Un élève doué

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Stéphane Crolard a écrit plusieurs nouvelles, où la part du surnaturel domine, avant de publier son premier roman, un thriller technologique et géopolitique consacré au système européen de  [+]

Au printemps 1814, l’Europe était en guerre contre la France.
Le Journal de l’Empire et le Moniteur donnaient, jour après jour, des nouvelles de l’empereur Napoléon. Au carrefour des routes pavées qui reliaient les différents bourgs de Maisons-Alfort, un vendeur de gazettes clamait que : « Sa Majesté se trouvait le 26 mars, à Saint-Dizier où elle a battu deux corps russes et fait deux mille prisonniers. La santé de S.M. est très bonne. »
Même si la presse officielle taisait les défaites des jours précédents, à Arcis-sur-Aube, contre l’armée de Bohème et à Fère-Champenoise, face aux troupes du Tsar, les rumeurs se répandaient en traîtreux présages et en vœux de paix.
L’opinion publique osait dire sa lassitude des contributions, de la conscription et des combats voraces en hommes. Dans les campagnes, les paysans grognaient car les récoltes avaient été mauvaises l’an passé et les bras manqueraient pour celles à venir. À Paris et alentours, le peuple des faubourgs, comme les notables d’Empire, s’inquiétaient. Certains riches avaient l’intention de fuir et faisaient fondre leur argenterie ; d’autres accumulaient des vivres pour tenir un siège.
De fait, le grand stratège militaire, vainqueur d’Austerlitz et de Wagram, s’était fourvoyé dans de vaines batailles à l’Est de la France, tandis que les armées coalisées étaient parvenues à le contourner et marchaient vers la capitale.

Ce 30 mars 1814, un ciel gris de plomb couvrait Maisons-Alfort. Au lointain, le tonnerre grondait, à moins que ce ne fût déjà des canonnades.
Jean Pigeon était indifférent à la fureur du monde. Assis sur un banc, dans la cour de l’école vétérinaire, il observait des hirondelles qui volaient bas. Selon le dicton, elles annonçaient l’orage. Pensif, il s’interrogeait sur le lien entre la cause et l’effet. Les oiseaux se protégeaient-ils des bourrasques de vent ? Un simple coup d’œil à la girouette qui trônait sur le faite d’un toit et oscillait à peine, lui permit d’en douter. Dès lors, par quel prodige, ou dit plus rationnellement, par quel organe interne, ces oiseaux étaient-ils capables de pressentir un orage ? Cela avait-il à voir avec la charge électrique qui, comme l’avait démontré Benjamin Franklin, s’accumulait dans les cumulonimbus ?
Plus déiste que chrétien, Jean s’émerveillait de l’inventivité infinie de la Nature. Curieux des sciences naturelles dès l’enfance, idolâtre de Léonard de Vinci, il voulait tout connaître des agissements de tous les êtres vivants. Au grand dam de son père, notaire, qui aurait préféré le voir choisir le droit, le jeune homme avait intégré l’école d’Alfort pour devenir médecin vétérinaire, au terme d’un cursus de cinq ans. Il était dans sa dernière année.
Jean sentit les premières gouttes s’écraser sur son front. Une hirondelle passa près de lui et vira en rase-mottes dans un rayon de soleil blafard qui perçait la nuée. En scrutant l’air frémissant, l’élève remarqua un essaim de moucherons à hauteur d’homme. Il avait appris qu’avant la pluie, les courants d’air ascendants refroidissaient. Par réaction, les insectes tournoyaient près du sol, où l’humidité et la température restaient élevées et garantissaient leur survie.
Quand l’averse s’intensifia, Jean courut se mettre à l’abri, très satisfait. Il avait compris que les hirondelles étaient attirées par les proies dont elles se régalaient.

De l’école royale vétérinaire, implantée en 1766 sur le site du château d’Alfort, au sud de la Marne, il ne restait qu’une belle demeure bourgeoise que tout le monde appelait encore le Cabinet du roi. Autour, les dépendances avaient été maintes fois démolies et rebâties et le vaste parc, empiété, afin de pourvoir aux exigences de l’enseignement, loger les élèves et enfermer les bêtes. L’école avoisinait deux fermes et ses abords restaient des champs et des pâtures.
L’édifice le plus récent, tout en longueur, accueillait un amphithéâtre semi-circulaire semblable à celui de la faculté de médecine, une pharmacie, un laboratoire de physique et chimie, une salle de soins avec des équipements modernes et des salles carrelées dédiées aux dissections. Il était prolongé par l’écurie, l’étable, la porcherie, la bergerie et le chenil. Le Cabinet du roi abritait, au troisième étage, le dortoir et contigu, le réfectoire des élèves ; l’internat était la règle. Les bureaux de la direction et de l’administration, la salle des professeurs et une bibliothèque occupaient l’étage en-dessous. Au rez-de-chaussée, éclairé par de hautes fenêtres, l’ancien cabinet de curiosités s’était peu à peu enrichi d’une collection pédagogique unique. Il présentait d’innombrables animaux naturalisés, squelettes complets d’équidés, crânes et ossements, articulations de bêtes de trait déformées par l’arthrose ou d’autres pathologies, fers et sabots ferrés, ainsi que toutes sortes d’organes internes mous, conservés dans des bocaux de formol ou reproduits en plâtre délicatement peints. Aux murs étaient accrochés de minutieuses aquarelles de plantes et de poissons.
Ces spécimens, décrits, répertoriés et catalogués, fondaient la connaissance des élèves en zoologie, en biologie, en botanique et en histoire naturelle. Il en allait tout autrement des singulières préparations du professeur d’anatomie Honoré Fragonard, vestiges poussiéreux de la science du XVIIIe siècle, déconsidérés par les enseignants et rangés dans un débarras.

Jean Pigeon était en deuxième année quand il avait aperçu, fortuitement, l’œuvre macabre de Fragonard. Cette vision fugace avait aiguisé sa curiosité. La nuit suivante, il avait quitté son lit pour descendre, sans bruit, au rez-de-chaussée. Il avait traversé la salle d’exposition et ouvert le placard où s’entassaient ces trésors mis au rebut. Il n’avait pu retenir un frisson lorsque sa bougie avait sorti de l’ombre ces cadavres dépecés et modelés par le clair-obscur, dans des poses expressives et impudiques. Il avait même reculé, effrayé par deux yeux exorbités, avant de se ressaisir. Il avait approché la flamme pour contempler un visage aux joues creusées et aux lèvres retroussées sur une mâchoire crispée. Du buste ouvert de l’homme, émergeaient la cage thoracique, les muscles, les nerfs, les veines et les artères du cou qui montaient jusqu’au front décharné.
Jusqu’à ce que la chandelle s’éteignît, Jean avait admiré deux cavaliers sur leurs chevaux, dont tous les muscles et les tendons apparents semblaient contractés pour suspendre instantanément le mouvement d’un galop ; un homme debout sur ses jambes musclées, son pénis enflé de façon obscène, son abdomen éventré, sans boyaux, cœur et vaisseaux exposés, sa main droite tenant une mâchoire d’âne ; un petit singe dressé sur ses pattes, paraissait faire l’aumône.

Fasciné par ces sculptures de morts, l’élève avait étudié le procédé, inventé par Fragonard, pour conserver durablement des corps écorchés d’hommes et d’animaux. Il avait déniché, à la bibliothèque, un manuscrit du fameux mais controversé professeur, décédé quinze ans auparavant. Seul, il avait apprivoisé cette science qu’était l’angéologie. Pour le buste humain, par exemple, il avait retenu que Fragonard avait injecté dans les vaisseaux sanguins un mélange de graisse de mouton, d’essence de térébenthine et de résine de pin. Une fois les vaisseaux dilatés et les muscles disséqués, le chercheur avait soigneusement peint les veines et les artères pour aider ses élèves à les différencier.
Par la suite, Jean s’était lancé dans des exercices pratiques. Il avait volé du petit matériel et acheté des produits chimiques à la droguerie du village. Il s’était patiemment aménagé un laboratoire clandestin dans les combles, au-dessus du dortoir, où étaient entassés des meubles désaffectés. En cachette, il s’y rendait, entre le lever du jour et le début des cours, pour répéter les gestes techniques. Cependant, alertés par la puanteur de chairs putrides qui empestait l’air de la cantine, certains de ses condisciples l’avaient surpris en train de momifier le cadavre d’un chat, et dénoncé.

Dans le bureau du directeur Philibert Chabert, l’élève s’était confessé. Il avait subi une remontrance pour ses égarements : les mérites didactiques des écorchés étaient périmés et s’ingénier à les reproduire n’apportait rien à l’art vétérinaire.
Jean en avait convenu avant de répondre, avec une impertinence qu’excusaient la juvénilité et l’honnêteté, que les écorchés lui avaient ouvert les yeux sur sa vocation. Il espérait consacrer ses deux dernières années d’études au système nerveux, déceler leurs influences malignes sur des maladies propres aux espèces animales et acquérir le savoir pour les soigner.
Garant de la discipline, Chabert avait puni Pigeon à une corvée, pour ses larcins. Néanmoins, il estimait que l’initiative de l’aspirant vétérinaire, aussi excentrique et vaine fût-elle, était conforme aux préceptes qu’inculquait l’école. Depuis sa fondation par Bourgelat, écuyer du roi Louis XV, son ambition était de prodiguer un savoir rationnel et une méthode pour réfuter les théories erronées, empiriques et superstitieuses. Les enseignants gratifiaient surtout l’observation comparée, l’expérimentation, l’habileté manuelle et bien sûr, le raisonnement. Les travaux pratiques abordaient autant l’anatomie animale que la ferrure des chevaux ou la reconnaissance des plantes médicinales et fourragères. Enfin, les élèves les plus avancés dans leurs études étaient initiés aux actes chirurgicaux.
Le directeur avait demandé à un professeur de chimie d’encadrer l’audace de cet élève doué. Le sieur Dulong avait trente ans et un esprit vif. Après avoir exercé la médecine à Paris, il s’était intéressé à la botanique et la chimie. Dans son laboratoire d’Alfort, il étudiait les acides. Semblables par leur insatiable soif de connaissances, le maître et l’élève s’étaient fort bien entendus.

Jean avait tout lu pour absorber les savoirs accumulés depuis la Rome antique. Assistant aux dissections de diverses espèces et en en pratiquant lui-même, il avait observé et décrit le réseau de fibres qui s’étendait du cerveau aux muscles des membres, via la moelle épinière. Il était désormais convenu que l’encéphale commandait les membres, mais l’élève vétérinaire questionnait la forme des signaux qui alertaient le bulbe et contractaient les muscles de l’animal. Il était déçu qu’aucune des vivisections, même les plus cruelles, ne révélât une sève qui véhiculerait des messages chimiques via le réseau des fibres nerveuses.
Dulong l’avait tiré de la perplexité dans laquelle il sombrait, lesté par le doute. Il lui avait offert un livre de Benjamin Franklin, l’ancien mais fondamental Expériences et observations, traduit par le naturaliste Dalibard qui avait refait les expériences de l’Américain pour produire des étincelles par temps d’orage. Alors que le concept d’électromagnétisme se diffusait peu à peu, le maître lui avait soufflé de s’intéresser au phénomène méconnu de charge électrique.
Pour connaître les travaux de physiciens italiens et anglais, Jean avait dû acheter leurs traités, sous le manteau, car la période n’était guère propice à la circulation, à travers l’Europe, des idées modernes. On avait tôt fait de vous suspecter d’espionnage et de conspiration avec l’ennemi.
Le jeune chercheur avait été particulièrement impressionné par une expérience de l’Italien Luigi Galvani qui démontrait que les muscles de la cuisse d'une grenouille se contractaient, si on les soumettait à une décharge électrique. Au gré de conversations avec Dulong, l’idée d'une transmission nerveuse régie par un fluide lui apparut erronée et céda la place à celle d’une transmission électrique.
« L’électricité est le stimulus de la vie ! » avait-il conclu au terme d’un exposé, en classe. Sa thèse avait suscité une remarque sceptique de M. Bertin, un bon pédagogue accroché à d’anciens dogmes et des ricanements de ses camarades.
Blessé dans son orgueil, Jean avait décidé de garder secrètes, ses avancées, tant qu’il n’aurait pas prouvé que des impulsions électriques transitaient entre le cerveau, la moelle épinière et les muscles de la locomotion. Pour cela, il projetait de refaire l’expérience de Galvani sur un bœuf plutôt qu’une grenouille. Avant tout, il avait dû concevoir une machine à produire de l’électricité. Avec l’aide de Dulong et usant librement des équipements du laboratoire de physique et chimie, il avait fabriqué une machine électrostatique inspirée d’une invention de l’Italien Volta. Il avait ainsi pu constater la conduction électrique dans les organismes vivants, déjà mise en évidence par Galvani. Certes, en faisant un essai sur un cochon, il avait été plus loin. Mais Jean ne comptait pas s’arrêter là.

Après la funeste campagne de Russie qui avait décimé et dispersé la Grande Armée, Napoléon avait mobilisé un contingent de trois cent cinquante mille gardes nationaux, conscrits, réservistes et volontaires, pour soutenir les troupes impériales en campagne à l'étranger ou assurer la défense du territoire national.
Pourtant, ces renforts n’avait pas suffi à contrer l’avancée des forces armées ennemies. Depuis le 4 mars 1814, tous les Français étaient appelés aux armes.
Malgré la mobilisation générale, l’école vétérinaire demeurait un havre de paix.
Persuadé qu’un grand pays rural avait besoin de vétérinaires bien formés, le préfet de la Seine avait tardé à prélever le quota de conscrits parmi les élèves.

Ce 30 mars 1814, après avoir étudié le vol des hirondelles, Jean s’était rendu au laboratoire. Depuis plusieurs semaines, il mettait au point une pile voltaïque plus puissante, nécessaire pour générer une énergie suffisamment stable pour stimuler les nerfs de la moelle épinière d’une vache ou d’un cheval.
Penché sur la paillasse carrelée, il assemblait avec soin, dans un bocal en verre, des lamelles en carton imbibées de saumure, intercalées entre des rondelles de zinc et d'argent empilées alternativement. La parfaite réalisation de cet appareil conditionnerait la validation de son expérience. Si elle était probante, Jean savait qu’il pourrait démontrer que les nerfs se subdivisaient en deux faisceaux dans la colonne vertébrale : l'un responsable des mouvements et l’autre des perceptions sensorielles. Il se laissa aller à rêver. Bientôt, avec le protocole qu’il définirait et qui porterait son patronyme, tout vétérinaire serait en mesure de diagnostiquer l'origine nerveuse ou musculaire d'une faiblesse motrice. Par son travail et son génie, il contribuerait au progrès de la science...
Provenant du couloir, du chahut le dérangea. Un de ses camarades ouvrit la porte du laboratoire et l’appela. Tout le monde était convoqué dans l’amphithéâtre. Jean grommela qu’il n’avait pas que ça à faire. Sans retirer sa blouse, il suivit le groupe. « Qu’est-ce qu’il se passe ? s’enquit-il.
– Tu ne sais pas ? L’ennemi est aux portes de Paris ! On est tous mobilisés. »
Philibert Chabert lut, d’un ton grave, l’ordre de mobilisation signé par le préfet. Les élèves de l’école devaient rejoindre la garde nationale à Charenton, ce jour même. Furieux de devoir interrompre ses travaux, pour des affaires politiques de moindre importance, Jean plaida maladroitement sa quête scientifique auprès du directeur. Chabert le toisa et prêcha la prééminence du patriotisme.
Avant onze heures, des élèves, des enseignants et des ouvriers de l’école entreprirent de fortifier l’enceinte du château, tandis qu’un groupe d’étudiants marchait vers Charenton. Jean Pigeon était parmi eux, bon gré, mal gré.
À la barrière de Charenton, comme à celle de Clichy ou d’autres communes de la ceinture de Paris, on s’organisait pour protéger la capitale. Des rumeurs rapportaient que les Russes occupaient déjà les hauteurs de Montmartre et que les Prussiens menaçaient Aubervilliers. À Pantin, la garde napoléonienne, prise entre deux feux, avait dû fuir, en jetant ses canons dans le canal.
Les forces armées coalisées semblaient plus massives au nord-est qu’au sud-est. Quoi qu’il en fût, le pont de Charenton était un point de passage à défendre.
En vérité, personne n’était tout-à-fait prêt à mener bataille. La garde nationale était hétéroclite, constituée de jeunes pupilles, d’invalides et de bourgeois, sans expérience militaire. En tout et pour tout, quatre cent cinquante hommes étaient réunis là et on attendait d’eux qu’ils résistassent jusqu’au retour de l’empereur.
L’officier de la garde nationale qui commandait la barrière de Charenton attribua des postes aux nouveaux venus. Jean Pigeon et un camarade, Pierre Moulin, furent affectés auprès d’artilleurs pas plus âgés qu’eux, Mortier et Gribeauval, qui se chargeraient du pointage et de la hausse du canon. Pierre bourrerait l’affût et Jean porterait et chargerait les boulets. L’artillerie était orientée vers le sud, parce qu’on prévoyait un assaut depuis la rive gauche de la Marne. « Paraît qu’hier, on a vu des cosaques par là-bas » avait justifié Mortier.
Contre toute attente, l’armée du prince de Wurtemberg surgit par la rive droite de la Marne, après avoir écrasé la résistance de trois cents valeureux gardes nationaux à Saint-Maur, dignes des Spartiates aux Thermopyles. Deux divisions bavaroises, des cuirassiers et des grenadiers autrichiens, soit dix mille soldats, convergeaient sur Charenton pour déloger quelques centaines d’hommes.
Les gardes nationaux réagirent comme à l’entraînement. Il fallut, en hâte, faire pivoter les canons. Les volontaires manœuvrèrent de concert. Jean Pigeon et Pierre Moulin aidèrent à pousser, à la force des bras, la lourde pièce pour la positionner à l’avant. Puis ils rapportèrent, en courant, les boulets et la poudre. On déplaça les pavés et les encombrants qui formaient la barricade.
Déjà, l’adversaire se déployait en face. Les Français résistèrent et repoussèrent le premier assaut. Mais les Autrichiens disposaient d’une imposante batterie de vingt-quatre pièces. Dans un fracas assourdissant, ils détruisirent les masures dans lesquelles se retranchaient des tirailleurs. Quand le nuage de poussière se dissipa, ils visèrent l’artillerie. Le souffle brûlant de l’explosion projeta Jean plusieurs mètres en arrière. Il vit leur canon se soulever et retomber, en écrasant le malheureux Gribeauval. L’odeur métallique de poudre et de sang lui donna la nausée. Il ferma les yeux, avec un sentiment mêlé d’angoisse et de déception.

Jean se releva avec la sensation que le sol vacillait sous ses pieds, comme s’il flottait. Pierre le soutint par l’épaule et murmura : « On m’appelle. Je te laisse. » Jean hocha du chef et grimaça. Il avait un sacré mal de crâne et du sang coulait dans ses yeux. Il tâta sa blessure et se rassura : il savait la tête irriguée par mille vaisseaux sanguins. Il tamponna son cuir chevelu avec de la charpie.
Morts et obusiers furent abandonnés sur le champ de bataille. L’officier avait ordonné le repli sur l’autre rive. Si les Français échouaient à faire exploser le pont, les cavaliers autrichiens chargeraient au galop et forceraient le dernier verrou avant Paris.
Autour de Jean, régnait une grande confusion. On criait des ordres et les soldats couraient de manière désordonnée. On criait de douleur. Deux pupilles de la garde étaient assis par terre, l’un d’eux avait perdu son avant-bras. Des élèves vétérinaires en pansaient d’autres, gravement blessés. Des civils, rattrapés par les combats qu’ils fuyaient, restaient tout près, tétanisés et hagards, muets de désespoir. Une jeune femme accroupie sur une malle, serrait son bébé dans les bras. Un homme tournait autour d’une charrette renversée pour ramasser ses biens épars. Un matelas jonchait le sol boueux. Un vieil homme se frottait les yeux. Il y avait aussi une chèvre perdue qui béguetait.
Face à ce désastre, Jean Pigeon eut une révélation. Sans un mot, affinant son idée, il s’éloigna au pas de course. En passant près de l’ancienne église Saint Rémi, il entendit les fidèles prier la clémence et la paix du Seigneur. Jean n’était pas pratiquant, mais il avait la foi en la science. Il croisa des habitants inquiets qui s’apprêtaient à s’enfuir. Il aurait voulu les rassurer, mais il n’avait pas le temps. Il poursuivit sa course dans les rues qui menaient vers l’école. Plus loin, il ralentit en reconnaissant la devanture en bois bleu de la boulangerie, où servait Marie. Il voyait si peu sa bien-aimée, trop occupé par ses recherches. Il lui avait promis de l’épouser, dès qu’il serait diplômé. Il aurait voulu la serrer dans ses bras et l’embrasser, mais elle n’aurait pas compris son empressement. Il allongea ses enjambées en approchant du château d’Alfort. Personne ne le vit franchir l’enceinte, ni traverser la cour, avec l’élan d’un aliéné fuyant le Diable. À bout de souffle, l’esprit fébrile, il gagna le laboratoire de physique et chimie.
Virevoltant avec agitation, Jean prépara le matériel dont il avait besoin. Plus posément, il découpa des plaques de zinc et d’argent, puis souda des câbles en cuivre. Alliant son érudition à son habileté, il réalisa les deux plus grandes piles voltaïques jamais faites et les brancha, en série, à une sorte de large baquet en cuivre qui servait habituellement pour les études sur la fermentation du sang. Il était vide. Il le remplit, à ras bord, d’eau qu’il alla puiser au puits. Il y ajouta une bonne dose de chlorure de potassium pour améliorer la conductivité.
Ensuite, il trouva un chariot à bras et le tira jusqu’à la porte d’entrée du Cabinet du roi. Il traversa la salle d’exposition jusqu’au local où étaient relégués les écorchés de Fragonard et chargea, sans trop de peine, le singe et l’homme à la mandibule d’âne, sur la carriole. Il fut plus malaisé de porter les deux cavaliers qui offraient des prises fragiles. Il transporta l’ensemble jusqu’au laboratoire.
Jean inspecta l’installation électrique et assuré qu’elle fonctionnerait, il établit le contact entre les piles. Il commença par le corps inerte du petit primate, qu’il plongea dans l’eau salée. Aussitôt, des bulles affleurèrent à la surface. Les membres tressaillirent et remuèrent de manière désordonnée ; la bête se noyait. Jean arracha le câble qui reliait les piles à la cuve et plongea ses bras dans l’eau pour prendre le singe, paniqué, qui se débattit et le griffa. En le tenant à bout de bras, Jean l’examina. La bête qu’il avait ressuscitée était vilaine, sans poils, sans peau, les muscles saillants. Soudain, elle se tortilla, essaya de le mordre et lui échappa des mains. En quelques bonds, elle disparut dehors. Jean jura et referma la porte. Il n’avait pas le temps de courir après elle ; il devait continuer.
Il porta l’homme à la mandibule jusqu’au baptistère païen. L’eau ne dépassait pas les hanches du bipède, debout et raide. Jean raccorda les câbles. Cette fois encore, la réaction fut immédiate : la bouche décharnée lâcha un cri rauque. Le bipède remua ses jambes, comme s’il était dans une marmite d’eau bouillante et tenta d’en sortir. En pressant sur ses épaules, Jean l’en empêcha vigoureusement et le bipède bascula en arrière, son crâne lisse s’enfonçant dans le liquide. Ses deux mains s’agrippèrent au rebords de la cuve et sa tête jaillit, déformée par la souffrance. En ressentant la piqûre du sel sur ses bras griffés, Jean comprit que le sel corrodait la chair nue du monstre. Il débrancha le câble, aida le bipède à sortir du bassin et le frictionna avec son propre manteau en laine. Il le guida vers une chaise et lui demanda de patienter là. Le bipède s’assit, docile. Parfois, il glapissait des phonèmes inintelligibles car son larynx était atrophié.
Jean n’avait pas le temps de se réjouir de son succès. D’autant que l’opération n’était pas achevée et qu’elle s’avéra plus ardue, longue et cruelle pour réanimer un par un, les deux cavaliers et leurs chevaux. Après maints efforts, il parvint, par l’électrolyse des tissus nerveux, à faire mouvoir ces quatre êtres morts, en leur conférant une force électromotrice.
Jean s’assit, exténué mais fier ; personne ne rirait plus de ses recherches. Quand les trois bipèdes vinrent l’entourer, il ne perçut aucune colère dans leurs yeux sans paupières, seulement des questions.
« Suivez-moi ! » dit-il alors.
Les cavaliers sautèrent sur leurs montures qui piaffaient. Le terrifiant équipage s’élança dans les rues de Maisons-Alfort et atteignit Charenton à la demie des quinze heures, au moment où le prince de Wurtemberg allait entrer dans Paris et savourer sa victoire. L’apparition de ces créatures, qui aurait affligé l’âme la plus pure, sidéra d’effroi les troupes aguerries et meurtrières de l’ennemi. Les soldats prussiens, pieux luthériens qui ne croyaient ni au Purgatoire, ni qu’on revînt du Paradis pour faire la guerre, ne purent que voir des revenants de l’Enfer. Ils se signèrent, refusèrent de combattre ces démons dépeints dans l’Apocalypse selon Saint Jean, lâchèrent leurs armes et s’enfuirent...

« On m’appelle. Je te laisse » murmura Pierre, en reposant le corps ensanglanté.
– Grouille, Moulin ! Ton pote a pas eu d’veine, comme Gribeauval » dit Mortier.
Ce jour-là, Jean Pigeon fut le seul élève de l’école vétérinaire qui mourut.
Paris capitula devant les forcées coalisées. Le 6 avril, l’empereur abdiqua.


Nouvelle écrite en 2020 sur le thème "Un printemps à Maisons-Alfort"
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