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Un rêve prémonitoire...

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Don Quichotte

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Ce 8 juin 1944, Gaston Lhommaizé était pensif, et pour tout dire un peu inquiet.
Sa jument trottinait allègrement en tirant la jardinière, qui d’ordinaire servait à conduire ses légumes au marché de Limoges, mais qui, en raison des vicissitudes du temps avait repris du service presque quotidiennement.
Sa voiture automobile était au garage car le carburant était rationné, et de toutes façons seuls les véhicules duement autorisés par l’occupant avaient droit de circulation.
Ce n’était pas le cas de notre bonhomme, dont la condition de modeste maraîcher à Oradour sur Glane ne lui donnait quasiment aucun droit. Si ce n’est celui de se taire, surtout quand on était hostile à l’occupant, ce qui était son cas, contrairement à son voisin qui faisait grand cas de son soutien au Maréchal et aux allemands. Au point que ses voisins l’appelait « l’Hitler d’Oradour » et qu’un matin il avait retrouvé sa maison recouverte d’une inscription ainsi rédigée : « Ici radio Limoges-National *».
Il s’en était plaint à la kommandantur** de Limoges qui avait intimé au maire d’Oradour l’ordre de faire disparaître au plus vite cette inscription.
Il revenait donc de Limoges où il avait fait le marché, bien vendu tous ses légumes, et rendu visite à son frère Julien qui y exerçait la profession de coiffeur pour hommes.
Bien mieux qu’au sein de la rédaction d’un journal, d’ailleurs sous contrôle de l’occupant, les nouvelles y circulaient bon train. Surtout qu’on avait appris par la radio de Londres que les anglo-américains venaient de débarquer en Normandie, et concomitamment par la radio locale, que les forces allemandes convergeaient vers cette région pour les « rejeter à la mer ». Bien entendu...
Mais ce qui inquiétait Gaston, c’était surtout l’inhabituelle concentration de militaires allemands appartenant à un régiment de la 2°SS Panzer Division "Das Reich" qui faisait une courte halte avant de repartir livrer bataille vers le nord. Mais aussi le fait que les restrictions de circulation instaurées dès le lendemain du 6 juin concernaient également les véhicules hippomobiles. Heureusement cette petite route n’était pas surveillée.
Gaston pressait la jument afin de rentrer au plus vite au village distant tout au plus d’une vingtaine de kilomètres, car il fallait arriver avant le couvre-feu fixé à 21h.
Il ruminait ce flot de nouvelles , bercé par le trot rapide de son cheval, qui déjà sentait l’écurie...
Gaston croyait aux rêves prémonitoires, et celui qu’il avait fait la nuit dernière chez son frère l’avait réveillé en sueur.
Il y voyait des troupes entrer dans son village et commettre un massacre...
C’était irrationnel et absurde évidemment, puisqu’à part quelques alsaciens et quelques juifs qui y avaient trouvé refuge et qui avaient été répartis dans la région par décision du préfet en 1941, ce calme village n’était pas connu comme celui d’un « nid de terroristes »***, comme on disait à l’époque, mais au contraire où habitait une population paisible qui tentait tant bien que mal de survivre en ces temps troublés.
Heureusement, il était beaucoup plus facile de vivre en campagne qu’en ville. Le marché noir améliorait encore le quotidien des uns et des autres, à condition toutefois de ne pas se faire prendre... ce qui était très grave.
Arrivé en fin d’après-midi, Gaston raconta à son épouse les nouvelles de la ville et son rêve de la nuit passée.
Par le passé, tout enfant, il avait rêvé qu’il se trouvait dans la cour d’une grande école, sans doute un lycée, dont le préau immense était soutenu par de puissantes colonnes. Il avait découvert cet endroit, quelques années plus tard à son entrée au lycée de Limoges, ville qu’il ne connaissait pas étant enfant.
Inutile donc d’essayer de convaincre Gaston qu’on ne pouvait voir ni dans le passé ni dans l’avenir... Il était convaincu que les prémonitions débouchaient fatalement sur des événements réels.
C’est ainsi qu’il persuada son épouse Gisèle de quitter le village dès le lendemain matin accompagnée de leur jeune garçon Roger.
D’ailleurs son frère Julien les avaient invités quelques jours et, ma foi, ce dernier argument finit par convaincre son épouse. Aucune raison donc, de tergiverser plus longtemps.
Très tôt, au matin du 9 juin, Gaston partit dans son maraîchage situé sur un bon terrain en bordure de la Glane, pour y cueillir quelques légumes afin de les vendre à Limoges et également en apporter chez son frère. Une recette bien utile en perspective et également un bon alibi...
On était au début de la pleine production.
Gaston prit aussi des œufs et prévient sa voisine qu’ils allaient passer quelques jours chez son frère, et qu’en échange de ses bons soins aux poules, elle pourrait garder les œufs. Ce qui arrangeait tout le monde...
Ainsi, après un petit-déjeuner bien consistant, comme seuls les ruraux savent le faire, la petite troupe s’ébranla aux premières heures de la matinée.
La campagne était tranquille hormis le chant des ribambelles d’oiseaux. A cette époque il y en avait beaucoup dans nos campagnes. L’agro-chimie industrielle n’avait pas encore fait ses ravages avec ses pesticides et fongicides tueurs.
Au loin, au sud-ouest, en direction de la route nationale, on entendait un grondement sourd et continu que troublait par moments un bruit aigu de chenillettes. C’était les colonnes de blindés qui se dirigeaient vers Poitiers en direction du front.
Le petit Roger, que ces congés impromptus et précoces ravissaient, se faisait discret et rêvassait à l’arrière de la jardinière, au milieu des légumes et des salades.
La jument marchait au pas, non seulement en raison de la légère montée, mais aussi parce que la voiture était nettement plus chargée que d’habitude. Peut-être aussi parce que la ville... ça n’était vraiment pas sa tasse de thé (où plutôt son picotin).
Toute la famille se trouva donc réunie pour midi et, même si Julien avait ouvert boutique, les clients n’affluaient pas, laissant ainsi tout le loisir à chacun d’eux de s’épancher réciproquement à propos de la situation.
Un milicien en grande tenue avec son insigne bien connue et redoutée des habitants, (le gamma grec) vint se faire coiffer, car cet-après-midi même, les autorités allemandes devaient les informer de la situation et des bruits couraient que d’ici quelques jours les occupants allaient établir leur autorité exécutive directe sur toute la région. Ce personnage voulant se donner quelque importance n’était pas très avare sur les informations qu’il distillait, comme celle qu’une opération avait été décidée contre un village de la région. Mais ajouta-t-il sur le ton de la confidence qu’il lui était interdit d’en parler. « secret militaire » disait-il. Il fut d’ailleurs l’un des premiers à quitter précipitamment Limoges avec toute sa famille lors de la libération de cette ville le 21 août.
Satisfait de son effet sur la clientèle qui ne pipait mot, il sortit comme il était entré, c’est-à-dire fier comme tous les crétins qui prennent du galon. Peu avare en confidences il le fut beaucoup plus sur le pourboire...
Ce fut un grand soulagement, quand le lendemain 10 juin, la nouvelle se répandit que le Panzer-régiment avait quitté la ville et se rendait vers le nord en direction de Poitiers.
Le soir du 10 juin, alors que les autorités allemandes instituaient le régime d’occupation, la journée se passa à regarder l’effervescence qui agitait les troupes qui allaient et venaient.
Tandis que Gaston fermait les volets de la chambre, il regarda au nord en direction de son village aimé et eu l’impression d’apercevoir des lueurs rougeâtres éclairant le crépuscule naissant.
Que se passait-il du côté d’Oradour sur Glane ?
Une ferme qui brûle se dit Gaston ? Ceci arrivait parfois dans nos campagnes. Et cela se soldait la plupart du temps par la destruction complète du bâtiment.
Le lendemain 11 juin, dans la matinée, une nouvelle effrayante se répandait dans la ville : Le village d’Oradour sur Glane avait été détruit et ses habitants massacrés dans leur église... puis les allemands étaient partis. Parmi ces derniers un nombre non négligeables d’alsaciens, dont les quelques survivants tentèrent longtemps après d’expliquer qu’ils étaient des SS « malgré nous ».
Malgré l’angoisse provoquée par cette nouvelle qui d’heure en heure apportait son lot de détails macabres, Gaston voulait au plus vite retourner chez lui, certain à présent que son rêve prémonitoire s’était réalisé.
Un enfant lorrain réfugié à Oradour et nommé Roger****, voyant les allemands arriver et ne croyant pas à un simple contrôle s’était sauvé et caché dans la petite serre du maraîchage de Gaston qu’il connaissait bien car il venait souvent l’y aider. A son retour au village il était devenu orphelin.
C’est lui qui, se précipitant au premier village voisin apporta l’affreuse nouvelle.

Gaston avait sauvé sa famille et conforté son idée que les rêves sont parfois prémonitoires.

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Ce récit imaginaire est basé sur une interprétation libre du drame d’Oradour sur Glane.

* Cet émetteur rediffuse depuis juillet 1940 les programmes de la Radiodiffusion nationale, la radio du gouvernement de Vichy.
** Kommandantur désigne une structure de commandement de l’armée allemande, et par métonymie le lieu où celui-ci s'exerçait.
*** Comme quoi selon les époques on est toujours le terroriste de quelqu’un.
**** Roger Godfrin
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Joëlle Brethes · il y a
Une horrible tragédie dont il existe une chanson que ma mère fredonnait tristement... :(
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Sylvie Franceus · il y a
Floc, une goutte sur la lettre B du clavier. Floc, une autre goutte sur la lettre L.... Les gouttes tombent de mes yeux.
Votre écriture est parfaite... floc, floc, floc...
sylvie

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Don Quichotte · il y a
Merci Sylvie.
Cela m'encourage à transcrire mes "états d'âme" puisque que quelqu'un me lit avec empathie.

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Sylvie Franceus · il y a
Bien sûr, j'ai vite compris de quoi il s'agissait mais l'essentiel n'est pas là. Tes mots portent ces lambeaux d'humanité qui ont réveillé l'immonde de ma conscience sans que je ne sache pourquoi et ce que j'ai beaucoup aimé, c'est ce semblant de légèreté au début de ton texte qui dit que la jument trottinait allègrement... le contraste avec le drame qui se met en place est absolument saisissant. La part des rêves est un trouble immense dans votre récit et vous accrochez dessus vos mots comme sur une corde à linge tendue entre deux gros arbres dans un verger calciné qui sent le parfum des marguerites et la mort des anciens villageois. L'horreur prend une forme particulière sur vos lignes. Je suis intimidée
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Demens · il y a
Un massacre incompréhensible et pourtant... Terrible histoire bien retranscrite au travers de Gaston et sa famille. Une petite coquille au début. "...seuls les véhicules durement autorisés...". Au plaisir Don Quichotte.
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