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Une mère, Quand le cœur a ses raisons.

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Elle était partie tôt ce lundi 11 mars, sans avoir pratiquement dormi. Elle avait reçu, il y a quelques jours, un courrier recommandé, elle devait présenter sa fille à son père qui allait la prendre pour une semaine.

Elle avait voulu divorcer, depuis il ne cessait de lui faire des ennuis. Elle avait voulu le quitter pour protéger sa fille. Il ne fallait plus que l’enfant soit le témoin de leurs disputes, qu’elle n’entende plus les propos injurieux envers sa mère. Il ne fallait plus qu’elle soit le témoin de scènes humiliant la femme, les femmes. Sonia, à un an, en avait déjà trop entendu !

Sans formation, sans travail puisqu’il lui avait fait quitter sa formation en alternance pour élever sa fille, pour s’occuper de lui qui ne s’occupait que de son travail et de ses collaboratrices. Une femme à la maison, pour le repos du guerrier, voilà ce qu’elle était devenue, voilà l’image de la femme qu’elle allait transmettre à sa fille. Cela faisait plusieurs mois qu’elle pensait partir, il devait sentir qu’elle n’était plus aussi docile. Lors d’une discussion, comme d’habitude pour un fait domestique, cette fois, sa chemise non repassée, elle refusa de prendre le fer sur le champ, c’était la première fois qu’elle osait s’opposer à lui. Fou de rage, il la frappa. Elle décida de partir.

Il pensa à du chantage. Jamais elle n’aurait le cran de partir, de quitter le confort qu’il lui offrait et qu’elle ne savait pas mériter. Elle voulait lui faire peur pour obtenir un peu plus de liberté, elle qui ne savait pas utiliser intelligemment ses moments libres ! Il n’avait pas compris qu’elle avait peur, pour elle, pour sa fille. Il rentra, un taxi était devant la porte, le coffre rempli de bagages, elle partait avec Sonia.
Une association pour femmes maltraitées, l’aidait dans ses démarches. Elle eut un petit appartement, trouva un stage pour reprendre sa formation en alternance.
Elle terminait sa formation de préparatrice en pharmacie, il venait d’obtenir de revoir sa fille, de la prendre une semaine pendant les vacances.

Alors qu’il proposait de venir la chercher, chez elle, en banlieue parisienne, elle avait choisi de la lui amener à Carentan, chez lui. Allez savoir pourquoi ? Elle n’avait pas de voiture, pas d’argent, un employeur qu’elle ne voulait pas contrarier, elle espérait un contrat dans sa pharmacie, son stage terminé, son diplôme en poche.
Il pesta. Il connaissait sa situation, son projet était déraisonnable. Aucun de ses arguments raisonnables ne lui fit changer d’avis. Mais elle savait pourquoi.
Elle voulait connaître le lieu dans lequel sa fille allait vivre. Ce voyage en voiture serait un moment privilégié, passé ensemble, à chanter, à inventer des histoires. Elle souhaitait retarder le moment de la séparation... l’enfant n’avait que trois ans !
Deux ans qu’elle luttait pour ne pas perdre la garde que son père réclamait. Qu’il réclamait juste pour l’embêter, elle craignait que l’enfant ne devînt un enjeu, il s’était découvert un amour fou pour sa fille qu’il avait délaissée pendant qu’ils vivaient ensemble. Elle n’avait pas confiance en cet homme capable de violence.

Dimanche elle était allée chez son frère à Nanterre, elle avait besoin de sa voiture pour aller à Carentan. Il la lui refusa. Il trouvait plus sage que son père vînt la prendre, puisqu’il l’avait réclamée pour les vacances. De plus ce n’était pas le moment d’aller en Normandie, la météo prévoyait des chutes de neige. Elle ne le crut pas ; on était presque au printemps. Il confirma les prévisions météo, il pourrait bien neiger, et en abondance. Ils se disputèrent. Elle se réfugia avec Sonia dans la chambre, elle partirait demain matin très tôt, qu’il ne se dérange pas. Il entendit qu’elle rentrait chez elle, enfin, un peu raisonnable !

Après une nuit fort agitée, elle se leva ; trois heures et demie. Le sac était prêt, elle passa par le salon, prit les clés de la voiture avec les papiers, déposa à la place un message. Elle avait griffonné nerveusement, « Merci ». La voiture était garée devant l’immeuble, elle installa Sonia sur le siège enfant de sa cousine et partit en direction de la RN 13, presque trois cents kilomètres à faire. A huit heures, elle préviendrait son patron.

Elle avait toujours aimé rouler de nuit, elle se souvenait de longs voyages avec ses parents. On se sentait à l’abri dans la voiture, bien au chaud, guidé par un petit halo de lumière dans la nuit noire et froide. Sonia s’était endormie, bercée par le ronronnement du moteur et les mouvements souples de la voiture. Elle mit la radio, baissa le son pour ne pas réveiller sa fille. Elle crut comprendre que la météo parlait d’intempéries, elle sourit bien à l’abri dans la voiture, il pleuvait. Son itinéraire bien en vue sur le tableau de bord, elle l’avait calculé pour faire le moins de frais possible, elle scrutait la nuit. Il fallait suivre la route de Mantes. Gargenville, Limay, elle ferait le plein à Mantes.

Elle apprit par le pompiste qu’il neigeait sur la Normandie qui était en alerte orange, il avait raison ce diable de frère, mais il racontait tellement de bêtises qu’on ne le croyait plus. De toute façon, rien ne l’aurait empêchée de partir. Elle ne pouvait supporter que son ex-mari vînt lui prendre sa fille, elle préférait la lui confier, puisqu’elle n’avait pas le choix, qu’elle ait au moins celui-là.
L’arrêt de la voiture réveilla Sonia qui demanda si on était arrivé. Elle lui donna une barre de chocolat, monta le son de la radio. Les nouvelles étaient tellement alarmantes qu’elle coupa le poste, inutile de s’inquiéter à l’avance, d’inquiéter Sonia. L’enfant demanda ce qu’on suivait comme route. Celle qu’elles avaient choisi ensemble sur la carte, la RN13, qui les mènerait chez son papa. L’enfant pleurnicha, elle ne voulait pas quitter sa maman.

Elle connaissait à peine son père. Il était venu tous les mois cette dernière année, sur injonction du juge, s’il voulait qu’on lui laissât sa fille une semaine. On ne pouvait laisser un enfant à un inconnu. Il accusa son ex-femme de faire barrage, c’était faux, Sonia avait une photo de son père dans sa chambre, sa mère lui en parlait car elle savait bien qu’elle ne devait pas la couper de son papa. Jamais elle ne le critiquait, elle ne mêlait pas l’enfant à leurs histoires d’adulte.
Elle avait bien dit à Sonia que cela ne durerait pas longtemps, mais peu importait le temps, pour une enfant ce qui comptait c’était la séparation. Elle prit son pouce et s’endormit en implorant sa mère, elle ne comprenait pas pourquoi elle ne pouvait rester avec elle chez son père. Elle lui avait bien expliqué que c’était pour son travail. Elles étaient aussi malheureuses l’une que l’autre.
La pluie avait fait place à la neige qui collait par endroit sur la chaussée. Elles arrivèrent à Caen avec beaucoup de difficultés. Au lieu des trois heures trente prévues, cinq heures, il était neuf heures du matin. La neige continuait de tomber, Sonia était émerveillée devant les flocons, le blanc paysage. Elles chantèrent des comptines d’hiver, Bonjour Monsieur hiver, Vive le vent, Les flocons de neige. L’enfant joyeuse battait des mains occultant l’inquiétude grandissante de sa mère.

Elle s’arrêta, téléphona à son patron pour lui dire qu’elle était coincée par la neige sur la route alors qu’elle rentrait pour prendre son travail. Il comprenait. Un problème de moins. Malgré tout, la neige l’arrangeait.
Elle vit alors que son frère avait appelé, mais son téléphone étant muet ! Elle écouta le message, il était en colère. C’était du vol et de la folie, avec les intempéries et une enfant jeune... elle ne serait donc jamais raisonnable ! Il n’avait pas compris pourquoi elle avait quitté une situation stable de femme mariée, dans un confort bourgeois, pour une vie difficile de femme seule élevant un enfant. Il ne connaissait pas toute l’histoire, toutes les humiliations. Son jugement l’attristait. Il aurait pu comprendre qu’il y avait de graves raisons à son départ. Au moins lui poser des questions, au lieu de la juger. Alors en confiance, elle lui aurait fait des confidences. Elle n’eut pas l’aide de sa belle sœur qui avait toujours été jalouse de l’affection qui les liait, de ce passé qui lui échappait, ils avaient été très proches face à leurs parents qui les délaissaient. Elle coupa le message et laissa son téléphone muet.

Elle appela son ex-mari pour lui dire qu’elles étaient à Caen et seraient en retard à cause de la neige. Il vociféra dans le téléphone, lui ordonna de s’arrêter et de se mettre avec Sonia à l’abri dans un hôtel, n’importe où, mais de s’arrêter, car la situation allait empirer. De toute façon il mettait tout en œuvre pour qu’elle n’eût plus la garde de sa fille, elle n’était pas capable de l’élever correctement. Elle lui faisait courir un danger sur cette route enneigée, cela allait être ajouté à son dossier. Sa fille, elle ne l’aurait plus ! Elle raccrocha, atterrée. Tout ce qu’elle faisait était, par amour pour sa fille et on le lui reprochait ! Etait-ce sa faute s’il neigeait aux portes du printemps !

Elles entrèrent dans un bar, on les autorisa à manger ce qu’elles apportaient, elles commandèrent toutes les deux un chocolat bien chaud.
Les gens discutaient des intempéries. Ils lui conseillèrent de ne pas quitter Caen. Elle en avait assez de ces gens qui lui donnaient des conseils. Son frère, le père de Sonia, ces étrangers du bar... comme les conseils des parents quand elle était petite. Et comme une enfant butée, elle fit le contraire de ce qu’on lui conseillait ! De toute façon, ils ne connaissaient pas son histoire. Elle ne supportait plus qu’on dirigeât sa vie. Elle n’était plus petite, elle ferait ce qu’elle voudrait.

Ce qu’elle voulait, c’était le bonheur de sa fille, rester le plus longtemps possible avec elle. Pouvoir l’imaginer dans ce nouveau lieu qu’elle ne connaissait pas. Vivre sans elle serait très difficile, Sonia aussi serait malheureuse sans sa maman, on ne coupe pas brutalement une enfant de trois ans de sa mère ! Il fallait retarder leur séparation. Elle avait le sentiment que c’était cela qu’il fallait faire. C’était son devoir de mère.
Amener sa fille envers et contre tout à son père, puisque la justice l’y contraignait. Il devait l’avoir aujourd’hui, il l’aurait. Au moins, il ne pourrait utiliser son retard, le lui reprocher auprès du juge pour lui enlever sa fille. Sa souffrance de femme, sa souffrance de mère, cette situation difficile qui la surprenait sur la route, lui enlevaient tout discernement. Son cœur avait raison. Ces avis raisonnables n’avaient pas de cœur !
Les chocolats étaient bus, Sonia regardait sa mère, un peu inquiète de son silence. Oui, elle se répétait qu’elle avait raison, car elle ne pouvait faire autrement, tout en sachant qu’elle prenait des risques.

- Viens ma puce, on retourne à la voiture, on va reprendre notre N 13, tu sais, celle qu’on a tracée sur la carte.
L’enfant avait bien un peu froid aux pieds, mais quelle joie ce paysage blanc, cette neige qui tombait ! Joie tintée d’inquiétude ; elle avait bien perçu l’animosité des gens contre sa mère, le silence inhabituel de sa maman. Elles s’engouffrèrent dans la voiture et repartirent sous les regards réprobateurs des clients du bar. Un chauffeur routier qui avec prudence s’était arrêté, précisa qu’en plus la voiture n’était pas équipée pour la route enneigée et que le train avant était juste !

- Pourquoi ils étaient méchants les gens ?
Elle lui expliqua qu’ils avaient peur de la neige parce qu’ils ne la connaissaient pas, mais la neige était belle et était leur amie.
Elles sortirent avec difficulté de Caen. Il restait une heure de route... en temps normal... Le boulevard périphérique était bien enneigé, la visibilité était difficile. Elles profitèrent d’un gros camion qui était passé devant eux au carrefour.
- Regarde Sonia on roule dans les traces du camion, il nous guide.
La petite fille riait et battait des mains à chaque embardée, un jeu pour elle qu’entretenait sa maman. Le camion prit à droite, elles continuèrent tout droit sur la N13 en direction de Bayeux. Plus rien devant elles, rien derrière.

Le paysage était féérique, les arbres enneigés laissaient deviner la route invisible, aucune circulation, la nuit tombait. Inquiète, elle éclaira la radio, la route était coupée. Voilà pourquoi elle ne voyait pas de voiture derrière elle. Le vent soufflait avec rage. Sentant la tension de sa mère silencieuse, Sonia se mit à pleurer, elle avait faim, elle avait froid.
Il fallait s’en sortir, il ne fallait pas qu’on lui retire l’enfant. Elle monta le chauffage, en vain, s’arrêta, alla chercher le sac de vêtements et les quelques provisions restantes, dans le coffre. Elle voulut appeler son frère, plus de batterie. Il n’y avait pas de quoi la recharger sur cette voiture qui datait.

Elle devait être maudite. Bravant toutes les difficultés, les obstacles qui se dressaient devant elle, elle avait décidé, par amour pour sa fille de l’accompagner chez son père, et les éléments se déchaînaient !

Elle l’habilla « comme le père Noël, dit-elle à Sonia, lorsqu’ il distribue les jouets aux enfants, plusieurs pulls, plusieurs chaussettes, un bonnet. C’est qu’il ne doit pas prendre froid sur son traineau ! » Le restant des provisions fut donné à sa fille, une banane, des biscuits. De toute façon, elle n’aurait rien pu avaler. Elle repartit.
La voiture patinait, avançait de quelques mètres, glissait. Sa maman ne parlait plus, Sonia ne riait plus. Plus aucune lumière ne brillait le long de la route, des poteaux électriques jetés au sol commençaient à disparaître sous la neige. Un blanc linceul les entourait, un épais rideau moutonneux coupait toute visibilité. Des ténèbres blanches enserraient la voiture minuscule dans cette immensité. Etaient-elles encore sur la route ? La voiture glissa, glissa, tomba, couchée sur le côté. Elle eut le temps de couper le contact avant de perdre connaissance, projetée sur le pare-brise ; après avoir pris les vêtements dans le coffre, inquiète, elle avait oublié de boucler sa ceinture de sécurité ! L’enfant pleurait.

Le père, sans nouvelles, avait appelé la police, la gendarmerie, pour signaler que sa fille avec son ex-femme se trouvaient sur la route, sans doute après Caen en direction de Carentan. Il n’arrivait pas à les joindre. Quelle voiture ? Il ne savait pas ! Il comprenait bien que la situation était difficile pour tout le monde, mais il y avait une enfant de trois ans avec une mère irresponsable.
Les secours étaient en route pour ces naufragés de la RN13, malgré leurs équipements, ils ne pouvaient rouler vite, quand ils pouvaient rouler, ils faisaient ce qu’ils pouvaient, on ne pouvait pour l’instant rien dire de plus. Si on savait quelque chose on le rappellerait.
Les éléments se déchaînèrent. Toute la nuit, vent, neige, congères, empêchèrent toute progression des secours. Les voitures, immobilisées, enfouies sous la neige jusqu’aux pare-brises, abritaient des passagers hagards, serrés les uns contre les autres, emmitouflés dans des couvertures, pour les plus chanceux.

Au petit jour, un spectacle d’apocalypse laissa les naufragés pantois. Paysage de haute montagne. Atmosphère ouatée et silencieuse. La nuit semblait les avoir transportés en un lieu qui les émerveillait, les fascinait, les terrorisait. La neige poursuivait sa chute silencieuse avec une constance angoissante, limitant l’espace, rien ne pouvait l’arrêter, elle allait tout engloutir. Il était inutile de lutter. Chacun restait terré, dans son abri enneigé.

Dans la matinée une accalmie ; le vent tomba, la neige cessa. Alors la vie sembla reprendre le dessus, les portières s’ouvrirent mais pour constater qu’on ne pouvait rien faire. A mains nues, sans rien dire, on libérait ceux qui ne pouvaient sortir des voitures, même les enfants ne pleuraient plus. Des fantômes muets abandonnaient leur véhicule à la recherche d’un abri. Des riverains, spectres chancelants, informés par la radio, venaient vers la nationale, à la rencontre des naufragés. Le plus urgent était de mettre le maximum de personnes et d’enfants à l’abri du froid. Les réchauffer, leur donner à boire à manger. Les secours ne pouvaient passer, tout était bloqué, mais les messages sur les ondes, indiquaient qu’ils progressaient vers la colonne immobilisée. Depuis que le vent s’était calmé, le passage régulier d’un hélicoptère trouait ce silence pesant. On pensait à eux.
Long cimetière immaculé de voitures et camions ensevelis.

Avec la température qui doucement remontait, elle reprit connaissance. Du sang était coagulé sur son front, prenant l’aspect d’un mauvais maquillage de film d’horreur. Elle avait glissé, la tête en bas sur le tapis de sol passager. Péniblement elle se redressa et appela Sonia. Attachée sur son siège l’enfant, pâle, semblait dormir.
Elle tenta d’ouvrir une portière, elle ne put. De baisser une vitre, elle ne put. Elles étaient enfermées dans cette boite aveugle dont les vitres recouvertes de neige laissaient passer une lumière blafarde. Elle tenta de passer à l’arrière, cela prit beaucoup de temps à son corps meurtri et raidi de froid, dans cette voiture couchée sur le flan. Enfin, elle réussit à passer par-dessus le fauteuil du passager. L’enfant, livide, semblait dormir profondément, du moins voulait-elle le croire, sa respiration était faible. La détacher ? La frictionner ? Et si elle avait un geste malheureux ? Aller chercher de l’aide ? Elle ne pouvait sortir. Tenter de casser une vitre, elle ne put. Klaxonner pour alerter ? Rien, plus de batterie.

Alors dans ce paysage immaculé, seule voiture naufragée dans cette mer de glace, le désespoir de cette mère épuisée lui donna la force de taper avec une chaussure, sans relâche, sur la lunette arrière. Un seul espoir, espoir insensé, fou, qui pouvait l’entendre dans cette épaisse solitude blanche ! Espoir auquel elle s’accrochait, désespérée, et qui la protégeait de la folie, se faire entendre. Se faire entendre pour sauver sa fille.

Le père en rage contre son ex-femme, attendit en vain l’appel de la gendarmerie ou de la police. Il ne pouvait rester sans rien faire. Il chercha sur les pages jaunes des détectives à Caen et dès huit heures il appela. Trois appels, rien. Quatrième appel, enfin une voix, mais pour dire que cette zone sinistrée n’était pas accessible. Mais ça, il le savait, en suivant toute la nuit les informations à la télé, à la radio. Il finit par tomber sur quelqu’un qui était prêt à partir, mais pour une belle somme. Pas très honnête ! Il accepta. Il fit un virement par internet, utilisant le RIB fourni par mail. Il aurait toujours une preuve. L’importance de la somme versée montrerait combien il tenait à sa fille, ce serait bon pour son dossier.
L’homme lui affirma qu’il partait immédiatement de Caen en direction de Carentan, mais qu’il serait bon qu’il eût une photo et qu’il connût le type de voiture et l’immatriculation. Il put l’informer. Pendant la nuit son ex-beau-frère avait appelé, inquiet, et lui avait appris qu’elles étaient parties avec sa voiture, une 307 grise. Il avait pris le numéro d’immatriculation. Il mit en pièce jointe, sur le mail envoyé au détective, une photo récente de sa fille. Et sa longue attente se poursuivit. Même là, elle n’était pas capable de lui amener sa fille sans drame !

Cela faisait des semaines qu’il n’avait aucune affaire à traiter ! Cette catastrophe qu’il avait suivie à la télé lui était bénéfique, il s’en réjouit. Il enfila sa combinaison de ski, prit un sac à dos avec ses skis de fond et partit en moto. Il roulait prudemment les deux pieds en balancier.
Un silence, poisseux, lourd régnait. Des files de voitures, de camions. Des voitures dans le fossé, des camions renversés. Un exode figé dans la glace, culbuté par un blanc bombardement. De temps en temps, un visage collé à une vitre semblait se désespérer de le voir s’éloigner. Quelqu’un qui avait préféré ne pas quitter la voiture, quelqu’un qui ne pouvait quitter la voiture ? Il n’avait pas le temps de se poser ce genre de question, il devait faire vite. Au bout de sa quête le supplément qu’il demanderait.

Il y en avait des 307 grises ! Il perdait du temps à dégager les plaques, aucune ne correspondait à l’immatriculation recherchée. Il arriva à Carentan, bredouille. Il repartit en sens inverse en zigzagant entre les voitures, il fallait qu’il trouve, il pourrait demander une prime supplémentaire. Sa moto le gênait, il finit par l’abandonner dans un fossé, la recouvrant de neige.
Il continua à ski, plus libre, plus méticuleux dans ses recherches. Des sacs étaient abandonnés dans des voitures, certaines n’étaient pas fermées à clé, il fouilla, ne trouva que des bricoles qu’il mit quand même dans son sac à dos. On n’entendait que le crissement des skis sur la neige, et de temps en temps le vol lourd et noir des corbeaux, surpris, eux aussi, par ce silence et leur vaine recherche de nourriture.

Il arriva à la fin de la longue file, la dernière voiture qui avait emprunté la route avant sa fermeture était une 206 rouge, tâche sanglante sur la neige, la 307 grise était introuvable. Epuisé, il s’arrêta. Où était cette voiture, surement pas dans la file qu’il venait d’inspecter !
Transpirant d’efforts, il enleva son casque. Un bruit, des coups sourds, il dressa l’oreille, inspecta les voitures alentour, rien. Les coups continuaient mais comme venus de nulle part, portés par l’air froid, amortis par le lourd manteau de neige. Il repartit vers Carentan, les coups perdaient leur intensité.
Quelques rares passagers se terraient encore, emmitouflés dans leur voiture, silencieux, confiants dans l’avancée des secours qu’ils pouvaient suivre sur leur radio encore alimentée, mais pour combien de temps, par la batterie, sur les rares téléphones portables non épuisés. La majorité des naufragés avait fui cette route inhospitalière et pourtant... les coups continuaient. Il revint vers cette dernière voiture rouge, l’inspecta, ses passagers l’avaient abandonnée.
Il dépassa la 206, plus loin après un virage, plus rien, pourtant les coups semblaient venir de cette direction. Il continua, le bruit plus distinct semblait sortir de terre. On distinguait à peine deux roues noires au ras de la blanche chaussée. Une voiture sans doute, couchée dans le fossé. La véritable dernière voiture qui avait emprunté cette route maudite.
Il approcha, les coups venaient bien de ce véhicule. Il gratta la neige, la tôle était grise, dégagea la plaque d‘immatriculation, c’était la voiture recherchée.
Il enleva ses skis, passa sur le talus, dégagea la neige de la lunette arrière et vit une femme au regard perdu qui tapait, tapait sur la vitre, à côté d’une petite fille pâle qui dormait, attachée sur son siège. Il eut beau lui faire signe, elle continuait de taper, hagarde. Il tenta d’ouvrir les portières, impossible.
Il prit son portable, appela les secours, ligne sans cesse occupée. Il appellerait le père plus tard. Il fallait faire vite. Dans le lointain, des volutes noires avaient du mal à s’élever dans ce ciel bas ouateux, sans doute une ferme dont la cheminée fumait, seul signe de vie alentour.
Il rechaussa ses skis, souriant, la fatigue avait disparu, quel beau paysage, quelle belle journée ! Il glissa à travers champs, il fallait faire vite. S’il sauvait l’enfant, il pourrait demander une belle prime !


L’article ne tarissait pas de louanges pour ce père qui, mêlé au drame de cette nuit, avait réussi à envoyer un détective à la recherche de sa femme et de sa petite fille de trois ans. Le motard, au péril de sa vie, finissant son périple à skis, passant là où les secours ne pouvaient passer, avait découvert, au petit matin, la voiture dans un fossé, ensevelie sous une épaisse couche de neige.
Avec l’aide courageuse de fermiers, ils avaient pu dégager à temps les deux victimes, les transporter au chaud, en attendant les secours.
Une mère imprudente, irresponsable, avait entraîné son enfant sur cette route maudite.

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Adlyne Bonhomme · il y a
Un texte bien et profond bravo!

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Ratiba Nasri · il y a
Une nouvelle magnifiquement construite avec de nombreux détails et une histoire prenante. Combien de parents se déchirent pour la garde des enfants, sans se soucier de ce qui est mieux pour eux. Heureusement, l’histoire se termine bien :-) Bonne soirée !
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Nicole Mallassagne · il y a
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Ratiba Nasri · il y a
Merci Nicole. Joyeuses fêtes à vous aussi !
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Nicole Mallassagne · il y a
Merci, de ce commentaire.
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Gérard · il y a
Belle écriture, texte captivant, analyse fine des sentiments.
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