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Le truc de famille

Je n’ai jamais songé à prétendre que le célibat ne comportât point mille avantages particuliers dont la nomenclature m’entraînerait trop loin.
Mais à côté de ces profits, que de petites misères inéluctables, que d’infériorités morales, que de consternants déboires !
Vous avez beau dire, il est cent prouesses défendues à un garçon, lesquelles ne sont que jeux d’enfant pour une famille.
J’ai assisté ces jours-ci à toute une petite comédie qui m’a littéralement ravi et qui, – l’avouerai-je ? – m’a fort incité à convoler et à procréer.
Arrivé un peu en retard, je trouvai le train à peu près bondé. Comme mon trajet était un peu long, mon nez devint plus long encore, à l’idée de plus un bon coin de reste.
Mon attention fut vite attirée par deux jeunes enfants, un garçon et une fille, menant grand tapage de trompettes à la portière d’un wagon.
Derrière eux, debout, une femme dépoitraillée plus que de raison allaitait un nouveau-né qui piaillait comme un jeune démon.
Un monsieur – le père, évidemment, et le mari – se tenait dans le fond, fumant sa pipe à rendre la locomotive jalouse.
Mon parti fut vite pris, tant m’avait charmé ce joli tableau de famille. Je pénétrai.
Dire que je fus reçu par un sourire unanime serait une évidente exagération. Au contraire, mon arrivée détermina sur toutes ces faces un hideux rictus de mécontentement.
Un coup de sifflet et nous voilà partis.
Alors, changement à vue.
La père remet sa pipe dans son étui.
La maman remmaillotte le gosse, le pose soigneusement dans le filet aux bagages et remet un peu d’ordre dans l’économie de son corsage.
Les deux aînés abandonnent leur trompette et se collent dans un coin, bien sages.
Tout ce monde s’endort, sauf moi, émerveillé de ce rapide apaisement.
L’apaisement dura jusqu’à l’approche de la prochaine station.
À ce moment, nouveau changement à vue et reprise des hostilités.
La pipe, la maman dépoitraillée, le tout petit qui gueule, les gosses qui soufflent dans leurs trompettes.
Et puis le train repart. Paix, silence, sommeil.
Il en fut ainsi à chaque station jusqu’à Bruxelles, où je me rendais, en compagnie fortuite de ces gens.
Je vous prie de croire que pas un voyageur n’eut l’idée d’envahir notre compartiment.
Et je pensai que – peut-être bien – le monsieur à la pipe s’était marié et avait créé des enfants dans l’unique but d’éloigner de son wagon, quand il voyagerait, les intrus.