Quarantaine !

il y a
6 min
2
lectures
0

Stéphane Crolard a écrit plusieurs nouvelles, où la part du surnaturel domine, avant de publier son premier roman, un thriller technologique et géopolitique consacré au système européen de  [+]

J'ouvre les yeux.
A cet instant, je ne sais pas. Comment j'aurais pu savoir ?

Il y en a qui, dès leur plus jeune âge, affirment leur ambition d'être policier ou pompier... Autrement dit, fonctionnaire ! Plus tard, la passion s'essouffle sensiblement, quand ils passent des concours pour la garantie de l'emploi. Ou mieux, ils se font recruter au seul motif qu'ils connaissent la belle-soeur du cousin du petit-fils du sixième adjoint au maire. Moi, la planque, ça ne m'a jamais tenté ! Sans doute que j'ai encore quelques idées préconçues au sujet des fonctionnaires. A vrai dire, j'ignorais même que la plupart de ceux que l'on côtoie dans la rue, ou à la mairie, ne sont pas payés par l’État, mais par la commune ou le conseil général. Le service public, ça ne signifiait rien de précis pour moi. Pour que la notion prenne tout son sens, il faut prendre les transports en commun, un jour de grève. Moi, je ne prenais jamais le bus. Croyez-vous que j'ai le temps d'attendre qu'un bus passe, en abandonnant ma berline allemande dans un de ces parcs de stationnement-relais-terminus ? Je devais gérer ma florissante entreprise d'importation, régler mille tracasseries douanières et fiscales, emmener ma fille aînée à son cours de danse, récupérer mon fils à la maternelle, faire une partie de tennis avec un ami, Guillaume, occasionnellement, ou retrouver Estelle, une jolie femme épanouie et pleine d'entrain qui me faisait oublier la mienne deux heures durant. Bref... Seules les affaires, enfin, mes propres affaires, m'intéressaient. J'avais l'impression de toujours batailler contre tous les ronds de cuir, générateurs de paperasseries, chronophages et jaloux de ma réussite. J'étais convaincu que mon entreprise tournerait bien mieux sans eux. Le monde aussi, sans doute.

L'éclat de la lumière du jour me force à abaisser les paupières. Sur l'écran noir se dissolvent des tâches blanches ondulantes, traces de persistances rétiniennes. Je me sens encore comateux. Alité, j'essaie de me redresser pour me lever, mais je me laisse retomber sur l'oreiller, pris de vertige. Je sens, à travers mon pyjama, la fraîcheur des draps moites saisir la peau du dos courbaturé.
Une puanteur flotte dans la pièce aux murs recouverts de toile de verre peinte de couleur terne. Une porte entrouverte donne sur un minuscule cabinet de toilette. A côté du lit, une table de chevet en formica. Je devine à ce confort spartiate une chambre d'hôpital public.
La porte en face du lit s'ouvre sur une femme qui entre. Elle porte une blouse blanche, de grosses lunettes de protection et un masque blanc lui couvre la bouche et le nez, étouffant sa voix.
- Vous êtes réveillé. J'avertirai le docteur. Je dois prendre votre température. Retournez-vous.
Je m'exécute péniblement. Mes mouvements restent lents et maladroits. Je veille à ne pas arracher l'aiguille de la perfusion dans mon bras gauche.
- Pourquoi suis-je à l'hôpital ? ai-je demandé, le visage dans l'oreiller.
- Vous avez été gravement malade.
- De quoi ? J'ai le droit de savoir...
- Le docteur vous expliquera. On attend encore les résultats du laboratoire. Mais en ce moment, rien n'est simple...
- Pourquoi ?
Ignorant ma question, l'infirmière récupère le thermomètre, sort un stylo de sa poche et note quelque chose sur la feuille de température, au pied de mon lit. Elle dit d'un air rassurant :
- Vous avez moins de fièvre.
Pourtant, je ne me sens pas du tout rassuré. Elle ne m'inspire pas confiance. Je suis peut-être fiévreux, mais tout, dans sa manière d'être et de s'exprimer par ellipses, transpire une profonde angoisse.
- Vous êtes sûre ? J'ai chaud.
- C'est un temps chaud pour juillet. D'après la météo, ça n'a rien d'exceptionnel en cette saison. Mais ça n'arrange pas...

Juillet ?...
Je ne l'écoute plus.
Deux semaines se seraient écoulées depuis mon voyage en Indonésie. C'est invraisemblable !
Je m'efforce de réunir des bribes de souvenirs. Des visages ressurgissent.
Sur le pas de la porte de notre pavillon, j'embrasse les lèvres charnues d'une petite brune. Je distingue le visage rond de Carole, mon épouse. Baiser cordial pour accompagner mon séjour à l'autre bout du monde ; baiser de service minimum pour faire bonne figure devant les enfants, tant notre mariage se délite. Nos enfants donnent à notre couple un prétexte pour quelques années de répit, comme souvent ! Nous avons deux enfants. Je l'ai déjà dit... Marine a sept ans et Martin cinq. Ils sont adorables !

Tournant la tête, je fais un effort pour ouvrir les yeux vers la table de chevet encombrée.
- Dites, infirmière, il n'y a pas de téléphone ? Je voudrais appeler ma femme.
- Votre femme a été prévenue, mais les visites ne sont pas autorisées pour l'instant.
- Je voudrais quand même lui parler !
- Les lignes téléphoniques sont réservées aux appels prioritaires. Vous verrez avec le docteur !
- J'ai un téléphone portable dans mes affaires. Je dois aussi contacter mon bureau.
- N'y pensez pas. Les communications sont saturées depuis plusieurs jours, vu les circonstances...
Je suis trop fatigué pour chercher à comprendre. Je referme les yeux. Une mine peu avenante encadré par un brushing platiné chasse l'image familière de Carole.

Josiane. Sur le bureau de mon interlocutrice, un cavalier en laiton mentionnait son prénom, ainsi que sa fonction de « chargée d'accueil ». J'étais à la mairie. Mon irremplaçable secrétaire étant partie en congés, j'avais dû m'y rendre moi-même pour renouveler mon passeport. Inénarrable galère : j'avais eu droit à une calamiteuse caricature de l'administration, telle qu'elle ne devrait plus être après ces innombrables réformes de simplification vantées par les gouvernants. J'avais dû attendre près d'une heure pour me voir refuser les photos d'identité qui n'étaient pas, aux dires de la susnommée Josiane, au format préconisé par une quelconque circulaire préfectorale. J'avais légitimement grommelé que je m'étais adressé à un photographe professionnel. L'employée m'avait adressé son sourire le plus condescendant, réservé aux usagers obtus qui débitent d'inexcusables excuses. Il avait fallu que j'aille aussitôt refaire des photos, puis à nouveau la file d'attente, en désespérant à l'idée qu'il me faudrait revenir la semaine suivante pour rechercher le document. Comme je n'avais pas prévu tant de temps pour remplir cette formalité, j'avais évidemment dépassé la durée de stationnement que je m'étais accordée en versant ma contribution au parcmètre. Alors que j'approchai de mon véhicule, un agent de la police municipale glissait un procès-verbal sous l'essuie-glace de ma voiture, pendant que son collègue me lançait un regard lourd de reproches. J'avais tenté de me justifier, mais ils n'avaient rien voulu entendre, sourds à mes récriminations. Cédant à la colère, j'avais envie d'insulter ces individus rétribués par nos impôts et qui n'avaient rien de mieux à faire que d'ennuyer les entrepreneurs et les honnêtes gens. En fait, pour être honnête, j'étais remonté dans ma voiture, en marmonnant lâchement mes diatribes dans ma barbe.

Un beau visage aux traits fins, les yeux délicatement maquillés, se penchait vers moi. L'hôtesse était d'origine asiatique, comme la compagnie aérienne qui me ramenait en France. Elle me demandait si j'allais bien et si j'avais besoin de quelque chose. Je voyageais en classe supérieure où le service est attentionné. Toutefois, dans le ton de sa voix, j'avais perçu une inquiétude qu'elle s'évertuait à dissimuler sous un sourire crispé. Quand j'avais embarqué, après trois jours de négociations difficiles et de longs déplacements sur des routes cahoteuses et encombrées, j'étais patraque. Pris de quintes de toux, frigorifié, j'étais incapable d'avaler quoi que ce soit. J'avais mis le malaise sur le compte de la climatisation de l'avion, du décalage horaire et d'une eau non potable que j'aurais bue.

Une odeur nauséabonde d'ordures saisit mes narines et me tire de mon état léthargique. L'infirmière a ouvert quelques minutes la fenêtre. Je renifle en grognant. Elle m'explique que les poubelles ne sont plus ramassées depuis quinze jours.
- Encore une grève des éboueurs de la ville ? Que des fainéants !
- Pas du tout ! Beaucoup de services publics sont suspendus. En France comme ailleurs, les activités sont réduites à l'essentiel. Les crèches et les écoles sont fermées : des cours sont diffusés sur la chaîne de télé éducative. Il n'y a plus de bus, plus de spectacles, ni de rencontres sportives. On parle déjà de reporter la coupe du monde de rugby. Les grands rassemblements, les foires et salons sont interdits. Même les activités cultuelles et les enterrements, alors qu'il y a tant de personnes qui meurent ou vont mourir dans les prochains jours...
Abasourdi, j'exprime mon incompréhension.
- Vous dites qu'il y a beaucoup de gens qui meurent ?
- Oui. Par milliers, tous les jours.
- Et ma famille ?... Vous avez des nouvelles de ma famille ?
- Votre femme et vos enfants vont bien, soyez sans inquiétude à leur sujet. Vous les verrez dès que possible. Nous devons encore vous garder quelques jours, en observation et en isolement.
- Je suis contagieux ?
- Non, plus maintenant. Ce n'est qu'une mesure de précaution...
L'infirmière poursuit :
- Nous sommes actuellement en situation 5B du plan de lutte... Les malades doivent rester où ils sont soignés. Les personnes saines doivent rester cloisonnées chez elles, si elles n'ont pas une activité indispensable. Des entreprises tournent encore, bien sûr. Des laboratoires travaillent sur un vaccin. Il faut encore produire de l'énergie, collecter le lait, soigner les malades, garder les prisonniers, ravitailler la population, etc... Les pompiers, les médecins et des infirmières, mais aussi d'autres volontaires, des fonctionnaires de la commune, des réservistes civils sont chargés d'aider la population en apportant des soins ou des repas à domicile. J'ai mon conjoint qui est policier municipal. Je suis fier de lui mais j'ai aussi peur pour lui : il est chargé d'organiser le ravitaillement de tout un quartier. Vous savez, l'Etat, les collectivités locales et les hôpitaux se préparent depuis plusieurs mois pour limiter la contagion en cas de pandémie grippale...

Comment j'aurais pu savoir ? J'idéalisais un monde sans fonctionnaires. Je découvre qu'ils sont nombreux à montrer dévouement et disponibilité lors de catastrophes. J'en reste muet, mortifié.
Me revient alors cet incident, lors de mon séjour, qui paraissait jusqu'alors pittoresque et ridicule.

Une petite fille à la peau mate et aux cheveux de jais me regardait d'un air implorant. Elle tenait une poule qu'elle me tendait. D'autres enfants tournaient autour de nous en piaillant, mendiant de l'argent. Nous avions crevé à l'entrée d'une petite ville, à une centaine de kilomètres à l'est de Jakarta, sur l'île de Java. L'interprète était occupé avec le chauffeur à réparer la roue. Dans la chaleur humide, je restai immobile, adossé à la carrosserie du véhicule. Je pouvais leur donner un peu d'argent, mais je ne voulais pas de la poule. Je tendis les bras pour refuser la bestiole. Se méprenant sur le sens de mon geste, volontairement ou non, la gamine me mit la volaille entre les mains. La poule commençant à s'agiter, à battre des ailes et à me griffer, je la lâchai. Les gosses se mirent à courir après elle. Agacé, je repris ma place dans la voiture. Je lâchai alors un juron et essuyai d'un revers de main une trace de fiente qui ornait mon pantalon de lin.

La question me brûle les lèvres :
- Une pandémie grippale... Comme la grippe aviaire ou quelque chose comme ça ?
- Oui. Il semble qu'un homme d'affaires revenant d'un pays d'Asie soit tombé malade. Beaucoup des passagers de l'avion ont été contaminés pendant le vol. Une hôtesse a signalé le malade qui a été hospitalisé. Mais, c'était trop tard : un malade est contagieux avant l'apparition des signes cliniques. La propagation du virus par transmission interhumaine n'a pas pu être contenue...
- Vous savez si l'homme d'affaires s'en est sorti ?
- Je crois. Il a pu être soigné parmi les premiers.


Nouvelle écrite en juin 2007.
0
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Nouvelles

La Corde Raide

Bruno Scozzaro

Cette silhouette qui court sur le chemin de l’Horloge, pas de doute, il l’a déjà vue quelque part. Il se souvient très bien d’avoir eu cette pensée, pendant au moins dix secondes, avant... [+]


Nouvelles

Les cailloux du Petit Poucet

Thierry Covolo

Sally appuie son front contre le volant. Elle reste quelques secondes ainsi, yeux fermés, dans le silence. Sa respiration, un sifflement qui s’attarde dans ses oreilles, le grincement du cuir de... [+]