Le turfiste Diomède

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

Il est dit dans le conte arabe que, quand la princesse Badroulboudour sort pour aller au hammam, chacun, sous peine de mort, doit se tenir enfermé en sa maison, jusqu’à ce qu’il plaise à la fille du roi d’avoir terminé sa promenade.
Ainsi entendent être respectés les monstres souverains dont quelques-uns s’appellent — pardon du mot latin — MORS.
Autrement, tant pis pour la pouilleuse canaille.
La pouilleuse canaille s’est toujours plu, partout, à se faire écraser. Voyez les fanatiques hindous qui se jettent sous le char, automobile ou non, de Jaggernaut.
Comme les chevaux-vapeur, les chevaux tout court, les chevaux simplement hippiques, font d’assez bonne besogne insecticide à l’encontre du peuple humain.
Cet usage remonte à la plus haute antiquité. La mythologie l’a exprimé en rapportant que Diomède nourrissait ses chevaux de chair humaine.
Cela veut dire tout bonnement, que Diomède avait une écurie de courses.

 

Rompre le cou, faire voler bras et jambes — ou finance — au jockey ou au parieur, telle est la destination providentielle de la plus noble conquête de l’homme.

Le cheval porte aussi, dans la bouche, quelque chose qui s’appelle « mors ».

Faire consommer au cheval le plus de chair humaine possible, se définit : améliorer la race chevaline.

En revanche, dans l’intention sans doute d’améliorer la race humaine, il y a des boucheries hippophagiques.

 

 

L’amélioration de la race chevaline se célèbre tous les ans en une sorte de fête religieuse : comme ladite fête coûte les yeux de la tête, on l’appelle : le Grand-Prix.

Après quoi, les victimes prennent peur, un peu tard, et s’enfuient de Paris, paniquement, pour se terrer dans les villégiatures.

Santos-Dumont a trouvé une manière d’éviter le péril : il vient planer au-dessus de l’hippodrome de Longchamps dans son dirigeable.

C’est une manière de voir.

 

 

Alors que tant d’hommes de cheval ne voient point la paille, ou le foin, qui est dans leur œil, il est grandiose de fourrer dans le sien une poutre armée.

Le péril couru par le jockey est curieux à considérer.

De là vient l’expression, sportive d’ailleurs : « courir » un danger.

On connaît l’exhibition sensationnelle de Mazeppa sur le turf.

« Il court, il vole, il tombe... »

Tomber copieusement, voilà ce qui est important, Mazeppa montait en obstacles.

« Et se relève roi ». Façon de dire qu’en son temps, il gagna le Grand-Prix.

 

Mazeppa avait un système bien à lui de se tenir en selle. Le résultat en prouva l’excellence.

Aux temps mérovingiens, des écuyères obtinrent la célébrité par une autre méthode, en se faisant traîner à la queue d’un cheval emporté.

La monte américaine a tué tout cela.

Le centre de gravité est déplacé en avant, et en réalité le cheval ne galope pas, mais « tombe vers le centre de la terre, reporté indéfiniment devant son encolure ».

Cela va fort vite.

Aussi dit-on : le « vol » à l’américaine.

 

 

À l’école de Saumur, on en est resté à la saine tradition française.

On n’y saurait parler avec plus d’éloges d’un bon cavalier qu’en ces termes :

Il monte comme Buffon.

 

 

Quand, dans bien des siècles, il n’y aura plus de chevaux, le souvenir impérissable du Derby d’Epsom sera conservé, pieusement, dans les bocaux des pharmacies :

Sel d’Epsom !

Et le bon sportman, en son cabinet silencieux, écoutera courir et tressaillir au long du turf de ses entrailles l’héroïque chevauchée.

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