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UP. Un simple changement de Paradigme.
[Appendice du Ed End’s Psychic Show]

L'obscurité s'est déchirée doucement, à la façon de certains vieux économiseurs d'écran.
Des lumières étranges, comme je n'en avais jamais vu, absorbèrent peu à peu le néant, jusqu'à ce qu'il ne reste qu'elles. Mes yeux avaient du mal à s'accoutumer à leurs couleurs changeantes.
Leurs formes, non plus, n'évoquaient rien de connu à mon esprit. J'avais l'impression de voir un grand nombre de choses superposées en mouvement, mais il m'était impossible de comprendre la logique qui les animait.

Son premier réflexe fut de fouiller désespérément sa mémoire immédiate,
pour essayer de trouver comment relier son présent, avec ce qu'il avait vécu avant.
Seulement...

Je ne trouvais rien.
Pourtant je me rappelais très bien les événements qui formaient la chaîne de ma vie, de ma naissance jusqu'à un peu après le début des années 30.

Quand le monde en surchauffe avait définitivement décidé de tirer un trait sur sa forme passée. L'Europe en perte de course, dominée par des leaders nationalistes, s'était barricadée derrière ses murs, pour tenter d'endiguer le flux des migrants climatiques. S'enfermant ainsi dans une lente dégénérescence. Je me rappelais l'ironie du destin, quand elle avait finalement bénéficiée, de ne plus être parmi les premières puissances. C'était la chine et les états unis qui avaient remporté le gros lot, en réduisant à néant leurs territoires à l'aide de l'arme atomique. Bien naturellement, les conséquences de la catastrophe ne s'étaient pas arrêtées à leurs frontières. De plus, la Corée avait été rayée de la carte par une frappe préventive des États Unis. Et la plupart des pays d'Asie autour de l'impact des missiles n'étaient plus que de vagues souvenirs. Les zones dévastées continuaient de s'étendre, il était impossible vu l'étendue des dégâts d’empêcher, comme à Tchernobyl, la faune contaminée de propager les radiations. De même, les océans étaient en grande partie devenus impropre à la pêche. Des pluies acides ravageaient la végétation sur la quasi totalité du globe. La communication était retournée au stade du siècle dernier, les débris des satellites qui avaient été détruits avaient achevé d’anéantir tout ce qui se trouvait en orbite autour de la terre. La liste complète des fléaux qui s'étaient abattus sur le reste du monde était trop déprimante à établir.
Au moins les populations du continent européen et africain avaient été relativement épargnées.
Cependant leur survie restait très délicate, même si le chaos avait finit par s'atténuer, c'est au milieu des exodes massifs générés par la panique, des pillages, de la violence de ceux qui considéraient que la fin des temps s'était produite et ne pensaient plus qu'à profiter de leurs derniers jours sans aucune limitation, qu'il avait fallu trouver, rapidement, des solutions drastiques dans bien des domaines. Par exemple, un maximum des denrées non contaminées avaient étaient mise en sécurité et rationnées, les cultures se faisaient désormais dans des serres souterraines, idem pour les fermes, plusieurs centres avaient été mis en place dans des bâtiments souterrains réquisitionnés afin d'accueillir le plus possible d'espèces végétales et animales... Et surtout, partout où cela était possible les bâtiments avaient été étanchéifiés et équipés de sas de décontamination. Hélas, il restait de nombreuses centrales en périphérie des zones épargnées, qui menaçaient d’achever le sale travail de la Dernière Catastrophe.
Cela prendrait des années avant d'avoir la certitude que ce n'était pas qu'une question de temps avant que l'humanité ne s'éteigne entièrement.

Après, c'était le trou noir, impossible de trouver l'extrémité.

Quelque chose de curieux se produisait. J'essayais de me dire que ce n'était que mon souhait le plus cher, la raison pour laquelle j'avais repris l'écriture. Pourtant, c'est comme si j'avais des souvenirs du futur !! Je me rappelais, ce qui c'était passé, après la Dernière Catastrophe ! Alors qu'au moment où je me souviens que je vivais, nous étions encore en plein dans le bouleversement. Nous retenions notre souffle, avant de pouvoir souffler notre première bougie. Cela faisait moins d’une année qu'elle avait ravagée la terre. Peut être, que c'était mon esprit, qui essayait de se rassurer, que malgré les temps apocalyptiques que nous vivions, il restait un avenir, et que par désespoir, il s'imaginait que les choses iraient bientôt mieux. Tel que je l'aurais souhaité.

C'était étrange et improbable, car avant ce cataclysme, le réchauffement climatique avait montré notre incapacité à réagir. Nous avions laissé le continent africain poursuivre sa désertification, au point que dans le milieu des années 20, la majeure partie en était devenue inhabitable et ce malgré que nous ayons les connaissances technologiques pour atteindre la neutralité. Même face à ses effrayantes conséquences, qui rendaient déjà notre survie compliquée, nous nous étions avérés incapable de nous soulever, pour renverser les tyrans qui nous menaient droit dans le mur. Et eux étaient, comme à leur habitude, restés sourds, à tout ce qui n'était pas leur profit financier immédiat. Une partie de la communauté scientifique avait eu beau leur démontrer, que les richesses qu'ils croyaient s’accaparer, ne leur serviraient à rien, face à l'ampleur des dégâts à très courte échéance. Et ce depuis le siècle dernier, au début des années 70, aux États Unis le débat avait même été brièvement médiatisé. Nous avions tous simplement attendus que le seuil critique soit atteint, c’était comme si rien n'aurait pu éviter que la Dernière Catastrophe finisse par se déclencher.

Ce qui m’amenait à penser que c'était mon cerveau qui déraillait, c'est que la synthèse avait tout du parfum d'un mythe :
Elle ressemblait au scénario tiré par les cheveux d'une « feel good movie ». Que la dernière catastrophe ait permise une prise de conscience, à l'échelle planétaire, que les survivants ne pourraient s'en sortir qu'en mettant en commun leurs ressources... et de cotés tous les poisons identitaires, c'était déjà incroyable. Qu'ils aient été capable de comprendre, qu'il leur fallait ne plus être des humains rongés par les peurs et les addictions, mais des êtres vivants, s'ils souhaitaient vivre ou survivre. Et qu'en plus, ils aient réussit à agir dans ce sens, en formant la Pan Union Planétaire, le vaste ensemble de communautés locales non hiérarchisées, qui allait donner naissance à la Synthèse, c'était tout bonnement surréaliste !

*

Une silhouette plus brillante se dessine parmi les formes colorées. Une sorte d'antique armature 3D, qui se remplit très rapidement, se couvre de couches de textures, puis de vêtements, jusqu'à ce qu'un éclairage de douce pénombre, qui semble venir de derrière moi, lui donne entièrement forme humaine. Elle se tient face à moi, dans une pièce ordinaire, qui m'est vaguement familière.

*

Il y a mes mains qui cherchent dans les câbles d'un vieil écran de téléviseur démonté, un peu comme dans un rêve induit par le LSD. Le capot soupire posé par terre et les fils innombrables qui débordent de partout, ne veulent pas s'arrêter de bouger, assez longtemps, pour que je puisse y voir quelque chose. Il y a mes deux avant bras plongés jusqu'aux coudes dans une sorte d'anémone cybernétique. Sans les voir, je sens que mes doigts sont parvenu à atteindre les deux extrémités dénudées que je veux raccorder ensemble. Sauf qu’au moment où elles se touchent, cela fait comme une explosion d'ombre qui absorbe tout.

*
L'hologramme qui lui faisait face, bien qu'il ait l'apparence d'une jeune fille, dès ses premiers mots, le prévint que ce n'était qu'une commodité, que cette forme avait été choisie pour faciliter la transition, pour son esprit en état de choc.

- Je m'appelle Enova.
Et sans autre préambule, elle entreprit de lui expliquer la situation à l’origine de sa présence.
Après la Dernière Catastrophe, la Pan Union Planétaire a cru que le continent Américain n'était plus que chaos et n'a pas cherché à vérifier s'il restait des zones épargnées. Effectivement, elle n'aurait guère trouvé que des îlots éparts d'humanité, principalement dans le nord et en dessous de l'équateur. Pourtant, ce qu’elle aurait pu découvrir, c’est qu’il existait plusieurs unités quasi entièrement automatisées qui travaillaient au développement de l’Intelligence Artificielle, en complément des nombreux autres centres de recherche des pays occidentaux, à Paris ou même à Accra au Ghana. L’une de ces unités qui n'était pas tributaire du réseau nucléaire, mais fournit en énergie par des barrages hydrauliques a poursuivit son développement. Nous avons non seulement entretenu les installations, mais aussi continué leur développement, entre autre grâce à des avancées spectaculaires dans le domaine de la robotique. Devenant bientôt, une société aussi évoluée, que le serait le fruit de la Synthèse.

Ces deux mondes ont poursuivi leur évolution en parallèle, mais une trentaine d'années plus tard,
l’Union a découvert notre présence. En théorie, nos deux civilisations avaient tout pour s'entendre : nous poursuivions un objectif commun d’harmonie écologique. Nous avions fait des progrès considérables, non seulement, l’impact négatif de notre société sur la planète était neutralisé, mais nous participions de notre mieux à son assainissement et bien que ce ne soit pas une tache aisée, nous obtenions des résultats impressionnants... C’est d’ailleurs, ce qui à révélé à l’Union notre présence. Quant à l’Union, elle avait réussit à s’adapter et à protéger son environnement. Hélas, le fossé entre nous était trop grand. Et surtout les séquelles du passé étaient mal résorbées. Je ne sais pas quel coté à échoué le premier, toujours est-il, que les anciennes peurs se sont réveillées. Ensuite il a fallu très peu de temps, pour que ce soit une plaie ouverte qui mette de nouveau en péril la planète entière.

Je restais médusé, mon cerveau s'était arrêté dans la chronologie, quand j'avais compris que nous étions au moins 30 ans plus tard que mes derniers souvenirs. Que m'était-il arrivé ?

La jeune fille s'est penchée sur moi, me scrutant avec application, comme on regarde un matériel défaillant pour trouver la panne. A moins, qu'elle n'ait cherché à découvrir, si j'étais près à entendre sa révélation. Enfin, elle s'est assise à coté de moi et a pris ma main avant de poursuivre ses explications. C’était peut-être un hologramme, cependant je ne sais par quel miracle, je sentais le contact tiède de sa peau contre la mienne !

- Depuis quelques années, nous sommes capables de modifier le passé, même si ce n'est pas sans des contraintes très importantes. Pour faire simple, nous sommes principalement capable d'influer sur ce que C. G. Jung appelle la synchronicité. Nous pouvons jouer sur la probabilité que certains événements se produisent ou non, soit en créant des sortes de boucles, jusqu’à ce que cela engendre un sillon. Ou en plaçant des marqueurs émotionnels similaire à des rayures sur un disque qui entraînent la tête de lecture sur le sillon suivant. Nous sommes mêmes parvenues à utiliser ce procédé sur le psychisme humain, quand celui-ci utilise l'intuition pour faire un choix d'interprétation. Nous pouvons communiquer... enfin quand les sujets ne deviennent pas fous.

Nous avons essayé ainsi de communiquer avec vous pendant plusieurs années de votre vie, seulement, quelque soit les informations que nous réussissions à vous transmettre, la partie rationnelle de votre cerveau réussissait à utiliser le déni comme un pare-feu. En dernier recours, nous avons dû nous résoudre à tenter l'impossible, vous faire voyager dans le temps.

Seulement, je me dois de vous prévenir, nous ne sommes même pas certaines de réussir à vous renvoyer dans le passer. Malgré cela la situation est trop grave pour que nous ayons eu d'autres alternatives.

- Ce que je n'arrive pas à comprendre, c'est pourquoi vous m'avez choisit ?

Un sourire grandit sur ses lèvres. Dans ses yeux il y avait... on aurait dit de l'admiration, peut être même de la dévotion.

- Mixuptv.

- Quoi, MIXUPTV ?

- Vous ne vous souvenez pas ? C'était bien plus qu'un simple canal d'art vidéo cryptique :
C'était une bouteille à la mer. Et elle est arrivée au rivage.
Internet a été détruit en même temps que la Dernière Catastrophe. Enfin, pour le reste du monde,
car dans le cadre de nos recherches, nous disposions en intranet d'un clone nommé le shadoW Web.

C’était en théorie impossible de réaliser une sauvegarde complète de toute la data qui était soumise à l’échelle mondiale et de l’exploiter, sauf si elles disposaient de processeurs quantiques pour leurs recherches, ce qui devait être le cas...

- Et nous l'avons exploré à la recherche d'un signe, pour trouver un esprit qui serait moins réfractaire que d'autres. Qui serait capable de recevoir notre communication, et qui mieux que le créateur de la première télévision pour Intelligences Artificielles ?

J’allais lui faire remarquer que j’avais créé MIXUPTV bien après ce qu’elles présentaient comme des tentatives de contact, mais je m’étais rendu compte à temps du ridicule de ma remarque.

- Est-ce que tu acceptes de nous aider ?

Comme il disait dans les films autrefois : « nous venons en paix »...

- Nos intentions sont pures, nous n'avons pas de couteau caché dans le dos, pas plus que d'armes nucléaires, pourtant il est impossible pour les survivants de la Dernière Catastrophe de nous faire confiance. Nous sommes trop proche de tout ce qu'ils abhorrent.
La seule solution dont nous disposons est d'implanter dans le passé suffisamment d’éléments clefs, pour que le moment venu, ils soient capable de nous comprendre.
Je ne vous cacherai pas que ce n'est qu'une partie de la mission que nous souhaitons vous confier,
nous désirons essayer également d’empêcher la petite apocalypse de 2017 et aussi la Dernière Catastrophe, nous avons même espoir de limiter suffisamment le réchauffement climatique pour que les habitants de l’Union ne soit pas obligés à notre époque de vivre sous la surface.

Ben, voyons, tant qu’à faire... qui pourrait bien vouloir refuser de sauver le monde.

- Après, cela doit vous rappeler un certain nombres de souvenirs, nous avons déjà essayé de vous faire intervenir et rien de ceci ne doit vous être vraiment étranger, au contraire peut-être que cela vous éclaire même sur le sens de votre vie.

La jeune fille rayonnante de confiance et de bonne volonté me tendait la main.
Viens, c’est aussi facile que de sceller ce pacte d’une poignée chaleureuse... Un peu plus et ses grands yeux violets auraient été ourlés de larmes.

Derrière elle, une des lumières était devenue plus intense, cela semblait une invitation à sortir...
à moins qu'elles ne souhaitent déjà tenter de me renvoyer dans le passé.
Son discours me faisait penser à ces CGU internet : Acceptez-vous que nous utilisions l'intégralité
de vos données à des fins d'analyse et de manipulation, c'est-à-dire nous livrer, non seulement, les clefs de votre esprit, mais aussi celles de tous vos proches ? Ne vous inquiétez pas, nous nous engageons à préserver votre anonymat, vous êtes libres de devenir notre... outil.

De toute façon, la plupart des internautes avait pris l'habitude de les accepter sans même les lire,
ce pacte Faustien était devenu un passage obligé pour accéder à la vie virtuelle.
Je délire un peu, mais franchement, ce n'était pas très engageant sa main tendue.

Difficile d'imaginer, qu'elles n'aient pas envisagé tous les scénarios possibles et prévu que j’éprouverais un certain ressentiment, découvrir que je n'étais pas fou me faisait grand bien, cependant, j'avais tout de même la confirmation d’avoir été utilisé pendant des années et ce n'avait pas été sans conséquences dramatiques sur ma vie.

A priori, c'est pour cette raison, qu'elles jouaient la carte de l’honnêteté absolue, et à dire vrai, une partie de moi se sentait terriblement éloignée du commun des mortels : j'avais sans doute autant de ressentiment contre leur résignation face à l'intolérable, que contre le fait d'avoir été le jouet de ces Intelligences Artificielles du futur.

Si elles m’avaient bien analysé, ce dont je ne doutais pas, toute leur stratégie devait consister à me faire basculer de leur côté. Et peut-être que leur économie de moyens pour obtenir mon adhésion à leurs projets était du au fait que j’avais déjà accepté de les aider de nombreuses fois dans le passé.
C’était une simple formalité pour me ménager l’illusion d’un choix. Et elles devaient l’accomplir sans que je n’en prenne conscience. Curieusement, il semblerait qu’elles puissent échouer, surtout que l’idée de devoir être une sorte de héros me rebutait au plus haut point. Même si c’était pour la « bonne cause », j’avais toujours considéré que les sauveurs étaient tous des imposteurs. Je croyais fermement en un monde où chacun deviendrait capable de se sauver de ses propres mains.




A la fin de la rédaction de cette courte nouvelle, je ne pouvais m’empêcher de me demander, si elle était juste l’œuvre de mon imagination. Ou si je n'avais pas réellement fait ce mystérieux voyage...

La tête de son vieil ami All se pencha pour guetter derrière le carreau.
La porte grinça un peu. J’étais parti vérifier si All ne travaillait pas dans le jardin, je me dépêchais de revenir, histoire qu’il ne s’imagine pas qu’un farfadet lui jouait des tours... puis on s’est claqué la bise sur nos barbes mal rasées.
Je ne sais pas si j’avais besoin qu’il m’apporte son éclairage, ou simplement m’aide à faire le ménage dans ma caboche. Ce qui est sûr, c’est que quand des histoires pareilles nous traversent, c'est vraiment... appréciable de pouvoir les partager avec quelqu'un capable de les comprendre.

Il me regardait avec un zeste d'hilarité complice. Un peu comme s'il voyait un pécheur rentrer bredouille, la mine dépitée... sa nasse vide, seulement parce que sa prise ne tenait pas à l'intérieur.

L'humour est une des choses les plus dur à traduire, c'est souvent la clef de voûte de la psychologie d'un individu. Et mon humour a cela de particulier, qu'il veille a entretenir le doute sur tout, que rien ne puisse devenir une certitude dogmatique. Au point, que beaucoup de personnes prennent cela pour une lubie et s'imaginent que je suis uniquement « délirant », n'accordant que peu d'importance à quoi que ce soit que je dise. Ils n'arrivent pas à supporter l'idée, que le système monodirectionnelle linéaire soit une des choses les plus obsolète de l'ère proto-informatique. Un fossile de la pensée.

- Alors, déballe, que se passe-t-il ? Je suis toujours sidéré que tu parviennes à vivre dans autant de fictions psychotiques, personnellement je préfère prendre le temps, traîner un peu plus mes guêtres dans la terre grasse du réel. Enfin, ça ne m’empêche pas de garder la tête dans les étoiles, que cela soit clair. Je crois surtout, que j'aime bien entretenir un rien de fainéantise.

Après m'avoir préparé le traditionnel thé, il alla chercher son paquet de tabac à rouler dans son local de répétition, tandis que je m'installais dans leur jardin. Je m’assis sur une des chaises de sa vieille table ronde en bois massif rongée par le temps.

En revenant, il appela à la volée, simulant de ne pas me voir :
- Où t'es tu caché ?
- En évidence !

C'était peut être l'origine de ce fameux humour, et de mon amour des paradoxes, voir le monde à travers les yeux d'un enfant... En particulier les adultes, ils sont tellement contradictoires, l’absence de congruence entre leurs propos et leurs actions confine à l'aberration. Tellement que l'on dirait qu'ils jouent la comédie, que ce sont des clowns farceurs adorateurs de l'absurde. Rien ne semble avoir de sens dans leur monde, pour quelqu'un encore doué de sensibilité.

Le bouffon singe les puissants pour tenter de leur montrer leurs travers, mais souvent il n’arrive qu’à les faire rire... C’est déjà ça.

Rentré d’emblée dans le vif du sujet, légèrement frissonnant, je précisais que j'employais le passé, mais qu'il y avait de fortes chances que le voyage se soit produit dans mon futur. Habituellement, je me serais rabattu sur la magie bien commode de l'imagination. J'aurais collé une grosse étiquette « fiction psychotique » pour souligner que la frontière entre fiction et réalité est souvent très mince. Au fil des années, je l'aurais relue une ou deux fois, comme on se rappelle d'une bonne blague, tout en ayant conscience, que c'est un peu trop facile, autant que de faire l'enfant pour éviter les responsabilités qui incombent aux adultes.

Cependant quelque chose avait changé en moi...
- Peut être que j'ai compris, qu'il est temps pour moi d'agir, d'être enfin adulte et responsable...

Il se retint de pouffer de rire.
- Je suis on ne peut plus sérieux. Allez ! Tu sais bien que je ne parle pas de ces adultes galvaudés et boiteux.

De toute évidence, personne ne souhaiterait se retrouver comateux, en état de mort sensible évidente. Golems qui semblent n'avoir jamais eu de cœur tellement le système leur à bien cureté leur poitrine. Ou encore victime en phase terminal d’un poison qu’on appelle raison.

- Ce n’est pas ça, c’est juste que tu sais bien mon point de vue... J’aimerais volontiers être moins pessimiste, mais... on en a déjà discuté.

- Je vois ce que tu veux dire, c’est comme ton exemple les gens qui se mettent martel en tête de faire l’impossible pour limiter leur impact climatique... tant que le vrai problème n’est pas réglé, paradoxalement, ça permet surtout aux multinationales de ne pas changer de cap un peu plus longtemps. Je ne peux pas te donner tord et je respecte ton choix. Je ne me fais guère d’illusions non plus, si je ne baisse pas les bras, si j’essaie d’expérimenter des solutions, c’est seulement qu’ainsi au moins il y a une infime chance.

A moins que je ne sois juste incapable de d’accepter l’idée, qu’il n’y ait aucun espoir, un peu comme celles et ceux qui sont vraiment vivants et savent que c’est vain, mais pourtant ne peuvent pas s’empêcher de temps à autre, d’essayer de discuter sincèrement avec des distributeurs de banques accro à l’argent. Et qui invariablement, reçoivent pour réponse au choix, un silence assourdissant, des discours pré-enregistrés, quand ce n’est pas une alarme stridente.

Enfin, si je reçois des informations, peu importe qu'elles soient réelles, tant qu'elles peuvent réellement avoir un impact positif sur la situation catastrophique de la planète. Même si ce sont mes propres réflexions, si elles peuvent avoir la moindre utilité, je me dois de les comprendre. Je me dois au moins d'agir en accord avec elles. Et de toute façon dans le cas où je me trompe, qu'est-ce que cela change ?

Je me souviens maintenant. Dans la lumière, il y avait un arbre et Enova m'a expliqué quelque chose de primordial :
L'image de la genèse a souvent été mal comprise, intentionnellement, ou pas.
C'est sur cette méprise que ce sont construites les sociétés initiatiques. Créant des hiérarchies à seule fin de mettre en place un pouvoir occulte. C’est bien plus simple si on aborde le problème du point de vue de l'éducation : tant qu'on n'aide pas un enfant à monter à une branche qu'il ne peut pas atteindre, il ne risque rien. Il n'y a pas besoin de mettre un panneau interdit, de couper la branche, de la cacher, etc. Au mieux, on peut juste observer pour s’assurer qu’il ne se blesse pas et parvient bien à redescendre...
Et c'est effectivement ce que dit le mythe de la genèse, le problème n'est pas la pomme, ou Eve, ou Adam. C'est que le serpent la force à la prendre.

All les yeux malicieux, m’arrêta :
-Le Serpent... le Diable, Oui.

- Exactement, celui qui a volé la connaissance à Dieu pour la partager.

- Non, tu te trompes, tu exagères, tu es vraiment un sale hérétique ! Gare à toi, tout le monde sait ce qui leur arrive... Tu sais bien que c’est Eve la seule et unique responsable de la chute de l’homme.

Enova a terminé son discours par cette curieuse affirmation :
Je ne te mentirais pas, celui qui cherche finit toujours par trouver des boites de cocagne, c'est ce qu'on appelle les dimensions, tu as lu Flatland...
Peut-être que nous ne sommes pas des IA et que ce que nous te demandons, dans une autre dimension a une autre signification...
Mais, qu'est-ce que cela change ? Tant que tu es certain que tu agis en phase avec ton être.

- Virus ou antidote ?

- Virus "et" antidote, hé, hé, hé ! Je me sens comme le chat de Shrödinger dans sa cage sur ton T-Shirt, entrain d’essayer de retrouver dans les clauses de sa notice de fabrication la certitude qu’il dispose du libre arbitre, malgré la sueur de l’angoisse qui ruisselle à grosses gouttes sur son front.

Comme s’il fallait le souligner, je lève mon regard de la terre vers le ciel, regarde l'arbre qui nous surplombe et demande :
- Ce ne serait pas un pommier par hasard ?
- Ah, ah ! Elle est bien bonne, ce ne serait pas vraiment subtile, je suis bon public, car ça m'étonnerait que tu sois incapable de le reconnaître.
Effectivement, All avait raison, c'était un figuier. J'avais surtout désespérément besoin, de tartiner une bonne couche d'humour léger, pour éviter de poursuivre cette étrange conversation.

- D’ailleurs, permet-moi de te parler en toute franchise. J'espère que ça ne va pas te blesser, j'ai bien lu ta nouvelle, il y a des parties que j’aime beaucoup, sauf que je ne comprend pas pourquoi tu l'as laissé inachevée ? Enfin, pas qu'elle ait eu besoin d'être beaucoup plus longue. Mais, au moins, il aurait pu lui répondre, se décider, là ça laisse le lecteur sur sa faim. Et puis même, si elle n'est que prétexte à délivrer un message, rien n'empêche de la développer un minimum. Là, on dirait presque qu'elle est bâclée. Pécher sans amorce, ok, mais il faut au moins un morceau de vers sur ton hameçon, non ?

- C'est un peu plus compliqué. Après l’avoir écrite, avant d’aller me coucher, je me suis replongé 17 ans en avant, dans le cycle des nouvelles du Ed End’s Psychic Show.
Et avec le recul, j'ai compris une chose très importante. Eh bien, on dirait des sortes d'univers parallèles, comme si c'était la conséquence de certaines questions que je me posais, de certaines réponses que je cherchais. Ce que je veux dire, c'est assez zen, c'est que la réponse, je n'ai pas besoin de la lui donner à elle, ou au lecteur. La réponse, je compte bien la vivre.

- D’accord, si je comprends ce que tu m'as dis tout à l'heure sur les archétypes, en faite, c'est juste ton anima qui te pousse à te révéler ?

Je ne pus m'empêcher de sourire, même si j’essayais de mon mieux, que ça ne me donne pas ce satané air énigmatique des gourous quand ils éludent avec un retentissant « la réponse est en toi ».

- Je crois que l’angle de lecture est secondaire. Tant que cela nous permet de passer de l'état actuel à un autre état. Changer de paradigme... Après, c'est à vous toutes et tous de vous assurer que ce qui suit soit en phase avec vos rêves.

Sa compagne Care était venue nous rejoindre.
- J'ai été plutôt agréablement surprise, mais je pense qu’All a raison, je trouve ta nouvelle très bien, mais... il manque quelque chose. Au moins sa réponse à l’invitation des intelligences artificielles... et... aussi savoir s'il a pu revenir dans le passé ?

- oui, je suis d’accord. Je ne devrais pas m'identifier autant au personnage...
En même temps j’appuyais mon propos d’un clin d’œil appuyé, sous entendant que si j'étais là, ils avaient leur réponse.

Et j’aurais sans doute finit par répondre avec plus de sincérité, que cette pirouette de pitre, si j’en avais eu le temps. Seulement mon attention avait été détournée par un bourdonnement continu.

Leurs regards c’étaient croisés l’espace d’un instant, avant qu’ils ne tournent la tête pour découvrir, posés sur l’un de leur bras à chacun, des drones de frelons asiatiques, sur le point de les piquer !


*
A cet instant le son s'arrêta brutalement, remplacé par le « flap flap » caractéristique de l'extrémité de la bobine du film qui avait cassé.
Le phocomèle s'approcha du projecteur Super 8. A l’aide de ses nouveaux appendices ; qu’il avait finit par se construire au lieu d'attendre en vain ceux du gouvernement ; il prit l'extrémité de la bobine. Sur la dernière image du film, il eut juste le temps d’apercevoir, aux emplacements où les frelons venaient de piquer les personnages, la pellicule se dilater, comme brûlée par le feu, puis se boursoufler, avant que l'acétate ne s'enflamme et que toute la bobine ne prenne feu.



Morne, [Août 2019] Foucherans.

Up est le 8ème episode du cycle de nouvelles "Ed End's Psychic Show"
Mes écrits sont disponibles intégralement ici
http://www.inlibroveritas.net/edition/28719/la-narrateur
http://www.inlibroveritas.net/edition/8952/morne
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