L'abolition de la peine de mort

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Poète, romancier, célèbre père du personnage d'Ubu, Alfred Jarry, personnalité excentrique, côtoie le Paris intellectuel. C'est dans son ouvrage Gestes et opinions du docteur Faustroll  [+]

Le mot d’Alphonse Karr : « Que MM. les assassins commencent », a fait tous les frais de l’enquête sur l’abolition de la peine de mort. Tant il est naturel à l’homme de répéter avec satisfaction des choses imprimées, même quand il ne se rappelle plus bien où elles sont imprimées ni si elles ont un sens quelconque. C’est ainsi que M. Émile Ollivier, de l’Académie française, écrit : « Je suis toujours resté insensible aux belles phrases... » Mais il ne tarde point à citer, lui aussi, la Phrase, en attestant : « Ce mot d’un homme d’esprit a clos la question. »
De même que maintes personnalités notables se sont efforcées à élaborer, au-dessous de la boutade de Karr, leurs signatures individuelles, il nous paraît d’une excellente division du travail de nous dévouer à notre tour à la tâche, oiseuse peut-être, d’explorer si ladite boutade possède quelque signification.
« Que MM. les assassins commencent » équivaudrait à ceci, si nous examinons d’abord le sens le moins follement absurde : « Que MM. les assassins (assassin, celui qui a tué, disent les dictionnaires), ayant tué, ne récidivent pas. Pour commencer à ne pas assassiner, il faut, logiquement, avoir assassiné. Mais s’ils ont antérieurement assassiné, cela a suffi pour qu’ils aient déjà été mis à mort.
Cette hypothèse démente est d’ailleurs aussitôt écartée, si nous nous en référons à l’opinion de M. E. Ménegoz, l’honorable doyen de la Faculté de Théologie protestante de Paris :
Or, cette application [de la rigueur et de l’indulgence] me semble exiger une distinction capitale (sic) : celle entre les assassins de profession, dont le métier est de tuer pour vivre, qui guettent le passant au coin d’une rue, pour l’assommer et le dépouiller, et les assassins d’occasion, qui, mus par un sentiment de haine, de vengeance, de jalousie, d’envie, d’amour-propre, d’intérêt, tuent un homme et ne feraient autrement de mal à personne.
Pour ces derniers j’abolirais la peine de mort. Quant aux bandits, qui infestent surtout nos grandes villes, je les enverrais tous à l’échafaud, après la première attaque nocturne, sans attendre la récidive. Je ne vois que ce procédé pour mettre la société à l’abri de ces bêtes féroces. C’est à la fois une affaire de justice et de préservation sociale.
On a bien lu : sans attendre la récidive. Si donc, M. Ménegoz ne laisse à MM. les assassins la possibilité que d’un seul meurtre, et si ceux-ci commencent, c’est-à-dire n’assassinent pas, ce ne sont plus des assassins du tout, ou tout au moins à eux s’appliquera fort exactement la même définition qui a convenu jusqu’à ce jour non moins exactement, à l’honnête homme.
Donc, dilemme : ou 1° agiter avec mûre réflexion la question d’abolir la peine de mort pour des gens à qui on l’a déjà fait subir ou en faveur de qui on l’a déjà abolie. Ou 2° agiter avec la même maturité réfléchie ce problème : convient-il d’établir la peine de mort, préventive, contre les honnêtes gens, ou de la commuer, et en quelle peine moindre ? Nous citons M. De Greef, recteur de l’Université Nouvelle de Bruxelles :
Il faut substituer à la peine de mort la peine et le devoir de vivre, en se conformant, de gré ou de force, à la sainte et pacifique loi du travail moralisateur et réparateur.
Il nous avait tout d’abord semblé insane d’enquêter sur la peine de mort auprès des honnêtes gens, incompétents par définition et non point des véritables intéressés, MM. les assassins. D’ailleurs, ceux-ci n’auraient sans doute prêté attention au débat qu’au cas où ils auraient eu le choix entre la mort et l’acquittement, par exemple, ou la mort et quelque rémunération ou quelque distinction honorifique.
Quoi qu’il en soit, il n’y a pas d’autre solution actuelle que la connexité de l’abolition de la peine de mort pour les assassins et des travaux forcés pour les honnêtes gens.
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