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La quadrature du disque

Nous avons étudié précédemment « le Tir dans Paris ». Ce serait restreindre de façon quelque peu indigne notre souci de la défense nationale que de n’étudier point, compendieusement du moins, le tir hors Paris. Or par quelle voie le Parisien – nous entendons le citoyen respectable, patenté si faire se peut, procréateur ou responsable d’une quantité suffisante de futurs défenseurs nationaux – par quelle voie le Parisien se rend-il hors Paris ? Par la voie ferrée assurément, la même qui sert à la mobilisation ; ainsi donc l’observateur le plus superficiel ne saurait mettre en doute que s’il existe des tirs organisés hors Paris, c’est le long des chemins de fer qu’on en trouvera des vestiges.
On se souvient de la défectuosité et du danger des anciens champs de tir : alors que le simple chasseur de lapins est tenu de séparer la propriété où il les massacre, par une solide clôture, « des héritages voisins », les fervents du fusil Lebel ne se croyaient obligés à d’autre précaution philanthropique que la sonnerie « Commencez le feu » ou « Cessez le feu », interprétation purement conventionnelle d’ailleurs de certains sons de clairon, compréhensibles aux seuls initiés. De là des hécatombes d’innocents promeneurs, entraînés vers cette musique militaire par une attraction bien naturelle. Le tir le long des voies ferrées, au contraire, présente cet avantage qu’il a lieu dans un espace enclos de barrières, et que les stands y sont établis suivant de magnifiques lignes droites.
Les cibles y abondent. On connaît ces disques, peints de couleurs visibles de loin et disposés de telle sorte qu’au moindre attouchement ils se hérissent de protubérances compliquées, à l’instar de la statue de Chappe, ou métamorphosent soudain leur aspect, ainsi que, dans les tirs forains, une porte, percutée au centre, s’ouvre à deux battants pour laisser glisser sur des rails une poupée offrant entre ses bras un paquet de biscuits. De même, il n’est pas rare qu’un tireur plaçant sa balle, comme disent les militaires, « à un point », il n’est pas rare que les alentours de la cible s’animent comme la mécanique des horloges suisses : ainsi, il se peut qu’il passe un train. La balle « à deux points » est récompensée d’un déraillement, et en outre, sur la manche du vainqueur on brode un cor de chasse.
On distingue deux sortes de ces cibles ou disques : le disque rond ou disque proprement dit, et le disque carré.
Le disque carré est l’ancien modèle courant militaire. Tout soldat connaît ces cibles blanches, coupées d’une croix noire, où il s’est exercé à ses premiers tirs. Sur les voies ferrées, l’apparition de ces disques carrés commande l’arrêt des trains, afin de ne point troubler le tir. Il est sans attrait d’ouvrir le feu sur des cibles analogues, mais d’un modèle plus réduit, dont se plaisent à parsemer la campagne des géomètres arpenteurs. Leur percussion n’est suivie d’aucun curieux effet.
Il peut paraître étrange qu’à la guerre les médecins et ambulanciers portent sur leur personne ces mêmes cibles, plus voyantes encore, la croix étant rouge. Mais on remarquera qu’à l’inverse des anciens croisés, et depuis le perfectionnement des armes à feu, ils la disposent prudemment sur une partie non vitale, le plus souvent le bras. De plus industrieux détournent de leur corps l’attention de l’ennemi, en fixant la croix-cible sur quelque objet inanimé, tel qu’une voiture chargée de malades. De tout à fait subtils enfin, par une ruse renouvelée des sauvages de l’Amérique du Nord, incitent le tir adverse à se perdre dans les airs en suspendant l’emblème visé au bout d’un long bâton.