis, il me parla de tactique et de stratégie. C’était le sujet préféré de ses conversations. Bien qu’il eût fait campagne, en 70, dans un grand désordre et une excessive confusion, il était persuadé que l’art de la guerre est le plus beau des arts. Et je crains de l’avoir fâché en lui disant qu’il n’y a pas à proprement parler un art de la guerre, et qu’à la vérité on emploie, quand on fait campagne, tous les arts de la paix, la boulangerie, la maréchalerie, la police, la chimie, etc.

— Pourquoi, Lucien, demanda Mlle Bergeret, as-tu dit des choses pareilles ?

— Par conviction, répondit M. Bergeret. Ce qu’on appelle stratégie est au fond l’art pratiqué par l’agence Cook. Il consiste essentiellement à passer les rivières sur des ponts et à franchir les montagnes par les cols. Quant à la tactique, les règles en sont puériles. Les grands capitaines n’en tiennent pas compte. Sans l’avouer, ils laissent beaucoup faire au hasard. Leur art est de créer des préjugés qui leur sont favorables. Il leur devient facile de vaincre quand on les croit invincibles. C’est sur la carte seulement qu’une bataille prend cet aspect d’ordre et de régularité qui révèle une volonté supérieure.

— Ce pauvre Émile Vincent ! Soupira Mlle Bergeret. Il est vrai qu’il aimait beaucoup les militaires. Et je suis sûre, comme toi, qu’il a cruellement souffert quand il s’est vu traité en ennemi par le monde de l’armée. La générale Cartier de Chalmot a été bien dure pour lui. Elle savait mieux que personne qu’il donnait beaucoup aux œuvres militaristes. Pourtant elle rompit toutes relations avec lui quand elle sut qu’il avait dit qu’Esterhazy était un escroc et un traître. Et elle rompit sans ménagements. Comme il s’était présenté chez elle, elle s’approcha de l’antichambre où il attendait, et elle cria de façon à être entendue de lui : « Dites que je n’y suis pas. » Pourtant, ce n’est pas une méchante femme.

— Non, certes, répliqua M. Bergeret. Elle a agi avec cette sainte simplicité dont on vit en d’autres temps des exemples plus admirables encore. Nous n’avons plus que des vertus médiocres. Et ce pauvre Émile n’est mort que de chagrin.