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Ubu enchaîné

5 ACTES

Aux Plusieurs MAITRES
OUI AFFERMIRENT SA COURONNE QUAND IL ÉTAIT ROI
UBU ENCHAÎNÉ
OFFRE L’HOMMAGE DE SES FERS
Père Ubo. — Cornegidouille ! nous n’aurons point tout démoli si nous ne démolissons même les ruines ! Or je n’y vois d’autre moyen que d’en équilibrer de beaux édifices bien ordonnés.
PERSONNAGES
Père Ubu.
Mère Ubu.
Éleuthère.
Pissedoux.
PlSSEMBOCK.
Lord Catoblepas.
Jack, son domestique.
Frère Tiberge.
Les Trois Hommes Libres.
Soliman, sultan des Turcs.
Le "vizir.
Le Geôlier.
Dévotes.
Le Président.
Juges.
Avocats.
Greffiers.
Huissiers.
Gardes.
Policiers.
Démolisseurs.
Argousins.
Le Doyen Des Forçats.
Forçats.
Peuple.


ACTE PREMIER

ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE Père Ubu, Mère Ubu
Père Ubu
s’avance et ne dit rien.

Mère Ubu
Quoi ! tu ne dis rien, Père Ubu. As-tu donc oublié le mot ?

Père Ubu
Mère… Ubu ! je ne veux plus prononcer le mot, il m’a valu trop de désagréments.

Mère Ubu
Comment, des désagréments ! Le trône de Pologne, la grande capeline, le parapluie… 

Père Ubu
Mère Ubu, je ne tiens plus au parapluie, c’est trop difficile à manœuvrer, j’aurai plus tôt fait, par ma science en physique, d’empêcher de pleuvoir !

Mère Ubu
Sotte bourrique !… les biens des nobles confisques, les impôts perçus près de trois fois, mon aimable présence à ton réveil dans la caverne de l’ours, le passage gratuit sur le navire qui nous ramena en France, où, par la vertu de ce bienheureux mot, tu vas être nommé quand il te plaira Maître des Finances ! Nous voici en France, Père Ubu. Est-ce le moment de ne plus savoir parler français ?

Père Ubu
Cornegidouille, Mère Ubu, je parlais français quand nous étions en Pologne ; cela n’a pas empêché le jeune Bougrelas de me découdre la boudouille, le capitaine Bordure de me trahir de la façon la plus indigne, le Czar de faire peur à mon cheval à phynances en se laissant sottement tomber dans un fossé, les ennemis de tirer, malgré nos recommandations, du côté de notre précieuse personne ; l’ours de déchirer nos palotins, bien que nous lui parlassions latin de sur notre rocher, et vous, madame notre épouse, de dilapider nos trésors et les douze sous par jour de notre cheval à phynances !

Mère Ubu
Oublie comme moi ces petites misères. Mais de quoi vivrons-nous si tu ne veux plus être Maître des Finances ni roi ?

Père Ubu
Du travail de nos mains, Mère Ubu !

Mère Ubu
Comment, Père Ubu, tu veux assommer les passants ?

Père Ubu

O non ! ils n’auraient qu’à me rendre les coups ! Je veux être bon pour les passants, être utile aux passants, travailler pour les passants, Mère Ubu. Puisque nous sommes dans le pays où la liberté est égale à la fraternité, laquelle n’est comparable qu’à l’égalité de la légalité, et que je ne suis pas capable de faire comme tout le monde et que cela m’est égal d’être égal à tout le monde puisque c’est encore moi qui finirai par tuer tout le monde, je vais me mettre esclave, Mère Ubu !

Mère Ubu
Esclave ! mais tu es trop gros, Père Ubu !

Père Ubu
Je ferai mieux la grosse besogne. Et vous, madame notre femelle, allez nous préparer notre tablier d’esclave, et notre balai d’esclave, et notre crochet d’esclave, et notre boîte à cirer d’esclave, et vous, restez telle que vous êtes, afin que chacun voie à n’en pas douter que vous avez revêtu votre beau costume de cuisinière esclave ! 

SCÈNE II

Le Champ-de-Mars

LES TROIS HOMMES LIBRES, LE CAPORAL

Les Trois Hommes libres
Nous sommes les hommes libres, et voici notre caporal. — Vive la liberté, la liberté, la liberté ! Nous sommes libres. — N’oublions pas que notre devoir, c’est d’être libres. Allons moins vite, nous arriverions à l’heure. La liberté, c’est de n’arriver jamais à l’heure — jamais, jamais ! pour nos exercices de liberté. Désobéissons avec ensemble… Non ! pas ensemble : une, deux, trois ! le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. Voilà . toute la différence. Inventons chacun un temps différent, quoique ce soit bien fatigant. Désobéissons individuellement — au caporal des hommes libres !

Le Caporal
Rassemblement !

(Ils se dispersent.) 

Vous, l’homme libre numéro trois, vous me ferez deux jours de salle de police, pour vous être mis, avec le numéro deux, en rang. La théorie dit : Soyez libres ! — Exercices individuels de désobéissance… L’indiscipline aveugle et de tous les instants fait la force principale des hommes libres. — Portez… arme !

Les Trois Hommes libres
Parlons sur les rangs. — Désobéissons. — Le premier à un, le deuxième à deux, le troisième à trois. — Une, deux, trois !

Le Caporal
Au temps ! Numéro un, vous deviez poser l’arme à terre ; numéro deux, la lever la crosse en l’air ; numéro trois, la jeter à six pas derrière et tâcher de prendre ensuite une attitude libertaire. Rompez vos rangs ! Une, deux ! une, deux !

(Ils se rassemblent et sortent en évitant de marcher au pas.) 

SCÈNE III

PÈRE UBU, MÈRE UBU

Mère Ubu
Père Ubu, Père Ubu, que tu es beau avec ta casquette et ton tablier. Cherche maintenant quelque homme libre, afin d’essayer sur lui ton crochet et ta brosse à cirer, et d’entrer au plus vite en tes nouvelles fonctions.

Père Ubu
Eh ! j’en vois trois ou quatre qui se sauvent par là-bas.

Mère Ubu
Attrape-s-en un, Père Ubu.

Père Ubu
Cornegidouille ! je ne demande pas autre chose ! Cirage des pieds, coupage des cheveux, brûlure de la moustache, enfoncement du petit bout de bois dans les oneilles… 

Mère Ubu
Eh ! tu perds la tête, Père lïbu ! Tu te crois encore roi de Pologne.

Père Ubu
Madame ma femelle, je sais ce que je fais, et vous, vous ignorez ce que vous dites. Quand j’étais roi, je faisais tout cela pour ma gloire et pour la Pologne ; et maintenant je vais avoir un petit tarif d’après lequel on me paiera : torsion du nez, 3 fr. 23 par exemple. Pour une somme moindre encore, je vous ferai passer par votre propre casserole.

(La Mère Ubu s’enfuit.)

Suivons tout de même ces gens’, afin de leur faire nos offres de service.

SCÈNE IV

PÈRE UBU, LE CAPORAL, LES TROIS HOMMES LIBRES

(Le Caporal et les Hommes libres défilent quelque temps ; le Père Ubu leur emboîte le pas.) 

Le Caporal
Portez… arme !

(Le Père Ubu obéit avec son balai.)

Père Ubu
Vive l’armerdre !

Le Caporal
Arrêtez, arrêtez ! ou plutôt, non ! Désobéissants, ne vous arrêtez pas !

(Les Hommes libres s’arrêtent, le Père Ubu se détache.)

Quelle est cette nouvelle recrue, plus libre que vous tous, qui a inventé un maniement d’arme que je n’ai jamais vu, depuis sept ans que je commande : Portez… arme !

Père Ubu
Nous avons obéi, Monsieur, pour remplir nos devoirs d’esclave. J’ai fait : portez arme.

Le Caporal
J’ai expliqué bien des fois ce mouvement, mais c’est la première que je le vois exécuter. Vous savez mieux que moi la théorie de la liberté. Vous prenez celle de faire même ce qui est ordonné. Vous êtes un plus grand homme libre, Monsieur ?…

Père Ubu
Monsieur Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, comte de Mondragon, comte de Sandomir, marquis de Saint-Grégeois. Actuellement, esclave, pour vous servir, Monsieur ?…

Le Caporal
Le Caporal des hommes libres, Pissedoux… mais, quand il y a des dames, le marquis de Granpré. Rappelez-vous, je vous prie, qu’il convient de ne me donner que mon titre, même s’il vous arrive d’avoir à me commander, car je vous reconnais sergent pour le moins, par le savoir.

Père Ubu
Caporal Pissedoux, on s’en souviendra, monsieur. Mais je suis venu dans ce pays pour être esclave et non pour donner des ordres, quoique j’aie été sergent, comme vous dites, quand j’étais petit, et même capitaine de dragons. Caporal Pissedoux, au revoir.

(Il sort.)

Le Caporal
Au revoir, comte de Saint-Grégeois. — Escouade, halte !

(Les Hommes libres se mettent en marche et sortent de Vautre côté. )

SCÈNE V

ELEUTHÈRE, PISSEMBOCK

Pissembock
Ma petite Éleuthère, nous sommes, je crois, . un peu en retard.

Éleuthère
Mon oncle Pissembock…

Pissembock
Ne m’appelle donc pas ainsi, même quand il n’y a personne ! Marquis de Grandair, n’est-ce pas un nom plus simple, comme on en peut juger à ce qu’il ne fait pas retourner les gens ? Et puis tu peux bien dire, tout court : Mon oncle.

Éleuthère
Mon oncle, cela ne fait rien que nous soyons en retard. Depuis que vous m’avez obtenu l’emploi…

Pissembock
Par mes hautes relations.

Éleuthère
… De cantinière des hommes libres, j’ai retenu quelques mots de leur théorie de la liberté. J’arrive en retard, ils ne boivent pas, ils ont soif et comprennent d’autant mieux l’utilité d’une cantinière.

Pissembock
Ainsi, ils ne te voient jamais, et il serait beaucoup plus intelligent de ne pas venir du tout, rôtir quotidiennement ton oncle au grand soleil de ce champ de manœuvres.

Éleuthère
Mon oncle Piss… Mon oncle, qu’à cela ne tienne, que ne restez-vous chez vous ?

Pissembock
Ce ne serait pas convenable, ma nièce. Ma petite Éleuthère, il ne faut pas laisser les hommes libres prendre trop de libertés. Un oncle, s’il n’empêche rien, est une pudeur vivante. On n’est pas une femme… libre, on est une nièce. J’ai déjà ingénieusement exigé, quoique l’usage de ce pays libre soit d’aller tout nu, que tu ne sois décolletée que parles pieds…

Éleuthère
Et vous ne m’achetez jamais de bottines.

Pissembock
Je crains moins d’ailleurs les hommes libres que ton fiancé, le marquis de Granpré.

Éleuthère
Quoique vous donniez un bal en son honneur, ce soir… Que son nom est beau, mon oncle !

Pissembock
C’est pourquoi, chère enfant, je te fais souvenir avec quelque insistance qu’il est malséant de m’appeler devant lui… Éleuthère Pissembock, je n’oublierai pas, mon oncle.

SCÈNE VI

LES MÊMES, PERE UBU

Père Ubu
Ces militaires ne sont pas riches, c’est pourquoi j’aimerais mieux servir d’autres personnages. Eh ! cette fois, je découvre une jeune personne charmante, qui a une ombrelle de soie verte et une décoration rouge que lui porte un monsieur respectable. Tâchons de ne pas l’effrayer. — Cornegidouille ! de par ma chandelle verte, ma douce enfant, je prends la liberté, votre liberté de vous faire mes offres de service. Torsion du nez, extraction de la cervelle… non, je me trompe : cirage des pieds…

Éleuthère
Laissez-moi.

Pissembock
Vous rêvez, Monsieur, elle a les pieds nus.

SCÈNE VII

LES MÊMES, puis MÈRE UBU

Père Ubu
Mère Ubu ! apporte le crochet à cirer et la boîte à cirer et la brosse à cirer, et viens me la tenir solidement par les pieds !

(A Pissembock.)

Quant à vous, Monsieur !…

Éleuthère et Pissembock Au secours !

Mère Ubu (accourant).

Voilà ! Voilà ! Père Ubu. Je t’obéis. Mais que fais-tu avec ton attirail à chaussures ? Elle n’a pas de chaussures.

Père Ubu
Je veux lui cirer les pieds avec la brosse à cirer les pieds. Je suis esclave, cornegidouille ! Personne ne m’empêchera de faire mon devoir d’esclave. Je vais servir sans miséricorde. Tudez, décervelez !

(La Mère Ubu tient Éleuthère. Le Père Ubu se précipite sur Pissembock.)

Mère Ubu
Quelle brutalité stupide ! La voilà évanouie maintenant.

Pissembock (tombant).

Et moi, je suis mort !

Père Ubu (cirant).

Je savais bien que je les ferais tenir tranquilles. Je n’aime pas que l’on me fasse du tapage ! Je n’ai plus qu’à leur réclamer le salaire qui m’est dû, que j’ai honnêtement gagné à la sueur de mon front.

Mère Ubu
Réveille-la pour qu’elle te paye.

Père Ubu
O non ! Elle voudrait me donner un pourboire, sans doute ; je ne réclame que le juste prix de mon travail ; et puis, pour éviter toute partialité, il faudrait ressusciter le bonhomme que j’ai massacré, et ce serait trop long ; et enfin je dois, en bon esclave, prévenir ses moindres gestes. Eh ! voici le porte-finance de la jeune dame et le portefeuille du monsieur. A la poche !

Mère Ubu
Tu gardes tout, Père Ubu ?

Père Ubu
Crois-tu que je vais gaspiller le fruit de mon travail à te faire des cadeaux, sotte chipie ?

(Lisant des papiers.) Cinquante francs… cinquante francs… mille francs… Monsieur Pissembock, marquis de Grandair.

Mère Ubu
Je veux dire : vous ne lui laissez rien, Monsieur Ubu ?

Père Ubu
Mère Ubu ! ji vous poche avec exorbitation des yeux ! Et d’ailleurs il n’y a dans cette bourse que quatorze pièces d’or, avec le portrait de la Liberté dessus.

(Éleuthère se ranime et cherche à fuir.) Et maintenant, va chercher une voiture, Mère Ubu.

Mère Ubu
O le pleutre ! Tu n’as pas le courage de te sauver à pied, à présent !

Père Ubu
Non, je veux une grande diligence afin d’y déposer cette aimable enfant et de la reconduire à sa demeure.

Mère Ubu
Père Ubu, tu n’as aucune suite dans les idées. Je vois que tu te gâtes, tu tournes à l’honnête homme. Tu as pitié de tes victimes, tu deviens fou. Père Ubu ! — Et puis, tu laisses traîner ce cadavre que l’on va voir.

Père Ubu
Eh ! je m’enrichis… comme d’habitude. Je continue mon travail d’esclave. Nous la fourrerons dans la voiture…

Mère Ubu
Et le Pissembock ?

Père Ubu
Dans le coffre de la voiture, pour faire disparaître les traces du crime. Tu monteras avec elle pour lui servir de garde-malade, de cuisinière et de dame de compagnie ; et moi, je grimperai derrière.

Mère Ubu (amenant la diligence).

Tu auras de beaux bas blancs et un habit doré, Père Ubu ?

Père Ubu
Sans doute : je l’aurai bien gagné par mon zèle ! — Au fait, comme je ne les ai pas encore, c’est moi qui vais accompagner Mademoiselle là-dedans et toi qui te percheras derrière.

Mère Ubu Père Ubu, Père Ubu…

Père Ubu
En route.

(Il entre avec Éleuthère. La voiture s’ébranle.)

FIN DU PREMIER ACTE. 




ACTE II
 

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

Le coupé de la diligence.

PÈRE UBU,ÉLEUTHÈRE

Père Ubu
Ma douce enfant, vous voyez en moi le plus dévoué de vos esclaves : un mot de vous, cornegidouille ! que je sache si vous agréez mes services.

Éleuthère
Ce ne serait pas convenable, Monsieur. Je me souviens des leçons de mon oncle. Je ne dois permettre aucune liberté à aucun homme qu’en présence de mon oncle Pissembock.

Père Ubu
Votre oncle Pissembock ! Qu’à cela ne tienne, ma douce enfant ! Nous avons eu la prévoyance de l’emporter avec nous dans le coffre de cette voiture ! (Il brandit le cadavre de Pissembock. Éleuthère s’évanouit.)

Père Ubu
De par ma chandelle verte, cette jeune personne n’a pas bien compris que nous ne lui faisions pas la cour, ayant eu la précaution, comme de nous pourvoir de l’oncle, d’accrocher derrière la voiture notre bien-aimée Mère Ubu, qui nous crèverait la bouzine ! Nous quémandions près d’elle un poste de laquais ! Son oncle ne nous l’a pas refusé. Et maintenant, cornegidouille ! je veux aller monter la garde à la porte de cette dame pendant que la Mère Ubu lui prodiguera ses soins, vu qu’elle s’évanouit fort souvent. Je refuserai le cordon à ceux qui demanderont à la voir. Je la claquemurerai dans mes services de tous les instants. Je ne l’abandonnerai point. Vive l’esclavage ! 

SCÈNE II

Le vestibule de Pissembock.

PÈRE UBU, MÈRE UBU

Mère Ubu
On sonne, Père Ubu.

Père Ubu
Corne finance ! c’est sans doute notre fidèle maîtresse. Les gens sages, afin de ne point perdre leurs chiens,leur pendent un grelot au cou, et il est prescrit aux bicyclistes de s’annoncer, de peur d’accident, par une clochette qu’on entende au moins à cinquante pas. De même, on juge de la fidélité d’un maître quand il carillonne pendant cinquante minutes. 11 veut dire : Je suis là, soyez en repos, je veille sur vos loisirs.

Mère Ubu
Mais enfin, Père Ubu, tu es son valet de chambre, son cuisinier, son maître d’hôtel ; elle a peut-être faim et essaye de se rappeler discrètement à ta bienveillante attention, afin de s’informer si tu as donné ordre que Madame soit servie.

Père Ubu
Madame n’est pas servie, Mère Ubu ! Madame sera servie quand nous le jugerons à propos, que nous aurons fini de nous restaurer nous-même, et s’il reste quelque desserte de notre table !

Mère Ubu
Il y a toujours le petit balai ?

Père Ubu
Je ne m’en sers plus fort souvent. Ceci était bon quand j’étais roi, pour faire rire les petits enfants. À présent nous avons plus d’expérience et remarquons que ce qui fait rire les petits enfants risque de faire peur aux grandes personnes. Mais, de par ma chandelle verte ! cette sonnette est insupportable ; nous savons suffisamment que Madame est là ; un maître bien stylé ne doit pas faire de tapage hors de saison ni hors du service.

Mère Ubu
S’il ne reste rien à manger, tu pourrais peutêtre lui offrir à boire, Père Ubu ?

Père Ubu
Cornegidouille ! afin qu’on nous laisse tranquille, nous aurons cette extrême complaisance !

(Il descend en colère à la cave et rapporte en plusieurs voyages douze bouteilles.)

Mère Ubu
Hélas ! Au secours ! Je disais bien qu’il venait fou ! Lui si ladre, offrir douze bouteilles ! Et où les a-t-il déterrées ? Il ne me restait plus à vider la plus petite fiole.

Père Ubu
Voilà, madame notre épouse. Allez rendre témoignage à notre maîtresse de notre galanterie et notre générosité. En égouttant soigneusement toutes ces choses vides, j’espère que vous trouverez de quoi lui offrir de notre part un verre devin.

(La Mère Ubu, rassurée, commence d’obéir. De l’une des bouteilles s’échappe une énorme araignée. La Mère Ubu se sauve en poussant des cris perçants. Le Père Ubu s’empare de la bête et la met dans sa tabatière.)

SCÈNE III

La chambre d’Éleuthère.

ÉLEUTHfcRE, le corps do PISSEMBOGK

Éleuthère
Hélas ! au secours ! Mieux vaut sonner pour appeler le couple abject qui s’est. imposé à mon service que demeurer seule avec un mort !

(Elle sonne.)

Personne ne vient. Peut-être n’ont-ils pas eu l’effronterie de s’installer dans la maison de leur victime. Ignoble Père Ubu ! Son horrible épouse !

(Elle sonne.)

Personne ! Infortuné Pissembock ! Mon oncle ! Mon cher oncle ! Mon oncle Pissembock !

Pissembock ( se mettant sur son séant).

Marquis de Grandair, ma chère enfant !

Éleuthère Ah !

(Elle s’évanouit.)

Pissembock
Bon, c’est elle qui fait la morte, à présent ! Ça change. Ma petite Éleuthère !

Éleuthère Mon oncle ?

Pissembock
Tiens ! tu n’es plus évanouie ?

Éleuthère
Et vous mon oncle P…, p…ourquoi n’êtesvous plus mort ?

Pissembock
Comment, pppourquoi ?

Éleuthère
Marquis de Grandair. Je commençais à dire Pissembock.

Pissembock
Tu sais m’apaiser. Je n’étais pas mort du tout. Je n’ai fait qu’exagérer ma méthode de t’accompagner partout sans être gênant, d’assister atout sans autre geste que d’être ton oncle.

Éleuthère
Et ça vous a ramené chez vous, dans le coffre de la voiture. Mais puisque vous n’êtes pas mort, je compte sur votre courage et votre autorité pour mettre à la porte ce Père Ubu et sa digne épouse.

Pissembock
A quoi bon ? Je leur ai payé, sans un geste, plusieurs mois de gages. Ce sont de bons serviteurs. Et ils savent se styler eux-mêmes, car le premier soin du Père Ubu a été de lire mes papiers et d’apprendre par cœur : marquis de Grandair, marquis de Grandair ! Ce soir, au bal de tes fiançailles avec Monsieur de Granpré, je veux que ce soit le Père Ubu qui annonce les gens.

Éleuthère
Mais les Ubu n’obéissent pas du tout !

(Elle sonne.)

Pissembock
Pourquoi les appelles-tu, puisque ça ne te plaît pas de les voir ? Ce sont de bons serviteurs, ma nièce. Et d’ailleurs, si tu tiens à ce que quelqu’un les mette à la porte, le caporal marquis de Granpré, qui a l’habitude de commander à des désobéissants professionnels, s’en chargera bien ce soir. Il est prié à ce bal en uniforme : or l’escouade de ses hommes libres lui est un uniforme à distance hiérarchique.

SCÈNE VI

Le vestibule.

PÈRE UBU, MÈRE UBU

Père Ubu [placidement).

On sonne toujours.

Mère Ubu
Ce n’est plus chez Madame qu’on sonne : elle a compris sans doute que nous n’y étions pas, ne recevions pas d’ordres aujourd’hui. C’est à la porte.

Père Ubu
A la porte, Mère Ubu ? Que notre zèle ne néglige point ses fonctions d’esclave portier. Mets les verrous, tire les barres de fer, cadenasse les douze serrures et vérifie si le petit pot que tu sais, à la fenêtre au-dessus des visiteurs, est prêt à choir au premier signe, et bien rempli.

Mère Ubu
La sonnette est arrachée, mais on tape maintenant. Ce doit être un visiteur considérable.

Père Ubu
Alors, Mère Ubu, attache le bout de la chaîne de notre collier à l’anneau de fer du vestibule, et accroche dans l’escalier l’antique écriteau : Prenez Garde Au Chien. Je vais mordre les gens, s’ils ont l’audace de s’introduire, et leur marcher sur les pieds. 

SCÈNE V

LES MÊMES, PISSEDOUX

(Pissedoux enfonce la porte. Bataille grotesque avec les Ubs.)

Pissedoux
Esclave… Tiens, sergent des hommes libres, vous êtes domestique ici ? Annoncez Monsieur de Granpré.

Père Ubu
Madame est sortie ! Monsieur Pissedoux. Ou plus exactement ce n’est pas aujourd’hui le jour où nous lui permettons de recevoir personne. Je vous défends de la voir.

Pissedoux
C’est le moment de prouver que je sais par cœur ma théorie d’indiscipline. J’entrerai, après vous avoir corrigé par le fouet !

(Il tire de sa poche un fouet à chiens.)

Père Ubu
Le fouet ! entends-tu, Mère Ubu ? Je monte en grade : cireur de pieds, laquais, portier, esclave fouetté, je serai bientôt en prison et quelque jour, si Dieu me prête vie, aux galères. Notre fortune est assurée, Mère Ubu.

Pissedoux
Il y a de la besogne, si je veux lui battre dos et ventre. Quelle surface !

Père Ubu
Eh ! quelle gloire ! Cette lanière obéit à toutes les courbes de ma gidouille. Je me fais l’effet d’un charmeur de serpents.

Mère Ubu
Tu as l’air d’un sabot qui vire à la peau d’anguille, Père Ubu.

Pissedoux
Ouf, je n’en puis plus. Et maintenant, Père Ubu, je vous ordonne de m’annoncer à votre maîtresse.

Père Ubu
Et d’abord, qui êtes-vous pour donner des ordres ? Ici ne commandent que les esclaves. Avez-vous quelque grade en esclavage ?

Pissedoux
Un caporal, un militaire, esclave ! Je ne suis qu’esclave d’amour. Éleuthère de Grandair, la belle cantinière des hommes libres, ma fiancée, est en effet ma maîtresse, si vous l’entendez ainsi.

Père Ubu
Cornegidouille, monsieur ! Je n’y pensais pas. Je suis ici esclave à tout faire. Vous me rappelez mes devoirs. Ce service est de mon ressort ; je vais m’en acquitter au plus vile à votre place…

Mère Ubu
Eh ! mon gros bonhomme ! que vas-tu faire ?

Père Ubu
Monsieur, qui est libre, me remplacera, ma douce enfant, auprès de toi. 

(Le Père Ubu, poursuivi par la Mère Ubu et Pissedoux, monte Vescalier.)

SCÈNE VI

Le bal chez Pissembock.

ÉLEUTHÈRE, PISSEMBOCK, PÈRE UBU, MÈRE UBU

Père Ubu
valse avec Éleuthère.

Éleuthère
Au secours ! mon oncle ! défendez-moi !

Pissembock
Je fais tout ce que je puis. Je suis ton oncle. Mère Ubu [accourant, les bras au ciel).

Père Ubu, Père Ubu, tu valses d’une façon ridicule, tu as englouti en un instant tout le buffet, tu as de la confiture jusqu’aux yeux et jusqu’aux coudes, tu tiens ta danseuse sous ton bras, tu n’as plus le fouet du Caporal pour t’aider à tourner, tu vas tomber sur ta gidouille !

Père Ubu (à Éleuthère).

Eh ! ma douce enfant, que les plaisirs mondains ont de charme pour nous ! J’ai voulu remplir mes devoirs de domestique en annonçant les gens, mais il n’y avait personne (on m’avait dit d’annoncer, on ne m’avait pas dit d’ouvrir) ; en servant au buffet, mais on ne s’en servait point, alors je l’ai mangé tout ! ll faut bien que quelqu’un vous invite à valser maintenant, cornegidouille ! Alors je me dévoue, de par ma chandelle verte ! ll restera autant de moins à la Mère Ubu à cirer de vos parquets !

(Ils valsent.)

SCÈNE VII

LES MÊMES, PISSEDOUX et LES TROIS HOMMES LIBRES font irruption.

Pissedoux
Ne touchez pas à cet homme ! Il ne périra que de ma main ! Ne l’arrêtez pas !

Les Trois Hommes libres
Désobéissons. Non, pas ensemble ! Une, deux, trois !

(Au Père Ubu.)

En prison ! En prison ! En prison !

(Ils l’emmènent, conduits par Pissedoux.) Eleuthère (se jette dans les bras de Pissembock).

Mon oncle Pissembock !

Pissembock
Marquis de Grandair, ma chère enfant.

Mère Ubu (courant après le Père Ubu).

Père Ubu ! j’ai toujours partagé ta mauvaise fortune, je n’hésite point à te suivre dans la prospérité !

FIN DU DEUXIÈME ACTE 




ACTE III
 

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

Une prison.

PÈRE UBU, MÈRE UBU

Père Ubu
Corne finance ! nous commençons à être bien vêtus : on nous a troqué notre livrée, un peu étroite pour notre giborgne, contre ces beaux costumes gris. Je me crois de retour en Pologne.

Mère Ubu
Et bien logés. On est aussi tranquille que dans le palais de Venceslas. Personne ne sonne plus ni n’enfonce de portes. 

Eh oui ! les maisons de ce pays ne fermaient pas, on y entrait comme le yent dans un moulin à vent, alors j’ai fait fortifier celle-ci de bonnes portes de fer et de solides grilles à toutes les fenêtres. Les Maîtres observent exactement la consigne de venir deux fois par jour nous apporter notre repas ; et au moyen de notre science en physique nous avons inventé un dispositif ingénieux pour qu’il pleuve tous les matins à travers le toit, afin de maintenir suffisamment humide la paille de notre cachot.

Mère Ubu
Mais nous ne pourrons plus sortir quand nous voudrons, Père Ubu.

Père Ubu
Sortir ! J’en ai assez, des marches à la queue de mes armées à travers l’Ukraine. Je ne bouge plus, cornegidouille ! je reçois maintenant chez moi, et les bêtes curieuses ont permission, à des jours marqués, devenir nous voir. 

SCÈNE II

La grande salle du Tribunal.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, PISSEDOUX, PISSEMBOGK, ÉLEUTHÈRE, JUGES, AVOCATS, GREFFIERS, HUISSIERS, GARDES, PEUPLE.

Père Ubu
Nous constatons avec plaisir, Messieurs, que toute la justice est mise en branle en notre honneur, que nos gardes n’ont point oublié leurs moustaches bien dorées des fêtes et dimanches afin d’entourer de plus de prestige notre banc de notre infamie, et que notre peuple écoute bien et se tient tranquille !

L’huissier Silence !

Mère Ubu
Tais-toi donc, Père Ubu, tu vas te faire mettre à la porte.

Père Ubu
Mais non, j’ai des gardes pour m’empêcher de.sortir. Et il faut bien que je parle, puisque tous ces gens ne sont là que pour m’interroger. — Et maintenant, introduisez ceux qui se plaignent de nous !

Le Président

Faites avancer le prévenu et sa complice. (On leur distribue quelques bourrades.) Votre nom ?

Père Ubu
François Ubu, ancien roi de Pologne et d’Aragon, docteur en pataphysique, comte de Mondragon, comte de Sandomir, marquis de SaintGrégeois.

Pissedoux
Autrement dit : Père Ubu.

Mère Ubu
Victorine Ubu, ancienne reine de Pologne…

Pissembock
Autrement dit : Mère Ubu. Le Greffier (écrivant).

Père Ubu et Mère Ubu.

Le Président

Prévenu, votre âge ?

Père Ubu
Je ne sais pas bien, je l’ai donné à garder à la Mère Ubu, et il y a si longtemps, elle a oublié même le sien.

Mère Ubu Malappris voyou !

Père Ubu
Madame de ma… J’ai dit que je ne dirais plus le mot, il me porterait chance, il me ferait acquitter, et je veux aller aux galères.

Le Président (aux plaignants). Vos noms ?

Pissembock
Marquis de Grandair. Père Ubu (furieusement).

Autrement dit : Pissembock !

Le Greffier (écrivant).

Pissembock, et sa nièce, Éleuthère Pissembock.

Eleuthêre

Hélas ! mon oncle !

Pissembock
Soyez calme, ma nièce, je suis toujours votre oncle.

Pissedodx

Marquis de Granpré.

Mère Ubu {furieusement). Autrement dit : Pissedoux !

Éleuthère
Ah !!!

(Elle s’évanouit. On l’emporte.)

Père Ubu
Que ce petit incident ne vous- retarde point, monsieur le Président de notre tribunal, de nous rendre la justice qui nous est due.

L’avocat général
Oui, Messieurs, ce monstre déjà souillé de tant de crimes…

Le Défenseur

Oui, Messieurs, cet honnête homme à l’irréprochable passé…

L’avocat général
Ayant étendu ses noirs desseins au moyen d’une brosse à cirer sur les pieds nus de sa victime…

Le Défenseur

Malgré qu’il demandât grâce à genoux à cette infâme gourgandine…

L’avocat général
L’enleva, de complicité avec sa mégère d’épouse, dans une diligence…

Le Défenseur

Se vit séquestré avec sa vertueuse épouse dans le coffre d’une diligence…Père Ubu (à son Défenseur).

Monsieur, pardon ! taisez-vous ! vous dites des menteries et empêchez que l’on écoute le récit de nos exploits. Oui, Messieurs, tâchez d’ouvrir vos oneilles et de ne point faire de tapage : nous avons été roi de Pologne et d’Aragon, nous avons massacré une infinité de personnes, nous avons perçu de triples impôts, nous ne rêvons que de saigner, écorcher, assassiner ; nous décervelons tous les dimanches publiquement, sur un tertre, dans la banlieue, aveu des chevaux de bois et des marchands de coco autour… ces vieilles affaires sont classées, parce que nous avons beaucoup d’ordre ; — nous avons tué monsieur Pissembock, qui vous le certifiera lui-même, et nous avons accablé de coups de fouet, dont nous portons encore les marques, monsieur Pissedoux, ce qui nous a empêché d’entendre les coups de sonnette de mademoiselle Pissembock ; c’est pourquoi nous ordonnons à messieurs nos juges de nous condamner à la plus grave peine qu’ils soient capables d’imaginer, afin qu’elle nous soit proportionnée ; non point à mort cependant, car il faudrait voter des crédits exorbitants pour la construction d’une assez énorme guillotine. Nous nous verrions volontiers forçat, avec un beau bonnet vert, repu aux frais de l’État et occupant nos loisirs à de menus travaux. La Mère Ubu…

Mère Ubu Mais…

Père Ubu
Tais-toi, ma douce enfant — … fera de la tapisserie sur des chaussons de lisière. Et comme nous aimons assez peu à nous inquiéter de l’avenir, nous souhaiterions que cette condamnation fût perpétuelle, et notre villégiature près de la mer, en quelque sain climat.

Pissedoux (à Pissembock).

Il y a donc des gens que cela embête d’être libres.

Pissembock
Vous vouliez bien épouser ma nièce ! Mais jamais je ne la sacrifierai à un homme que déshonore le nom de Pissedoux.

Pissedoux
Jamais je n’épouserai une fille dont l’oncle est indigne même du nom de Pissembock !

L’huissier

La Cour… délibère..

Mère Ubu
Père Ubu, ces gens vont t’acquitter de toutes manières, tu as eu tort de ne pas leur dire simplement le mot.

Pissedoux (à Pissembock).

Je vois avec plaisir que nous sommes d’accord.

Pissembock

Venez dans mes bras, mon gendre.

Le Président

La Cour… Père Ubu, savez-vous ramer ?

Père Ubu
Je ne sais pas si je sais ; mais je sais faire marcher, par des commandements variés, un bateau à voiles ou à vapeur dans n’importe quelle direction, en arrière, à côté ou eu bas.

Le Président

Ça ne fait rien.— La Cour… condamne François lTbu, dit Père Ubu, aux galères à perpétuité. Il sera ferré à deux boulets dans sa prison et joint au premier convoi de forçats pour les galères de Soliman.

… Condamne sa complice, dite Mère Ubu, au ferrage à un boulet et la réclusion a vie dans sa prison.

PlSSEDOUX et PlSSEMBOCK

Vivent les hommes libres !

Père Ubu et Mère Ubu

Vive l’esclavage ! 

SCÈNE III

La prison.

PERE UBU, MÈRE UBU entrent. On entend dès la coulisse le bruit de leurs boulets de forçats.

Mère Ubu
Père Ubu, tu embellis de jour en jour, tu es fait pour porter le bonnet vert et les menottes !

Père Ubu
Et on est en train de me forger, Madame, mon grand carcan de fer à quatre rangs !

Mère Ubu Comment est-il fait, Père Ubu ?

Père Ubu
Madame ma femelle, il est de tout point semblable au hausse-col du général Lascy, qui vous aidait à loucher, en Pologne ; mais il n’est point doré, car vous m’avez recommandé d’être économe. C’est tout du solide, du même métal que nos boulets, non point du fer-blanc ni du fer doux, mais du fer à repasser !

Mère Ubu
Idiote brute ! Mais tes boulets aux pieds sont une stupide invention ; tu vas te ficher par terre, Père Ubu. Quel tapage !

Père Ubu
Nullement, Mère Ubu ; mais je vous vais marcher ainsi plus efficacement sur les pieds !

Mère Ubu Grâce, Monsieur Ubu !

SCÈNE IV

Un salon de dévote.

Plusieurs VIEILLES FILLES

Première Vieille Fille

Oui, mesdemoiselles : dans ce pays libre il est venu un gros bonhomme qui a dit qu’il voulait servir tout le monde, être domestique de tout le monde, et faire de tous les hommes libres des Maîtres. Ceux qui n’ont pas voulu se laisser faire, il les a fourrés dans sa poche et dans des coffres de diligence.

Deuxième vieille fille

Ce n’est pas tout. En revenant de l’église, une grosse foule m’a retenue devant la prison, ce monument ruiné qui n’était conservé que par l’administration des Beaux-Arts, et dont le geôlier est membre de l’Institut. On y loge le Père Ubu aux frais de l’Etat en attendant qu’assez de gens se soient mis, à son exemple, à mériter les honneurs de la justice pour former un convoi présentable vers les galères de Soliman. Ce ne sera pas long, car on a déjà été forcé de démolir plusieurs quartiers pour agrandir les prisons.

Toutes

Puisse le ciel préserver cette maison ! 

SCÈNE V

LES MÊMES, FRÈRE TIBERGE

Frère Tiberge

La paix soit avec vous !

Première vieille fille

Ah ! mon Dieu… Je ne vous avais pas entendu frapper.

Frère Tiberge

Il ne sied pas aux messagers de douceur d’apporter le trouble nulle part, même par un léger bruit. Je viens implorer votre habituelle charité pour de nouveaux pauvres : les pauvres prisonniers.

Deuxième vieille fille

Les pauvres prisonniers !

Première Vieille Fille Mais les pauvres sont des gens libres, errants, qui viennent en grand équipage de béquilles sonner de porte en porte, alors tout le monde se met aux fenêtres et vous regarde leur faire l’aumône dans la rue.

Frère Tiberge (tendant la main).

Pour les pauvres prisonniers ! Le Père Ubu a dit qu’il se fortifierait dans la prison avec la Mère Ubu et ses nombreux disciples si l’on ne subvenait mieux aux douze repas qu’il entend faire par jour. Il a déclaré l’intention de mettre tout le monde sur le pavé, nu comme la main, pendant l’hiver, qu’il prédit fort rigoureux, tandis qu’il serait à l’abri, ainsi que ses suppôts, sans autre labeur que de découper ses griffes à la petite scie et de considérer la Mère Ubu broder des chaussons de lisière pour tenir chaud aux boulets des forçats !

Toutes

Douze repas ! Découper ses griffes ! Des pantoufles pour les boulets ! Nous ne lui donnerons rien, bien sûr !

Frère Tiberge

Dans ce cas, la paix soit avec vous, mes sœurs ! D’autres frapperont plus fort, vous entendrez mieux.

(Il sort. Entrent les Policiers et Démolisseurs. Les Dévotes s’enfuient. On casse les carreaux et grille les fenêtres. Les meubles sont enlevés et remplacés par de la paille qu’on humecte avec un arrosoir. Le salon est entièrement transformé au décor de la scène suivante :)

SCÈNE VI

La prison.

PÈRE UBU, enchaîné ; PISSEDOUX

Père Ubu
Hé, Pissedoux, mon ami ! te voilà sans abri, courant les chemins avec tes trois va-nu-pieds. Tu viens mendier des secours au coffre de nos phynances. Tu n’auras même pas celui de la diligence pour ta nuit de noces avec mademoiselle Pissembock. Elle est libre aussi, elle n’a d’autre prison que son oncle, ce n’est pas très imperméable quand il pleut. Regarde, moi je ne sors pas, j’ai un joli boulet à chaque pied, et je n’irai pas les rouiller à l’humidité, bien sûr, parce que, ne reculant devant aucune dépense, je les ai fait nickeler !

Pissedoux
Ah ! c’est trop fort, Père Ubu ! Je vais vous prendre pur les épaules et vous arracher de cette coquille.

Père Ubu
Votre liberté est trop simple, mon bel ami, pour faire une bonne fourchette à escargot, instrument bifide. Et je suis scellé dans la muraille. Bonne nuit. Les becs de gaz s’allument dehors par nos ordres au cas où la comète que vous filerez — nous le savons par notre science en météorologie — ne serait point un astre suffisant. Vous verrez très loin dans le froid, la faim et le vide. Il est l’heure de notre repos. Notre geôlier va vous congédier. 

SCÈNE VII

LES MÊMES, LE GEOLIER

Le Geôlier On ferme.

SCÈNE VIII

Un détour du sérail.

SOLIMAN, LE VIZIR, SUITE

Le Vizir
Sire, le Pays libre annonce enfin à Votre Majesté le tribut qu’il n’avait pu encore amasser, la chaîne des deux cents forçats, et parmi eux l’illustre Père Ubu, plus gros, quoiqu’il se manifeste marié à la non moins célèbre Mère Ubu, que le plus énorme de Vos eunuques.

Soliman
J’ai en effet entendu parler de ce Père Ubu. Il a, dit-on, été roi de Pologne et d’Aragon, et eu de merveilleuses aventures. Mais il mange de la viande de pourceau et pisse tout debout. Je le prends pour un fou ou un hérétique !

Le Vizir
Sire, il est très versé dans toutes sortes de sciences et pourra être utile à divertir Votre Majesté. Il n’ignore rien de la météorologie ni de l’art nautique.

Soliman
C’est bien, il ramera avec plus de précision sur mes galères.

FIN DU TROISIEME ACTE. 




ACTE IV
 

ACTE IV

SCÈNE PREMIÈRE La place devant la prison.

LES TROIS HOMMES LIBRES

Premier Homme libre (au Deuxième).

Où allez-vous, compagnon ? A l’exercice, comme chaque matin ? Eh ! vous obéissez, je crois.

Deuxième Homme libre
Le Caporal m’a défendu de jamais aller à l’exercice, le matin, à cette heure-ci. Je suis un homme libre. J’y vais tous les matins.

Premier et Troisième Hommes Libres

Et c’est ainsi que nous nous rencontrons comme par hasard tous les jours, pour désobéir ensemble, de telle heure à telle heure.

Deuxième Homme libre
Mais aujourd’hui le Caporal n’est pas venu.

Troisième Homme libre

Il est libre de ne pas venir.

Premier Homme libre
Et comme il pleut…

Deuxième Homme libre
Nous sommes libres de ne pas aimer la pluie.

Premier Homme libre
Je vous le disais : vous devenez obéissants.

Deuxième Homme libre
C’est le Caporal qui a l’air de le devenir. Il manque fréquemment aux exercices d’indiscipline.

Troisième Homme libre

… Nous nous amusons à monter la garde devant cette prison. Il y a des guérites.

Deuxième Homme libre
Elles sont libres.

Troisième Homme libre

Et d’ailleurs, s’abriter dedans est une des choses qui nous sont défendues formellement.

Premier Homme libre
Vous êtes les hommes libres !

Deuxième et Troisième Hommes Libres

Nous sommes les hommes libres.

SCÈNE II

Les Mêmes, Lord Catoblepas, Son Domestique

Lord Catoblepas

Oh ! cette ville n’est remarquable que parce qu’elle est composée de maisons, comme toutes les villes, et que toutes ses maisons ressemblent à toutes les maisons ! Ce n’est pas curious du tout. Enfin, je pense être arrivé devant le palace du roi. — Jack !

Le Domestique

salue.

Lord Catoblepas

Cherchez dans le dictionary. Cherchez : palace.

Jack (lisant).

Palace : édifice en pierres de taille, orné de grilles forgées. Royal-Palace, LOUVRE : même modèle, avec une barrière en plus et des gardes qui veillent et défendent d’entrer.

Lord Catoblepas

C’est bien cela, mais ce n’est pas sufficient. Jack ! demandez à ce garde si c’est bien ici le palace du roi.

Jack (au Premier Homme libre).

Militaire, est-ce bien ici le palace du roi ?

Deuxième Homme libre (au Premier).

La vérité te force d’avouer que nous n’avons pas de roi et qu’ainsi cette maison n’est pas le palais du roi. Nous sommes les hommes libres !

Premier Homme libre (au Deuxième).

La vérité me force… ? Nous sommes les hommes libres ! Nous devons donc désobéir, même à la vérité. — Oui, seigneur étranger, cette maison est le palais du roi.

Lord Catoblepas

Oh ! vous faites à moi beaucoup de pleasure. Voici pour vous bonne pourboire. — Jack !

Le Domestique

salue.

Lord Catoblepas

Allez frapper à la porte et demandez si l’on peut entrer visiter le roi.

Le Domestique

frapne. 

SCÈNE III

LES MÊMES, LE GEOLIER

Le Geolier
On n’entre pas, messieurs.

Lord Catoblepas

Oh ! ce gentleman est le gentleman qui veille sur le roi. Il n’aura pas de pourboire puisqu’il ne laisse pas entrer les touristes anglais.

(Au Premier Homme libre).

Il ne serait pas possible de faire venir ici Sa Majesté ? Je serais fort curious de voir le roi, et, s’il veut bien se déranger, il y aura pour lui bonne pourboire.

Troisième Homme libre (au Premier).

D’abord il n’y a ni roi ni reine ni là-dedans ni ailleurs ; ensuite, les gens qui sont là-dedans ne sortent pas. 

Premier Homme libre
C’est juste.

(A Lord Catoblepas.)

Seigneur étranger, le roi et la reine qui sont là-dedans sortent quotidiennement avec leur suite pour recueillir les pourboires des touristes anglais !

Lord Catoblepas

Oh ! je vous suis très reconnaissant. Voilà pour boire encore à ma santé. — Jack ! Dépliez la tente et ouvrez les boîtes de corned-beef. Je vais attendre ici l’heure de l’audience du roi et du baisemain de Sa Gracious Majesty the Queen !

SCÈNE IV

La cour de la prison.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, FORÇATS, ARGOUSINS

Les Forçats
Vive l’esclavage ! Vive le Père Ubu !

Père Ubu
Mère Ubu, as-tu un bout de ficelle, que je rafistole la chaîne de mes boulets ? Ils sont si lourds que j’ai toujours peur de les laisser en route.

Mère Ubu
Stupide personnage !

Père Ubu
Voilà le carcan qui se dégrafe et les menottes qui me passent par-dessus les mains. Je vais me trouver en liberté, sans ornements, sans escorte, sans honneurs, et forcé de subvenir moi-même à tous mes besoins !

Un Argousin

Seigneur Ubu, voilà votre bonnet vert qui s’envole par-dessus les moulins.

Père Ubu
Quels moulins ? Nous ne sommes plus sur la colline de l’Ukraine. Je ne recevrai plus de coups. Tiens, mais je n’ai plus de cheval à phynances.

Mère Ubu
Tu disais toujours qu’il ne savait point te porter.

Père Ubu
Parce qu’il ne mangeait rien, corne d’Ubu ! Mon boulet non plus, il est vrai : il ne dira rien si tu le voles, et je n’ai sur moi aucun livre des finances. Mais ça ne m’avance guère. C’est l’administration des galères turques qui me volera à ta place, Mère Ubu. Adieu, Mère Ubu : notre séparation manque vraiment de musique militaire.

Mère Ubu
Voici venir l’escorte des argousins avec leurs passe-poils jaunes.

Père Ubu
Contentons-nous donc de notre monotone cliquetis de ferraille. Adieu, Mère Ubu. Je me réjouirai bientôt au bruit des vagues et des rames ! Mon Geôlier veillera sur toi.

Mère Ubu
Adieu, Père Ubu ; si lu reviens chercher quelque repos, tu me retrouveras dans la même cbambrette bien close : je t’aurai tressé une belle paire de pantoufles. Ha ! nos adieux sont trop déchirants, je vais t’accompagner jusque sur la porte !

(Le Père Ubu, la Mère Ubu et les Forçats s’éloignent, traînant leurs chaînes et se bousculant, vers la grande porte, qui est au fond.)

SCÈNE V

La place devant la prison.

LORD CA.TOBLEPAS, LE DOMESTIQUE, LES TROIS HOMMES LIBRES, LE GEOLIER

(Le Geôlier ôte les barres, verrous et cadenas extérieurs de la porte.)

Lord Gatoblepas

Jack ! Repliez la tente et balayez toutes ces boîtes de conserves vides, afin de recevoir correctement Leurs Majestés !

Premier Homme libre
(effroyablement ivre, une pinte à la main). Voilà le roi ! Vive le roi ! hurrah !

Deuxième Homme libre Imbécile ! c’est le Père Ubu et la Mère Ubu !

Troisième Homme libre

Tais-toi donc ! nous aurons notre part des pourboires et boissons !

Deuxième Homme libre
Me taire ? Nous sommes les hommes libres ! {Gueulant.)

Vive le roi ! le roi ! le roi ! Hurrah ! [Laporte s’ouvre. Les Argousins commencent à sortir.)

SCÈNE Vl LES MÊMES, ARGOUSINS, PÈRE UBU, MÈRE UBU

Père Ubu (s’arrêtant stupéfait sur le seuil, au haut du perron, avec la Mère Ubu).

Je deviens fou, cornegidouille ! Que signifient ces cris et ce tapage ? Et ces gens ivres comme en Pologne ? On va me recouronner et me rouer encore de coups !

Mère Ubu
Ces nobles personnages ne sont pas saouls du tout, la preuve : en voilà un tout galonné qui vient implorer la faveur de baiser ma main de reine !

Lord Catoblepas

Jack ! Tenez-vous tranquille ! Pas si vite ! Cherchez dans le dictionary : Roi, Reine.

Jack (lisant).

Kbiff, Queen : celui, celle qui porte un carcan de métal au cou, des ornements tels que chaînes et cordons aux pieds et aux mains. Tient une boule représentant le monde…

Lord Catoblepas

Le roi de ce pays est un grand, gros,double roi ! Il a deux boules, et il les traîne avec ses pieds !

Jack (lisant).

Roi de France : même modèle. Porte un manteau de fleurs-de-lys agrafé sur l’épaule. Lord Catoblepas

Ce roi a l’épaule toute nue et une belle fleurde-lys rouge incrustée à même la peau. C’est un bon et antique roi héréditaire ! Vive le roi !

Jack et Les Hommes Libres

Vive le roi ! Hurrah !

Père Ubu
Ah ! mon Dieu ! me voilà perdu ! où me cacher, cornegidouille ?

Mère Ubu
Et tes projets d’esclavage, les voilà propres ! Tu voulais cirer les pieds à ces gens, ce sont eux qui te baisent les mains ! Ils sont aussi peu dégoûtés que toi !

Père Ubu
Madame notre épouse, gare à vos oneilles ! Nous sévirons quand nous aurons plus de loisir. Attends un peu, je vais les congédier noblement, comme aux heureux temps où je remplissais à déborder le trône de Venceslas… — Corne finance, tas de sagouins ! voulez-vous foutre le camp ! Nous n’aimons point que l’on nous fasse du tapage, personne ne nous a encore fait de tapage, et ce n’est pas vous qui commencerez !

(Tous se retirent avec grand respect et aux cris répétés de Vive le roi !)

(Les Forçats se sont faufilés derrière le Père Ubu pendant son apostrophe, et couvrent en désordre toute ta scène.)

Mère Ubu
Ah ! les voilà partis. Mais qu’est-ce que tout ce monde encore ?

Père Ubu
Ce sont des amis, nos collègues de la prison, mes disciples et mes suppôts.

Les Forçats
Vive le roi !

Père Ubu
Encore ! Taisez-vous, ou, de par ma chandelle verte, ji vous fous à Ion poche !

Le Doyen Des Forçats

Père Ubu, ne vous irritez point. Nous rendons hommage à votre mérite en vous conservant ce titre, inséparable de votre nom, et pensons que parmi nous, entre intimes, votre modestie consentira à s’en enorgueillir !

Mère Ubu
Qu’il parle bien !

Père Ubu
Ah ! mes amis, je suis bien profondément touché. Néanmoins, je ne vous ferai point de distributions d’argent…

Mère Ubu
Ah ! non, par exemple !

Père Ubu
Bouffresque !… — Parce que nous ne sommes plus en Pologne ; mais je crois rendre justice à vos vertus et à votre sentiment de l’honneur en supposant que vous recevrez sans déplaisir de notre main — royale, puisqu’il vous agrée de dire ainsi — quelques distinctions. Elles auront ceci de bon qu’elles pourront abréger les compétitions quant à la hiérarchie des places, le long de notre chaîne, derrière notre giborgne ! Vous, vénérable doyen de nos Phorçats, vieux mangeur de grenouilles,soyez grand-trésorier de toutes nos phynances ! Toi là-bas, le cul-de-jatte,incarcéré comme faussaire et assassin, je te consacre généralissime ! Vous, Frère Tiberge, qui avez part à un bout de notre chapelet de fer pour paillardise, pillerie et démolition de demeures, notre grand-aumônier ! Toi, l’empoisonneur, notre médecin ! Vous tous, voleurs, bandits, arracheurs de cervelle, je vous nomme sans distinction les vaillants Oufficiers de notre Armerdre !

Tous
Vive le roi ! Vive le Père Ubu ! Vive l’esclavage ! Vive la Pologne ! Vive Tarmerdre !

FIN DU QUATRIÈME ACTE. 




ACTE V
 

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE

La place devant la prison.

ÉLEUTHÈRE, PISSEMBOCK, PISSEDOUX, HOMMES LIBRES, PEUPLE

Pissedoux
Compagnons, en avant ! Vive la liberté ! Le vieux galérien de Père Ubu est emmené dans le convoi, les prisons sont vides, il n’y reste plus que la Mère Ubu qui tortille do la lisière, nous sommes libres de faire ce que nous voulons, même d’obéir ; d’aller partout où il nous plaît, même en prison ! La liberté, c’est l’esclavage !

Tous
Vive Pissedoux !

Pissedoux
Je suis prêt à accepter votre commandement ; nous envahirons les prisons, et nous supprimerons la liberté !

Tous
Hurrah ! Obéissons ! En avant ! en prison !

SCÈNE II LES MÊMES, MÈRE UBU, LE GEOLIER

Pissedoux
Tiens ! la Mère Ubu qui se fait un masque des barreaux de sa cellule. Elle était mieux sans : elle avait l’air d’une belle petite fille.

Mère Ubu
Infâme Pissedoux !

Le Geolier
On n’entre pas, messieurs. Qui êtes-vous ? (Cris et tumulte.) 

Des hommes libres ? Alors, circulez !

Premier Homme Luire Cassons les barreaux.

Deuxième Homme libre
Ne les cassons pas, nous ne serions plus chez nous, une fois entrés !

Troisième Homme libre Attaquons la porte.

Eledthère

Nous demandons le cordon bien longtemps : madame notre concierge nous fait attendre.

Mère Ubu {furieuse).

Frappez, et l’on vous ouvrira !

(A travers sa lucarne, elle frappe Pissembock avec sa cruche de grès et le partage en deux, du haut en bas.)

Pissembock (« ensemble »).

Ne t’effraye pas, ma chère enfant, tu as maintenant deux oncles.

Tous
Enfin, nous voilà chez nous !

(Laporte cède, ils entrent. Le Geôlier s’enfuit. La Mère Ubu sort. La porte se referme. La Mère Ubu reste prise par son boulet. Éleuthère passe son bras armé de petits ciseaux par le guichet et coupe la chaîne.)

SCÈNE III

Le convoi des forçats à travers la Sclavonie.

ARGOUSINS, FORÇATS, PÈRE UBU

Père Ubu
Nous périssons, comegidouille ! Sire Maître, ayez l’obligeance de ne point cesser de nous tenir par notre chaîne, afin de supporter notre boulet ; et vous, sire Argousin, remettez-nous nos menottes, afin que nous n’ayons point la peine de joindre nous-même nos mains derrière notre dos, selon notre habitude à la promenade, et resserrez notre carcan, car nous pourrions prendre froid !

L’Argousin
Courage, Père Ubu, nous touchons au port des galères.

Père Ubu
Nous déplorons plus que jamais que l’état de nos finances ne nous permette toujours pas l’acquisition d’une voiture cellulaire individuelle : car, notre boulet se refusant à marcher devant nous afin de nous traîner, nous avons fait tout le chemin le tramant nous-même au moyen de notre pied, encore qu’il s’arrêtât fort souvent, apparemment pour ses besoins !

SCÈNE IV

LES MÊMES, LE GEOLIER

Le Geôlier {accourant).

Tout est perdu, Père Ubu !

Père Ubu
Encore, sagouin ! Je ne suis pourtant plus roi.

Le Geolier
Les Maîtres sont révoltés ! les hommes libres sont esclaves, j’ai été mis à la porte et la Mère Ubu arrachée de sa prison. Et pour preuve de la véracité de ces nouvelles, voici le boulet de la Mère Ubu (On apporte le boulet sur une brouette) qu’on l’a jugée indigne de porter et qui d’ailleurs a de lui-même rompu sa chaîne, se refusant à plus longtemps la suivre !

Père Ubu (met le boulet dans sa poche).

Au diable les montres sans cordon ! Un peu plus, je manquais ma poche !

Le Geolier
Les Maîtres ont abrité leurs femmes et leurs petits enfants dans les prisons. Ils ont envahi les arsenaux et c’est tout juste s’ils y ont trouvé assez de boulets pour river à leurs jambes en signe d’esclavage. De plus, ils prétendent occuper avant vous les galères de Soliman.

Les Argousins

Je me révolte aussi ! — Vive la servitude ! — Nous en avons assez ! Nous voulons être esclaves à notre tour, foutre !

Père Ubu (à un Argousin).

Eh ! voici notre boulet, de grand cœur. Nous vous le redemanderons quand nous serons moins fatigué.

(Il donne ses boulets à porter à deux Argousins, à sa droite et à sa gauche. Les Forçats, sur leurs supplications, chargent de leurs chaînes les Argousins. Tumulte lointain.)

Argousins et Forçats

Les Maîtres révoltés !

Père Ubu
Allons, Messieurs ! Saisissons notre courage par les deux anses. Je vois que vous êtes armés et prêts à recevoir vaillamment l’ennemi. Quant à nous, le pied dispos, nous allons tranquillement partir sans attendre ces gens animés sans doute d’intentions mauvaises, et, pour notre salut, si j’en crois ce bruit de ferraille, lourdement chargés !

Le Geolier
C’est le bruit des canons ! Ils ont de l’artillerie, Père Ubu.

Père Ubu
Ah ! je meurs de peur. Ma prison ! mes pantoufles ! {Les canons entourent la scène.)

SCÈNE V

LES MÊMES, PISSEDOUX, HOMMES LIBRES enchaînés.

Pissedoux
Rendez-vous, Père Ubu ! Rendez vos carcans, vos fers ! Soyez libre ! On va vous mettre tout nu, dans la lumière !

Père Ubu
Ah ! toi, monsieur Pissedoux, si tu m’attrapes… (Il se sauve.)

Pissedoux
Chargez les canons. Feu sur cette tonne de couardise !

Les Trois Hommes libres
Obéissons. Avec ensemble. Tous trois à trois !

Premier Homme libre
Caporal, le boulet n’est pas parti.

Deuxième Homme libre
C’est la jambe du troisième homme libre qui est partie !

Premier Homme libre
Du pied gauche, bien entendu.

Deuxième Homme libre
Il n’y a plus de boulets dans la batterie : on les a tous employés à s’attacher des uniformes aux jambes !

Père Ubu (revenant).

Eh ! voilà celui de la Mère Ubu qui nous gêne dans notre poche !

(lien assomme Pissedoux.)

Et goûtez un peu de cette grappe !

(Il massacre les Hommes libres à coups d’Xrgousin enchaîné.)

Les Hommes libres
Sauve qui peut !

(Ils s’enfuient traînant leurs chaînes et poursuivis par les Forçats détachés. De temps en temps, le Père Ubu attrape le bout de la chaîne et arrête toute la file.)

Le Geolier
Nous sommes sauvés ! Voici les galères des Turcs !

(La déroute s’arrête. Soliman, le Vizir, la Suite paraissent au fond.)

SCÈNE VI

Le camp des Turcs.

SOLIMAN, LE VIZIR, SUITE

Soliman
Vizir, avez-vous pris livraison des deux cents esclaves ?

Le Vizir
Sire, j’ai donné un reçu de deux cents esclaves, puisqu’il en était convenu ainsi avec le Pays libre, mais le convoi est réellement de plus de deux mille. Je n’y comprends rien. La plupart sont dérisoirement enchaînés, réclament à grands cris des fers, ce que je comprends moins encore, à moins qu’ils ne témoignent par là leur hâte de participer à l’honneur de ramer sur les galères de Votre Majesté.

Soliman
Et le Père Ubu ?

Le Vizir
Le Père Ubu prétend qu’on lui a volé ses boulets de forçat en route. Il est d’une humeur féroce et manifeste l’intention de mettre tout le monde dans sa poche. Il casse toutes les rames et effondre les bancs afin de vérifier s’ils sont solides.

Soliman
Assez ! Traitez-le avec les plus grands égards. Ce n’est pas que j’aie peur de sa violence… Maintenant que je l’ai vu de près, je sais combien il est encore au-dessus de sa renommée. Et il m’appartenait de lui découvrir un nouveau titre de gloire : apprenez qui est ce Père Ubu que l’on m’amenait comme esclave. Cet air noble, celte prestance… C’est mon propre frère qui fut enlevé il y a de longues années par les pirates français et contraint au travail dans divers bagnes, ce qui lui permit de s’élever aux éminentes situations de roi d’Aragon, puis de Pologne ! Baisez la terre entre.ses mains, mais gardez-vous de lui révéler cette reconnaissance merveilleuse, car il s’installerait dans mon empire avec toute sa famille et le dévorerait en peu de temps. Embarquez-le pour n’importe où et faites vite.

SCÈNE VII

Le Bosphore.

PÈRE UBU, MÈRE UBU

Mère Ubu
Ces gens vont nous embarquer comme des bestiaux, Père Ubu !

Père Ubu
Tant mieux, je vais faire le veau en les regardant ramer.

Mère Ubu
Ça ne t’a pas réussi d’être esclave : personne ne veut plus être ton maître.

Père Ubu
Comment ? Moi, je veux encore bien ! Je commence à constater que Ma Gidouille est plus grosse que toute la terre, et plus digne que je m’occupe d’elle. C’est elle que je servirai désormais.

Mère Ubu
Tu as toujours raison, Père Ubu. 

SCÈNE VIII

La galère capitane.

PÈRE UBU, MÈRE UBU, L’ARGOUSIN, TOUS LES PERSONNAGES qu’on a vus dans la pièce enchaînés aux bancs des FORÇATS.

Père Ubu
Quelle verdure, Mère Ubu ! On se croirait sur le pâturage des vaches.

Les Forçats (ramant). Fauchons le grand pré.

Père Ubu
C’est la couleur de l’espérance. Attendons une heureuse fin à toutes nos aventures.

Mère Ubu
Quelle étrange musique ! Sont-ils tous enrhumés par la rosée, qu’ils chantent ainsi du nez ?

L’Argousin
Afin de vous être agréable, monsieur et madame, j’ai remplacé le bâillon habituel de la chiourme par des mirlitons.

Les Forçats
Fauchons le grand pro !

L’Argousin
Voulez-vous commander la manœuvre, Père Ubu ?

Père Ubu
O non ! Si vous m’avez mis à la porte de ce pays et me renvoyez je ne sais où comme passager sur cette galère je n’en suis pas moins resté Ubu enchaîné, esclave, et je ne commanderai plus. On m’obéit bien davantage.

Mère Ubu Nous nous éloignons de France, Père Ubu.

Père Ubu Eh ! ma douce enfant ! ne t’inquiète pas de la contrée où nous aborderons. Ce sera assurément quelque pays assez extraordinaire pour être digne de nous, puisqu’on nous y conduit sur une trirème à quatre rangs de rames !

La Frette, septembre 1899.

FIN.