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Le président migrateur

Le Président de la République, à l’instar de l’hirondelle, du martinet, de l’omnibus, du pigeon et du commis-voyageur, accomplit des migrations périodiques.
La présence du Président de la République française fut signalée naguère au cœur des déserts africains : aujourd’hui, d’une aile rapide, il fend les brouillards d’Albion.
Aller de Paris en Alger laisse prévoir que, sauf accidents, l’on reviendra d’Alger à Paris. Le Président, emporté par son élan de retour, traverse Paris à toute allure et bondit, par delà le détroit, jusqu’en cette Grande-Bretagne où les anciens plaçaient les confins du monde habitable.
On réglemente la vitesse des automobiles : pourquoi ne fixe t-on pas sur tout Président de République un compteur kilométrique et un indicateur de vitesse ?
À ce besoin, on a répondu : les journaux chronomètrent, heure par heure, cinquième de seconde par cinquième de seconde, les performances du Président. Il suit un tableau de marche. Les menus officiels qui lui permettent de se maintenir en si belle forme sont analysés avec un soin jaloux. L’opinion publique – et les larmes d’allégresse de la France – homologuent ses records.
D’après les données actuelles de la science, et nos personnelles observations, les migrations du Président n’obéissent point à un bas instinct de conservation ou de confortable, comme celles des oiseaux qui partent au Midi, quand il fait froid, pour avoir chaud, et au Nord, quand il fait chaud, pour être au frais.
Il y a des esprits exagérés qui vont au pôle – mais pas trop près, de peur de geler, pas plus qu’on ne va, de peur de cuisson, trop près d’un poêle. Mais voilà : ils voudraient ne passer en ces latitudes à sorbet et à scorbut que juillet et août, et il faut deux ans pour le voyage.
Il y a des gens du monde – c’est-à-dire qui se déplacent, suivant la saison, pour rester dans le « monde » habitable – qui vont à la Côte d’Azur.
Étrange aberration visuelle : la Côte d’Azur est verte, verte comme la plus pure absinthe, la Grande Verte.
C’est un tapis.
De petits chevaux, ou des petits chevaux, pâturent, trop petits pour servir au transport des personnes ; ils donnent seulement le signal du retour (ce pourquoi on dit de leurs écuyers : cheval de retour) : quand ces microscopiques coursiers ont mangé, le voyageur, décavé, revient à Paris se remettre au vert.



Cercle vicieux :
Le Président n’obéit point à la température, mais à la pesanteur.
Il oscille, tel un pendule, de ci et de là avec Paris pour centre.
Ceci explique qu’un balancement l’ait envoyé en Algérie et que l’élan du retour le rejette, brûlant sa bonne métropole, jusqu’à Londres.



On se rappelle l’expérience de Foucault, au Panthéon.
Le pendule passe par un tas de points qui n’avaient pas été prévus dans son premier itinéraire.
Et voilà pourquoi la terre tourne.
La tête de l’observateur tournerait à moins.
Il est grandiose de renouveler l’expérience de Foucault avec un Président de République.
Il passe, au cours de ses oscillations, par toutes les capitales.



Autre similitude : comme le pendule, ou la pendule, le Président ne marche que pendant un temps donné.
Après, il s’arrête, et on le remonte, ou c’en est un autre.



Nous parlions des petits chevaux : pourquoi n’organise-t-on jamais de courses de Présidents de Républiques ?
Quelle édification des masses ? et quelle attraction pour un music-hall !
Si l’on manque d’adversaire présidentiel l’Amérique est là.
Il en faut toujours revenir à Barnum.
Et ça vaudrait la catastrophe du Liban.
Mais, de Président, ils n’en ont pas en Angleterre !
Le lord-maire, à peine, serait suffisamment démocratique.



Les joyeux auteurs des « Travaux d’Hercule » ont trouvé ce joli mot, que l’Alcide « ne savait pas voyager ».
Il restait en panne tout le temps sous prétexte d’occire de pauvres petits monstres.
Les monstres, dans le cas où l’Hercule est le Président, sont les États qu’il visite.
Mais il ne les détruit pas, il les charme, plus qu’il ne les dompte.
Il banquète officiellement avec tout un chacun.



Il n’y a qu’un être vivant qui voyage plus vite que le Président : le pigeon voyageur.
Il n’y a qu’un être vivant qui voyage plus utilement que le Président : le commis-voyageur.
Mais les migrations du Président s’inspirent des qualités de l’un et de l’autre : il unit à la célérité le pratique : courtier en France (comme on dit : en vins) à l’étranger.



Le Président de République, voyageant sans cesse, préside ainsi mieux : il voit sa République du dehors.
Qui dit de loin, dit : de haut.
Le Président de République est le seul qui ne fourre point son nez dans cette chose publique.
À quand un tout petit progrès : le président étranger – on sera sûr ainsi, qu’il saura la langue au moins d’un des pays qu’il explore – ou mieux le Président de la République française nègre ?