Mamy Suzon

il y a
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L'essentiel en 400 caractères... Que dire... J'aime lire, écrire pour être quelqu'un d'autre, un instant, plus longtemps... Dire qui je suis ne me paraît donc pas essentiel. J'aime les formats  [+]

Ils ne comprenaient pas vraiment...

Ils se regardaient, indécis, devant le coffret posé sur le bureau du notaire.
- Mamy Suzon elle est dans cette boite ?
- Mais non, mon chéri, pas dans celle-ci voyons...
- Et sinon... pour la maison ?
- Et le chalet ?
- Je ne peux rien vous dire pour l'instant, Messieurs, je suis navré...

Le notaire finissait de disposer, dans tous les coins de la pièce, sur des chaises et des guéridons, les cadres vitrés de dimensions diverses. Une vingtaine de paysages, de natures mortes et de couples de chatons aux yeux bleus envahissaient l'espace, faisant face à la famille étonnée.
Puis il reprit place derrière son bureau et décacheta une grande enveloppe bleutée.

- Nous allons désormais prendre connaissance des dernières volontés de Madame Suzanne Vierson, épouse Dulac, rédigées le 29 septembre 2016.

Le notaire se racla la gorge en comptant le nombre de feuillets dégagés de l'enveloppe et débuta la lecture face à la petite assemblée médusée.

" Mes chers enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants,

Enfin vous voilà tous réunis... Je constate que l'exploit est donc réalisable dans certaines circonstances... J'ai tant attendu ce jour, savez-vous ? Bien sûr, j'aurais préféré être des vôtres mais je me contente de la satisfaction de vous savoir tous là pour moi, à défaut de vous avoir eus autrefois tous là avec moi.

J'emporte avec moi les meilleurs souvenirs de ces dernières années. Les dernières fêtes partagées. Vous en souvenez-vous ? Ce Noël par exemple, où tu n'étais qu'un bébé, ma petite Élise... "

Le notaire releva la tête et son regard suivit le doigt qui lui indiquait la petite Élise, aujourd'hui adolescente aux cheveux rouges et au regard lointain.
Puis il reprit.

" C'est ce Noël là que vous m'avez offert le Paysage savoyard et ses chalets dressés vers le soleil, qui rappelle tant les vacances que nous passions autrefois dans notre demeure du Grand-Bornand, les petits déjeuners sur le balcon, les journées de ski dans la chaîne des Aravis. Quand je pense que toutes les chambres sont désormais toujours inoccupées... Je suppose que même le SPA aurait grand besoin d'un petit nettoyage mais enfin... Nous te souhaitons beaucoup de plaisir Mamy Suzon, m'avez-vous dit en me tendant le cadeau. Tu l'auras terminé quand nous nous reverrons, avez-vous ajouté en souriant. 2000 pièces... "

Le notaire s'interrompit et indiqua le paysage à l'aide de sa grande règle plate.

" J'ai eu le temps de faire aussi Les montagnes allemandes, 2000 pièces, Les Aiguilles de Chamonix, 2500 pièces et Le refuge au pied des Alpes, 3000 pièces. "

La règle du notaire parcourait les paysages au rythme de sa voix grave et monocorde.

" Élise était une petite fille lorsque vous êtes revenus. Elle a trié avec moi le coffret que vous m'avez apporté. Les Chutes du Niagara, 4000 pièces, que j'ai fait encadrer le printemps suivant. "

La règle notariale vint caresser le verre coloré du tableau cité.

" Le Noël suivant, je triais seule les 4000 pièces du Lac de Misurina ".

Quelques toussotements accompagnèrent les mouvements de la règle, que les regards ne suivaient plus.

" J'ai passé Pâques cette année là avec les Chats Persans et autres Siamois à paniers "

- Elle est forte Mamy Suzon, s'exclama le petit Charles aussitôt stoppé par des "Chut !" exaspérés.

" Et quelle surprise de recevoir, en ce Noël 2013, un magnifique coffret porté si délicatement par la poste. Quel beau cadeau vous m'avez fait là, mes enfants... 8000 pièces... Ce nombre faramineux de petits bouts de cartons vous laissait le loisir de m'occuper sans relâche et sans ennui durant les années à venir... J'avoue que la délicatesse de l'intention m'a retourné le cœur... Mais bien sûr, comment auriez-vous pu savoir que j'étais alors devenue presque aveugle et que ce seul plaisir m'était désormais refusé.

J'ai ouvert la boîte et durant les journées, les semaines, les mois, les années suivants, j'ai plongé mes doigts tremblants dans ces morceaux éparpillés, en pensant à vous.

Et c'est là, mes chers enfants, que j'ai eu moi aussi envie de vous faire un beau cadeau. "

Le notaire ouvrit le coffret et les visages s'avancèrent.
Puis il termina sa lecture, dans le silence pesant, sous les regards mêlés d'incompréhension et de désespoir.

" Vous verrez, mes chéris, comme l'esprit s'occupe parfois de manière salutaire sur des petites pièces cartonnées. Vous verrez comme il est apaisant, lorsque l'on est confronté au vide et au chaos, de poser un peu de couleur dans un cadre sécurisant. Vous apprendrez la patience, vous apprendrez à chercher en vous seuls le courage de remettre de l'ordre dans ce chaos et la force de continuer. Vous prendrez conscience du fait que, même les morceaux les plus sombres, les plus tordus, ont une place dans votre paysage, et que sans eux, il n'aurait jamais pu réellement exister.

Je vous lègue donc la somme de 395,65 euros, sous la forme d'un puzzle de 40320 pièces, que Maître Vernel vous remettra ce jour.

Maître Vernel (ou ses successeurs) sont chargés de vous attribuer le reste de la succession à la présentation du puzzle terminé.

Je vous souhaite beaucoup de plaisir, mes chers enfants. Peut-être l'aurez-vous terminé quand nous nous reverrons... "

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michel jarrié · il y a
Riche héritière je vois !
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Utilisateur désactivé · il y a
Merci pour ce partage de texte, pour cet instant saisi sur une belle écriture.
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Jean-Jacques Nuel · il y a
Très bonne nouvelle !
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Lydie Jaillon · il y a
Merci Jean-Jacques !
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Joëlle Brethes · il y a
Une vengeance qu'on ne saurait blâmer ! :-)
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Lydie Jaillon · il y a
;-)
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Adésias · il y a
..."ou ses successeurs..." Bien vu, Suzon!
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Lydie Jaillon · il y a
Merci Adésias ;)
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Paul Brandor · il y a
Agréable à lire cette succession en pièces détachées... Mon vote
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Lydie Jaillon · il y a
Merci
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André Chevrier · il y a
Le puzzle de l'existence
Est ici très bien rendu
Et on a en plus la chance
D'un prêté pour un rendu
Bravo Lydie,tu m'as tenu en haleine comme toujours jusqu'au dernier mot. Amitiés, éric

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Lydie Jaillon · il y a
Merci Eric André :) J'ai hâte de découvrir moi aussi tes derniers écrits sur Short ;)
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Marcel · il y a
Quelle belle leçon donnée à ceux qui négligent leurs ascendants. Quelle belle écriture délicieusement trempée dans cet humour narquois que l'on reconnait à l'auteur.
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Lydie Jaillon · il y a
Merci, c'est gentil :)
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Alain Chenoz · il y a
C'est Tatiedanielesque à souhait, avec un zeste de perfidie comme un trait d'acide qui viendrai relever une existence désolée.
C'est aussi poignant de non-dit avec une fin qu'on ne devine pas rapidement et une chute délicieusement satanique.

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Lydie Jaillon · il y a
Oh... Rien que ça ? ;)
Merci :)

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Rachel · il y a
La lecture de cette nouvelle m'a mis les larmes aux yeux. Tristesse d'abord, peut-être parce que je suis un peu fragile ces temps-ci (pourquoi est-ce je cherche des excuses? J'ai trouvé cette histoire si triste d'être aussi vraie!). Ensuite j'ai ri aux larmes de cette bonne farce. Lydie, tu es très, très douée. Comme toujours tu amènes le rire pour nous aider à supporter la cruauté.
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Lydie Jaillon · il y a
C'est chou, un grand merci à toi :)

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