Le privilège des piqueurs de fûts

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

Nous soumettons à MM. les députés qui ont pris à cœur les intérêts des bouilleurs de cru, les revendications d’une autre corporation non moins sympathique, les piqueurs de fûts. Il n’y a, en effet, point de différence de nature entre ces deux catégories de travailleurs ; il n’y a qu’une différence de degré, ou, en d’autres termes, de température : les bouilleurs de cru instrumentent à chaud, comme leur nom l’indique, ils portent à l’ébullition des produits non cuits ; les piqueurs de fûts, au contraire, opèrent à froid. Cette méthode écarte tout danger d’incendie, on n’a donc point à s’étonner de la louche animosité des Compagnies d’assurances.
Au temps où l’homme ne connaissait point encore de plus noble conquête que le cheval, personne n’était choqué de voir pratiquer des soupapes sur les flancs de ce moteur animal, au moyen d’appareils perforateurs spéciaux. Il est aussi naturel de stimuler les récipients contenant cette force motrice nouvelle, l’alcool, par l’usage d’éperons de modèles inédits.
L’État, d’ailleurs, protège déjà certains piqueurs de fûts, les honorant, à l’égal des académiciens, des « piqueurs » proprement dits et des gardes-chasse, par le port d’un uniforme vert : les douaniers, puisqu’il faut tout dire, sont autorisés à s’immiscer, par le canal – si nous osons cette incorrection, vu que la tringle métallique, dont on leur tolère l’abus n’est point perforée – par le canal d’une sonde en fer dans toute propriété d’autrui qu’il leur plaît. Cette sonde, constatons-nous, n’est point percée au bout ce qui assure l’État contre toute absorption par aspiration des liquides contrôlés par ces fonctionnaires. Ainsi musèle-t-on la sangsue et le fourmilier. Mais n’est-il pas probable, bien au contraire, qu’un tuyau creux leur servirait, à l’exemple de tous les engins similaires, « à en remettre » ?
Comme le privilège du Piqueur Vert néanmoins, choque l’équité et le sens commun, une mesure serait raisonnable : l’impôt sur ce privilégié, ou, si l’on veut, l’impôt sur l’impôt. Ce système économique ferait refluer une partie de la richesse vers sa source, pour le plus grand bien-être du contribuable et sa stupéfaction.
Quoi qu’il en soit, la tâche du piqueur de fûts est louable et comparable de tous points à celle du militaire : celui-ci a pour mission de soulager par une ponction hygiénique, la pléthore de l’humanité vivante : de même celui-là se dévoue à obvier à la mévente des vins.
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