Objectif Lune

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Je suis un homo economicus englouti dans mon époque, comme tous mes personnages. Retrouvez mes critiques et chroniques sur Azimut et abonnez vous: https://blogdesign.blog/ Suivez moi sur ma page  [+]

En arrivant au bureau, Georges se disait qu’il en avait assez. Il en avait marre de l’ambiance du labo, marre de prendre le bac chaque matin pour se rendre à Montmartre. Bien entendu, il avait essayé de partir, mais pour aller où ? La planète n’était plus qu’une vaste baignoire de laquelle surnageaient quelques îlots.
Il avait aussi pensé à la Lune, c’est vrai, mais il n’avait même pas essayé de demander une mutation. Seuls les privilégiés y avaient droit et il n’avait aucun appui. Il se contentait donc, comme les 20 milliards d’êtres humains qui peuplaient la Terre, de regarder les images paradisiaques de la mer de la tranquillité. Chaque soir ou presque, lorsqu’il rentrait du travail il s’asseyait dans son fauteuil relaxant, composait avec son index le 127 sur le boîtier encastré dans le bras et fermait les yeux. Les images apparaissaient alors. Tout semblait si simple là bas. Les femmes étaient sublimes, tous étaient joyeux et jeunes comme si le temps s’était arrêté.

Il prit l’ascenseur bondé et mit un bon quart d’heure pour arriver au 60ème étage. La porte s’ouvrit sur le sourire de Philippe Bouvier, son chef qui, curieusement, semblait l’attendre.

- Ah, monsieur Richard, toujours à l’heure et toujours de bonne humeur.

Georges trouva cette entrée en matière plutôt inquiétante. Quel service son chef allait-il encore lui demander ? Comme il faisait mine de se diriger vers son bureau, Bouvier le rappela.

-Eh bien venez, suivez moi, entrez dans mon bureau.

Il invita Georges à s’asseoir et lui tendit une boîte de cigares.

Le jeune homme n’en croyait pas ses yeux. Il n’en avait jamais vu en vrai. Cela faisait des décennies qu’on n’en fabriquait plus. Il pensait ses objets à jamais condamnés à rester prisonnier des vieux films des années 2050. Cependant, comme il n’avait jamais fumé, il préféra refuser.

- Voila Georges... je peux vous appeler Georges ? Il se trouve que j’ai su hier qu’une nouvelle antenne allait s’ouvrir sur la Lune et j’ai pensé à vous.

...

22 mai, 8 heures du matin, heure de Paris. 20 mai, 10 heures sur le calendrier lunaire : la navette débarque sur la mer de la tranquillité.

Le Stewart réveille notre héros qui s’étire et se lève difficilement, ankylosé par ses 36 heures de vol.

Georges passe la douane et arrive dans une pièce dans laquelle un tapis roulant apporte les premiers bagages.

Une heure passe et ses valises ne sont toujours pas là. Il ne reste sur le tapis qu’un gros sac vert qui passe, repasse et semble lui dire « Allez, soit sympa, un bagage en vaut bien un autre... ».

Inquiet, Georges se met en quête de la direction de l’aérogare pour signaler que ses affaires ne sont pas arrivées. Il avise une hôtesse qui discute avec une collègue.

- Bonjour madame, je suis arrivé ce matin et je ne trouve pas mes bagages.

L’hôtesse ne lui prête aucune attention et continue à discuter. Georges reprend un peu plus fort.

- Excusez-moi de vous déranger, mes bagages ne sont pas arrivés avec mon vol ! Que puis je faire ?

Toujours rien. Très énervé, il hurle et tape du poing sur le comptoir.

- Mes bagages !! Je veux mes bagages !!!

L’hôtesse arrête sa discussion, regarde Georges avec étonnement, décroche le téléphone et compose un numéro.

- Allo, la sécurité, pouvez-vous venir au comptoir 17. Il y a ici un individu très agité qui m’inquiète.

Deux minutes plus tard, deux solides gaillards arrivent.

- Alors monsieur, que se passe t-il ? Vous êtes énervé par le voyage, se sont des choses qui arrivent souvent. Nous allons vous amener voir le médecin de la base.

- Mais ça va très bien !! C’est juste que cela fait dix minutes que je demande... !!!

Sans l’écouter, les deux molosses l’empoignent et le font entrer dans les locaux administratifs. Georges pense que s’il continue à hurler, on va lui mettre la camisole de force et se laisse donc faire.
Une jeune infirmière le prend maintenant en charge et l’introduit dans une petite pièce.

- Attendez là, le docteur Blanchard va bientôt vous recevoir.

Une demi-heure plus tard, on le conduit devant un petit barbichu.

- Bonjour monsieur Richard. Ne vous inquiétez pas, ce qui vous arrive est très fréquent. 24 heures de repos chez nous et tout reviendra dans l’ordre. Je vais vous ausculter et après, on vous amènera à votre chambre. On me dit que vous venez d’arriver mais je ne vois pas vos valises. Où sont-elles ?

- Mais ça fait des heures que je m’évertue à vous dire que je n’ai pas de bagages !!!!

Le médecin le regarde avec étonnement, se gratte la tête, griffonne quelques mots sur un papier et appuie sur un bouton rouge.

Deux énormes infirmiers, qui semblent être des cousins des vigiles de l’aérogare, entrent dans la pièce. De nouveau, les pieds de Georges se détachent du sol.

- Ne vous inquiétez pas, on vous prêtera une brosse à dent.

...

Un mois que Georges est arrivé sur le sol lunaire, le cœur battant. Avant de partir, il s’était préparé de longues semaines pour ressembler à ceux qu’il voyait sur son écran cérébral. Pour leur ressembler, il était allé faire de la musculation plusieurs fois par semaine.
L’euphorie de l’arrivée fût cependant de courte durée. Passée la première semaine pendant laquelle il n’eut pas beaucoup de temps pour penser, contraint de régler mille et un problèmes, il comprit que la Lune n’avait pas grand-chose à voir avec l’éden dont le gouvernement terrien ventait les mérites.

Rien n’était naturel sur la Lune : pas de chiens, pas d’oiseaux, pas de rats,...

Depuis son arrivée, il n’avait pas encore osé sortir de la cellule de 7m² dans laquelle il vivait, autrement que pour aller travailler ou acheter de quoi manger.

Un soir, il décida cependant de sortir de sa cage et se dirigea vers un établissement qu’il avait repéré en allant travailler : le « moon safari ».

Le « moon safari » avait un nom prometteur mais il ne fallait pas s’y tromper. En guise de grand gibier, une foule d’êtres décharnés buvait des boissons alcoolisées réalisées à partir de roche lunaire transformée en un liquide acre et visqueux.

Ici, pas de buveur de bière et encore moins d’alcools forts. Ces derniers, importés de Terre, étaient totalement hors de portée des bourses des clients du « moon safari ».

Le climat lunaire n’avait pas encore défiguré Georges. Il n’avait pas perdu ses grosses joues bien pleines qui lui donnaient un air un peu enfantin. Quand il entra dans le bar, les clients se retournèrent sur celui qu’ils prenaient pour un touriste sans cacher leur mépris.

Georges commanda un « ice cube », une boisson au goût comparable au gin. C’était encore ce qu’il y avait de plus proche de ce qu’il connaissait sur la Terre. La serveuse était souriante et avait une belle peau bleue, comme c’était alors la mode sur la Lune.

Il n’y avait pas de fumée. Les premiers plans de tabac avaient été plantés quelques mois avant son arrivée et il faudrait compter encore deux ans pour que les premières cigarettes soient commercialisées.

Seule chose qui était la copie conforme de ce qu’il avait connu sur Terre : la musique.

Le « moon safari » était en effet un bar rétro. L’un de ses collègues lui avait expliqué que c’était le nom d’un album d’ « air », un groupe français du début du XXIème siècle. On repassait aussi des vieux tubs de Gorillaz et des Posies qu’avaient écouté les grands parents de Georges.



...

Georges avait visiblement abusé du « ice cube » et s’était endormi sur une table du « moon safari ». Il sentit qu’on le secouait et ouvrit les yeux. C’était la jeune serveuse bleue qu’il avait vu en arrivant. Il était maintenant seul dans le bar. Les chaises étaient retournées sur les tables et une grosse dame verte passait la serpillère.

- Ca va aller monsieur ?

- Euh, oui. Merci.

- Le bar est fermé. Vous allez pouvoir rentrer chez vous ?

- Oui, oui.

Georges se leva péniblement et paya les 24 tariks : le prix de ses consommations.

Sur le chemin du retour, il se disait que la jeune serveuse était bien gentille et qu’il se sentait bien seul. Le lendemain, il retournerait au « moon safari ».

Sur Terre, il n’avait jamais été très chanceux avec les femmes mais sur la Lune, peut être que ce serait différent. Le lendemain, il s’acheta du parfum en sortant du bureau et une combinaison à carreau qu’il trouvait du dernier cri.

A 22h, quand il entra dans le bar le lendemain, deux gars accoudés au comptoir se retournèrent sur lui.
Le plus gros des deux le regarda en parlant bien fort pour que tout le monde l’entende.

- Vous avez vu le terrien, il a récupéré la combinaison de son grand père !

Toute l’assemblée se mit à rire. Le compère de celui qui venait de parler ajouta :

- Oui, et je sais pas dans quoi il est tombé. Il sent une drôle d’odeur et...

La serveuse bleue lui coupa la parole.

- Laissez le tranquille. Moi, je trouve que ça veste est très bien et qu’il ne sent pas si mauvais.

Le gros regardait toujours Georges.

- Petit veinard, vous avez touché le cœur de Malia. Elle aime bien les jeunes terriens vous savez... mais ça ne leur porte pas toujours bonheur.

De nouveau, les rires éclatèrent. La serveuse bleue était rouge de colère. Elle remplit un verre et jeta son contenu à la figure du gros qui s’essuya la figure sans cesser de rire.

Georges n’avait pas compris le sens des dernières paroles de son adversaire mais au moins, maintenant, il connaissait le prénom de la serveuse. Il se mit dans un coin, attendant le départ des buveurs. Quand le bar fut vide, Malia se dirigea vers lui.

- On va fermer, vous voulez encore prendre quelque chose ?

Un éclair d’audace vint frapper Georges qui attendait ce moment depuis son arrivée.

- Euh...oui. Vous ne voulez pas m’accompagner ?

Un peu surprise, Malia réfléchit quelques secondes.

- Pourquoi pas.

Incroyable, se dit Georges en voyant la serveuse arriver avec deux verres. Il y a donc quelque chose de positif ici. Si toutes les sélénites sont comme ça...

Il la regarda attentivement et la trouva vraiment très belle. Il commença à lui raconter sa vie lunaire en essayant de se présenter sous un jour favorable. Au bout d’un moment, il se rendit compte que Malia baillait.

- Ecoutez monsieur. Votre histoire est très intéressante mais j’ai une vie moi. C’est mille tariks pour la nuit.

...

Georges repasse sur son écran les programmes des 74 candidats, plus par habitude que par intérêt. A midi, il se décide à ouvrir et à installer le « kit élections » qu’il a reçu la veille. En branchant la prise, il ne voit pas apparaître l’écran de choix. Quelque chose ne va pas.
- Si votre « kit élections » ne fonctionne pas, appuyez sur 1.
Georges appuie sur 1.
- Veuillez prononcer les 8 chiffres qui correspondent au numéro de l’erreur.
N’ayant jamais entendu parler de ces 8 chiffres, il sent une légère angoisse l’envahir et se décide à contacter la hot line.
- Si vous ne connaissez pas les 8 chiffres, vous pouvez les trouver à partir de l’écran d’accueil de votre « kit élections ».
- Mais c’est justement parce qu’il ne marche pas que je vous appelle, hurle Georges !!
- Désolé, nous n’avons pas compris. Veuillez répéter.
Georges raccroche et jette rageusement l’appareil qui, avant même de toucher le sol se met à sonner.
- Tu as voté ?
- Mon kit élections ne fonctionne pas.
- Il ne te reste plus qu’à te rendre à l’Isoloir.
Georges respire profondément avant de répondre à sa mère.
- Tu sais, j’aime pas trop cet endroit. C’est loin, et on dit que là bas, il y a des gens louches. Je préfère encore ne pas voter.
- Allons, allons, tu passes beaucoup trop de temps devant ton écran. Ca te fera sortir, ça te fera voir du monde. Peut être comprendras tu enfin pour qui tu votes. Tu sais que tes grands parents y allaient pour chaque élection et...
- Oui, je sais, tu m’a déjà raconté dix mille fois, réponds Georges agacé.
- Tu fais comme tu veux mais tu vas mal finir si tu continues à t’isoler comme ça. Je sais que tu as vécu des moments difficiles sur la Lune mais il faut te ressaisir.
Cette dernière phrase l’intrigue. Il voudrait lui répondre mais elle a déjà raccroché.
En reposant l’appareil, il déclare tout haut, d’une voix un peu solennelle :
- J’irai à l’Isoloir.

...

Georges arriva essoufflé aux abords de l’Isoloir.
- Pff... dit-il en s’essuyant le front.
Plusieurs navettes aquatiques lui étaient passées sous le nez avant qu’il réussisse à entrer à l’intérieur de l’une d’elles. Les hommes et les femmes le regardaient avec un air soupçonneux ou peut être était ce lui qui l’imaginait.
Une fois déposé par la navette devant l’entrée du grand ascenseur du « champ de mars » qui conduisait aux villes subaquatiques, il dût à nouveau faire la queue.
Georges ne regretta pourtant pas le déplacement. Comme on lui avait conseillé, il s’était précipité vers la vitre du fond en entrant dans le wagon vertical et avait collé son visage contre la paroi. La descente de l’ascenseur commença et il vit apparaître le sommet de ce qui avait autrefois fait la gloire de la capitale. A mesure qu’il descendait, la base de l’énorme édifice métallique s’élargissait avant de disparaître finalement à la vu de Georges.
L’Isoloir se trouvait dans la quatrième ville souterraine, là où vivaient les plus pauvres, ceux qui n’avaient pas les moyens d’acheter un kit élections. Le jour n’y parvenait jamais et Georges ne connaissait pas l’origine de la lueur blafarde qui illuminait le quotidien de ces laissés pour compte.
Comme il s’y attendait, l’Isoloir était presque vide. En tout est pour tout, il n’y avait que 200 personnes pour occuper les dizaines de milliers d’alvéoles qui permettaient de voter. Georges longea pendant quelques minutes dans le grand couloir pour observer le spectacle puis, il entra dans une cabine. Sur l’écran, les 74 candidats qui défilaient se différenciaient plus par leur aspect physique que par leur programme. Sans trop savoir pourquoi, il vota pour un chauve.
En sortant de l’Isoloir, il fût attiré par un attroupement qui s’était formé autour d’un étrange personnage.
Le petit homme était un représentant du Nouveau Parti Antilunaire. Un parti interdit qui dénonçait les exactions qui avaient lieu sur le satellite. Ils voulaient revenir à l’idéal des origines de la conquête lunaire théorisées 200 ans auparavant par un certain Jacques Cheminade.
Peu après l’arrivée de Georges, les engins volants des forces de l’ordre s’étaient profilés à l’horizon et la foule avait commencé à se disperser. Le petit homme avait pris ses tracts sous le bras et ses jambes à son cou.
Toutefois, il en laissa tomber un dans la précipitation que Georges s’empressa de ramasser.
Il était question d’un rassemblement. Un lieu, une date et une heure étaient indiqués.

...

Georges entra énervé dans le bureau de son chef et claqua la porte.
- Asseyez vous monsieur Richard...que puis-je pour vous ?
- Je cherche le temps que vous m’avez fait perdre ! répondit-il en haussant la voix.
- De quoi parlez vous ?
- De quoi je parle !? De quoi je veux parle  !!?? Six mois, vous m’avez fait perdre six mois de mon temps en m’envoyant sur la Lune !!!
- Vous n’avez pas aimé votre séjour ? Pourtant, lorsque je vous ai proposé la mission, vous aviez l’air très enthousiaste.
- Evidemment, avec tout le foin qu’on fait ici autour de la Lune...mais ça ne va pas durer, je vais leur dire la vérité sur la Lune, sur ce cailloux sans vie, sur ses habitants qui sont plus morts que vivants et sur la manière dont ils sont traités.
- Si j’étais vous, je ne parlerai pas trop, les autorités n’aiment pas qu’on dise du mal de notre satellite.
- Vous me menacez? Vous pensez me faire peur ?
- Je vous mets juste en garde. C’est exceptionnel que les personnes qui partent sur la Lune rentrent un jour sur Terre, vous savez ? Vous avez eu beaucoup de chance, n’abusez pas de la clémence de nos dirigeants.
Georges regardait son chef les yeux écarquillés.
- Qu’est ce que vous racontez ?
Visiblement, satisfait par l’air abasourdi de son subordonné, Philippe Bouvier ralluma son cigare avant de poursuivre.
- Vous vous souvenez des circonstances de votre retour ?
- Non, j’étais dans le coma, vous savez bien...mais on m’a raconté.
- On vous a raconté beaucoup de choses monsieur Richard. Restez en là et reprenez votre vie d’avant comme si rien ne s’était passé. Croyez moi, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.
Il appuya sur un bouton et demanda qu’on vienne chercher Georges puis, il se leva, le regarda à nouveau et lui tendit la main.
- Cessez de rechercher le temps perdu comme cet écrivain français du XXème siècle dont j’ai oublié le nom. Ca n’a pas de sens.
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Felix Culpa · il y a
Vous m'emmenez loin, vous me faites rêver, voyager, vous me redonnez le sourire et me rendez ma jeunesse ! Merci !
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Edouard Latour · il y a
C'est le but, merci beaucoup, ça me fait chaud au coeur
Image de Felix Culpa
Felix Culpa · il y a
Permettez-moi de vous faire découvrir mon univers court et noir !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/court-et-noir

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