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À propos de l'« avarie »

De par la courtoisie de MM. Antoine et Brieux, nous fûmes, pêle-mêle avec un fort grand nombre de personnages compétents, convoqués à la lecture des Avariés.
Nous hésitâmes longtemps avant de découvrir quel criterium avait pu présider au choix desdites compétences. Enfin, vu le sujet tout spécial de la pièce, il nous sembla qu’on n’avait pu, sans absurdité, élire à en connaître que des spécialistes, à savoir les plus notoires syphilitiques. À l’irrévérence de cette déduction, nous ne pûmes nous empêcher de rester évanoui plusieurs heures.
Quand « nous reprîmes l’usage de nos sens », quelque part dans une voiture, à la porte du théâtre Antoine, des agents, l’heure étant passée d’entrer sans interrompre la lecture, montaient une garde farouche, surexcités par leurs sentiments moraux et persuadés probablement qu’ils gardaient un mur derrière lequel il se passait quelque chose d’assez officiellement infâme pour ne relever que du service, supérieur dans la hiérarchie policière, des mœurs.
Chacun a pu entendre, aux abords de tous les théâtres, les cris de vendeurs clamant : « Demandez la pièce !... » Sur ce boulevard, où les vendeurs étaient écartés par le rigorisme de la police, on tolérait néanmoins les allées et venues de jeunes personnes, au pas moins léger que leurs mœurs, qui, dans des intentions philanthropiques et littéraires, s’offraient à documenter les passants sur le « sujet » de la pièce. Quelques jeunes gens candides succombèrent, de ceux, nombreux quoique oubliés par Brieux, qui se font gloire de l’Avarie parce qu’Avarie implique... qu’on a eu la vaillance de la mériter.
Quelques bourgeois pratiques, dont nous fûmes, déclinèrent ces offres et propositions, réfléchissant que, pour bénéficier de l’Avarie, il fallait attendre neuf semaines, pas moins du quart de ce qu’on attend après s’être exténué afin d’être père ; et que la vie est mal douée quant à sa dimension en longueur. A l’instar de ces gens pressés, nous jugeâmes plus expéditif de nous introduire, par effraction d’ailleurs, dans la salle.
Des hurlements saluèrent notre entrée, éructés par quelques députés groupés, selon toute apparence, d’après leurs noms adéquats au sujet. M. Couyba, si nous avons bien entendu, revendiquait l’abolition de la censure et même, emporté par sa fougue, celle, par une loi, de la syphilis. Il nous semble que cet homme éminent soit passé à côté d’une idée féconde : la guérison de la syphilis par la censure : car pourquoi cette institution, qui a le pouvoir d’extirper le mot des pièces, serait-elle impuissante à délivrer de la chose les personnes ? Nous n’objecterons à l’honorable député que ceci : est-ce bien soutenir la pièce de M. Brieux que postuler une loi qui supprimerait un mal – lequel dans ce cas particulier est un bien – sans lequel cette pièce n’aurait pas de raison d’être ?
Pendant ce temps, sans souci de la pièce, mais au plus grand profit, nous le voulons croire, de la santé humaine, s’évertuaient des philanthropes subventionnés par l’Assistance publique.
Qu’il nous soit permis de rappeler ce fait bien connu, que la syphilis, terrible à l’origine, est aujourd’hui, à en croire les initiés, fort bénigne. Il est infiniment plausible que la société microbienne qui l’a « lancée » ne disposait que d’un nombre limité d’actions. Plus de contribuables y participeront et plus restreint sera le nombre de microbes dont chacun pâtira. En désignant par n ce nombre de microbes en circulation, le jour où ils seront répartis sur un nombre de contribuables > n, chaque contribuable n’aura affaire qu’à n : > n microbes = < 1 microbe, c’est-à-dire une fraction de microbe. L’organisme vivant n’étant point, sauf le cas de scissiparité, divisible sans périr, ce sera la guérison universelle.
On a pu lire dans les quotidiens que l’Assistance publique s’emploie activement à cette diffusion raisonnée. De courageux infirmiers, pères nourriciers ou nourrices, après avoir assumé sur eux-mêmes une part du mal, l’ont fait circuler à la hâte et au prix du sacrifice de leur pudeur individuelle, en n’hésitant pas à violer les petites filles et même les petits garçons confiés à leur garde. Au prochain banquet officiel, le maire de la Nièvre ne manquera point de les célébrer par la citation classique : Et quasi cursores, v... lampada tradunt.
À peine quelque préfet, sournoisement, entrave-t-il leur œuvre humanitaire, ainsi qu’il appert de ce fragment de l’ordre du jour de M. Poirier de Narçay :
Le Conseil général...
Blâme l’Administration de l’Assistance publique...
Regrette que le service des enfants assistés et des filles en particulier soit – en fait sinon en droit – soumis, au point de vue de l’étouffement à l’autorité abusive du Préfet.
On a bien lu : le préfet de la Nièvre se plaît à étouffer les petits enfants...
Mais même si ce sadisme abject contrarie l’œuvre patriotique, philantropique et philosyphilitique de l’Assistance, il nous reste, pour la propagation bienfaisante du mal, ce merveilleux instrument de promiscuité, l’Armée...
Des esprits subversifs diront qu’il y a un moyen d’échapper à l’Avarie : c’est de ne point prêter sa personne à ladite propagation : mais alors... c’est quelque chose comme le refus du service exigible par l’État : c’est de l’anarchie !