Le hussard

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Pouchkine est surnommé le « Français », grâce à la connaissance de la littérature et de la langue françaises qu'il acquiert au lycée, et à la francophilie que lui transmet son père  [+]

L’étrille à la main, tout en pansant son cheval, il grommelait entre ses dents avec humeur :

« C'est bien le grand diable d’enfer qui m’a donné ce maudit billet de logement ! Ici, on vous guette un homme comme quand on se fusille aux avant-postes en Turquie. À grand’peine des choux pour tout potage ; et le rogome... compte dessus et bois de l’eau. Ici, pour toi le bourgeois est un tigre qui t’espionne, et la bourgeoise... ah ! bien, oui ! Essaie de fermer la porte. Rien ne réussit avec elle, ni le sentiment ni les coups de cravache. Parlez-moi de Kïef ! Quel bon pays ! Les petits pâtés vous pleuvent tout chauds dans la bouche ; aux étuves, veux-tu de la vapeur ?... voilà du vin. Et les femmes... Ah ! Les petites coquines ! Morbleu ! On donnerait son âme pour un regard de ces belles aux sourcils noirs. Elles n’ont qu’un petit défaut, un seul... »

— Et quel défaut ? Dis-moi, soldat.

Il tordit sa longue moustache, et dit :

« Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu. Allons, écoute. Notre régiment était sur le Dnieper. Mon hôtesse était jolie, bon enfant ; son mari était mort. Note bien cela. Nous devînmes bons amis. Toujours d’accord : c’était charmant. Quand je la battais, la Marousenka n’eût pas dit un mot plus haut que l’autre. Quand je me grisais, elle me couchait et me faisait la soupe à l’oignon. Je n’avais qu’à faire un signe : Hé ! La commère !... La commère ne disait jamais non. Enfin, pas moyen de se fâcher. Fallait vivre heureux, sans se quereller. Eh bien !

» Non ; je m’avisai d’être jaloux. Que veux-tu ? C’est le diable sans doute qui me poussait. Pourquoi donc, me dis-je, se lève-t-elle au chant du coq ? Qui la vient chercher ? La Marousenka me jouerait-elle quelque tour ? Ou bien est-ce le diable qui la vient emporter ? Je me mets à l’espionner. Un soir, je me couche et je cligne des yeux. La nuit était plus noire qu’une prison ; et dehors, un temps de chien. Je la guigne. Ma commère saute tout doucement à bas du poêle, elle me tâte ; je fais le dormeur ; elle s’assied devant le poêle, souffle sur un charbon et allume un bout de chandelle. Pour lors, dans un coin, sur une planche, elle déniche un flacon ; puis, s’asseyant sur le balai devant le poêle, elle se déshabille nue comme la main. Ensuite elle avale trois gorgées du flacon... Aussitôt, à cheval sur un balai, elle enfile le tuyau de la cheminée, et bonsoir ! La voilà partie.

» Ha ! Ha ! Me dis-je là-dessus. C’est donc que la commère est une païenne ? Attends, ma petite colombe. — Je saute à bas du poêle, et j’avise le flacon. Je flaire, cela sentait l’aigre. Pouah ! J’en jette deux gouttes à terre. Bon ! Voilà la pelle, puis après un baquet, qui s’envolent par le poêle. — Je me dis : Cela se gâte. Je regarde ; sous un banc dormait un matou. Je lui en jette une goutte sur le dos. Ft, ft ! Comme il jure ! — Au chat ! Dis-je... Voilà mon matou après le baquet. Alors à tort et à travers j’arrose la chambre dans tous les coins ; tant pis qui en attrape ! Et aussitôt chaudrons, bancs, tables, au galop ! Tout gagne le poêle et disparaît.

» Diable ! Dis-je. Tâtons-en, nous aussi. Je ne fais qu’une gorgée du reste de la bouteille, et... crois-moi si tu veux, je me trouve en l’air aussitôt, moi aussi, léger comme une plume. Plus vite que le vent je vole, je vole ; je vole. Où allais-je, je n’en sais rien, je ne voyais rien. À peine rencontrant quelque étoile, avais-je le temps de lui crier gare ! Enfin voilà que je descends. Je regarde : une montagne. Sur cette montagne des marmites qui bouillaient ; on chante, on joue, on siffle ; sale jeu, ma foi ! on mariait un Juif avec une grenouille. Je crachai, et je voulus leur dire... quand accourt la Marousa.

— Vite au logis ! Qui t’amène ici, vaurien ? On va te manger !

» Mais moi, qui ne boude pas :

— Au logis ? Et de par tous les diables ! Comment trouver mon chemin ?

— Ah ! Tu fais le drôle de corps. Tiens ce fourgon. Enfourche-le, et file-moi vite, mauvais gredin.

— Moi ! Moi, enfourcher un fourgon ! Moi, hussard de l’Empereur ! Ah ! Carogne ! Est-ce que je me suis donné au diable ? Et pour me parler ainsi, as-tu une peau de rechange ? Un cheval !

— Allons, imbécile ! Tiens, voilà un cheval.

En effet, un cheval est devant moi. Il gratte la terre, il est tout feu, le col en arc et la queue en trompette.

— À cheval !

Bon ! Me voilà sur son dos. Je cherche les rênes, point de rênes. Il part, il m’emporte. Quel train ! Et je me retrouve devant notre poêle.

Je regarde, tout est en place ; c’est bien moi ; je suis à cheval, mais sous moi, pas de cheval... un vieux banc. Voilà ce qui arrive dans ces pays-là. »

Il se mit à tordre sa longue moustache et conclut : « Pataud, parlant par respect, tu es peut-être un luron ; mais tu es un blanc-bec, et tu n’as pas vu ce que j’ai vu. »

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