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Emma Bru

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Elle avait choisi. Choisi le mariage, les enfants, la vie à la maison. Cette vie-là, ce serait la sienne. 19 mars 1965. Jusqu’à ce jour, elle était une jeune femme libre et indépendante. Elle avait également de nombreuses aptitudes. Pourquoi laisser tout cela derrière elle ?

Paul lui avait proposé de devenir sa femme avec ce projet simple : « je travaillerai », « fonder une famille », « s’occuper des enfants ». Elle aurait pu n’accepter que partiellement, revendiquer l’importance de son accomplissement personnel hors de l’enveloppe de la vie de famille. Non, elle accepterait la totalité du contrat. Elle s’en fichait.
Le sentiment qu’elle se réaliserait en soutenant les aptitudes des autres qu’elle élirait comme ses proches. Son futur époux bien sûr, mais aussi les enfants qu’elle mettrait au monde. Elle était curieuse de voir ces personnalités émerger. Elle les aiderait, les soutiendrait, se nourrirait de leur vie à eux.
Elle était pleinement consciente qu’elle s’effacerait peu à peu derrière leurs visages, mais elle acceptait cette destinée.

Elle était certes curieuse de beaucoup de choses, apprenait vite... Des dispositions sans doute, mais pas assez remarquables, estimait-elle, pour qu’elle soit prête à les approfondir. Elle aimait mieux l’idée que l’on se dise : « elle aurait pu si elle avait voulu... », laissant ainsi flotter l’image de possibilités non accomplies ou, plus exactement, volontairement sacrifiées. Plutôt que de prendre le risque d’échouer... Là avait toujours été sa pire crainte.
Elle ne se leurrait pas sur sa volonté friable s’agissant d’elle-même. En revanche, pour les autres, elle se sentait incroyablement forte.
Alors, oui, elle avait choisi. Sidonie – sa mère était une grande admiratrice de Colette – serait une femme au foyer.
Tout s’enchaîna dès lors assez vite : mariage le 2 juin 65, naissance de Gabrielle – Colette toujours... – en octobre 66, d’Alice en 68 et d’Hadrien – un clin d’œil à Yourcenar cette fois – en 71.

Elle a tout fait scrupuleusement : les bains, les couches, les rendez-vous à l’école, les trajets pour le sport, la musique... Elle n’a rien délégué à personne, ne reprochant jamais à son mari, presque totalement dévoué à son travail, de ne pas être un peu plus impliqué. Elle s’en accommodait. Plus encore, elle aimait cette sensation de pleinement embrasser la vie de ses enfants. Elle racontait à Paul le soir les faits les plus marquants : telle découverte exaltée de l’un, telle blessure d’un autre..., tout ce qui traduisait l’émergence de la personnalité de leur progéniture. Outre ces portraits serrés, elle relatait aussi à Paul nombre d’anecdotes quotidiennes avec un luxe de détails et de commentaires qui l’amusaient beaucoup, car il savait qu’elle en rajoutait. Des phrases, des attitudes. Il ponctuait alors fréquemment son écoute d’un « vraiment ? », laissant entendre qu’il la soupçonnait d’enjoliver quelque peu son récit. Une façon de donner un relief au quotidien qui sans cela, pensait-elle, pourrait paraître trop insipide.

Les années ont passé, ont défilé même à une vitesse vertigineuse. Il y eut certes des temps morts, mais aussi des temps déchirés par les heurts ou l’inquiétude. Querelles conjugales, cent pas dans un couloir d’hôpital guettant la mine du chirurgien au sortir du bloc opératoire, nuits blanches attendant sans mot dire mais le cœur battant les retours tardifs de quelques fêtes adolescentes, résultats d’examens sanctionnant une étape décisive du parcours de l’un ou de l’autre de ses enfants...
Une gentillesse increvable, une capacité à absorber tous les coups du sort ou les paroles blessantes. Quelles que soient les entailles susceptibles de meurtrir son moral, l’attention de Sidonie ne s’est jamais détournée longtemps, se recentrant au plus vite sur son noyau familial. Pour le dynamiser, l’entourer, l’inscrire dans le cadre tendre mais solide d’une vie ascendante.

Au bout du compte : Gabrielle a suivi ses pas, puisqu’elle est également devenue femme au foyer ; Alice enseigne la littérature dans un lycée ; Hadrien est devenu vétérinaire suivant en cela sa sensibilité animale. Comme sa mère, il avait toujours été plus sensible à la douleur sans paroles des animaux qu’à celle souvent trop bavarde des êtres humains.
En chacun de ses enfants, finalement, Sidonie retrouvait une part d’elle-même : désir d’orchestrer la vie de famille, amour des livres, proximité avec les animaux. Elle ne s’en attribuait nullement le mérite, mais elle s’estimait heureuse de pouvoir pleinement reconnaître ses enfants comme tels.

Le plus important : elle sait qu’ils l’aiment. Ils ont bien eu parfois quelque reproche à faire ou quelque frustration à exprimer, mais cela ne pèse pas lourd au regard de l’amour qu’ils lui portent. Ils lui ont dit pour les uns, lui ont écrit pour les autres et, surtout, lui ont démontré souvent. Ils sont là quand il faut, aux périodes choisies : aux anniversaires, dans le courant de l’été, à Noël et même un peu plus que cela, offrant un soutien moral et tout simplement une marque réitérée de leur attachement.
Le temps ridant peu à peu la façade de son existence, une question la taraude désormais de plus en plus fréquemment. Si Paul meurt avant elle, que se passera-t-il ? Elle se dit qu’avec un peu de chance un de ses enfants ne la laissera peut-être pas croupir seule dans sa peau de vieillesse. Mais elle ne le demandera jamais, c’est certain.

Paul et elle avaient eux-mêmes accueilli Marthe sa mère, puis la mère de Paul. Les pères n’avaient pas eu le temps de solliciter cette grâce de leurs enfants. Ils ont certes accompagné mère et belle-mère, mais elle sait ce que cela leur a coûté d’heures moisies, de cliquetis de déambulateurs et d’échos de perte de raison. Miroir déformé d’un possible elle-même qui a laissé ses traces : la hantise, bien sûr, de mourir après que sa raison se sera enfuie, de lourdes odeurs aussi de la mort qui s’installe dans l’espace clos d’une pièce. Elle ne peut d’ailleurs guère entrer dans la chambre qui les a accueillies tour à tour sans avoir l’impression que subsistent des relents d’urine.
Elle a eu beau désinfecter la chambre, repeindre les murs, arracher la moquette pour y faire poser un lino, l’écho de ces corps déliquescents se signale immanquablement à sa conscience. Chaque fois qu’elle refait le lit pour accueillir un invité, elle ne peut s’empêcher de regarder sous le matelas pour vérifier s’il ne traine pas encore quelques papiers de bonbons que sa belle-mère mangeait en douce au cours des derniers mois. Parfois aussi, elle croit encore percevoir le bruit du déambulateur qui émergeait péniblement du couloir pour les rejoindre dans le salon. « Oh non, elle est réveillée ! », étaient les mots qui lui traversaient alors l’esprit. Elle regrettait intérieurement cette pensée, mais elle était telle. Les mois passant avaient empilé des couches épaisses de fatigue mentale qui, malgré sa mauvaise conscience, lui signalait que la cote d’alerte avait été atteinte.
Alors, oui, si d’aucuns souhaitent l’aider à achever son parcours, elle ne refusera pas, mais pour autant qu’elle ne cliquette pas trop et n’empoisonne pas ses proches de radotages plus ou moins aliénés. « Penser à leur faire promettre », se répète-t-elle à chaque fois que cette pensée l’assaille. Mais elle n’en est pas là. Pas encore.

Aujourd’hui, 25 novembre 2013, Sidonie a 72 ans. A-t-elle raté quelque chose ? Peut-être... Quelques années de liberté supplémentaires ou une vie plus aventureuse en Australie avec son premier amour ? Une plus grande concentration sur elle-même qui l’aurait amenée à écrire un livre ? Peut-être... Mais elle a l’essentiel : son mari, ses trois enfants, ses livres, ses chiens et sa maison à la campagne. Tout cela n’est ni un simple apparat « bourgeois » comme le déclareraient nombre d’esprits rabougris, ni un simple décor monotone à ses yeux. C’est son voile de tendresse, son recoin pour lire en paix, sa grotte confortable face à un monde effrayant et qui, au fond, ne l’intéresse guère.
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Jean Calbrix · il y a
Bonjour Emma ! Vous avez soutenu mon sonnet Mumba et je vous en remercie. Il est désormais en finale. Le soutiendrez-vous de nouveau ? https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba Bonne journée à vous !
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Emma Bru · il y a
Bonjour Jean. Soutien confirmé. Bonne chance !
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Jean Calbrix · il y a
Merci à vous, Emma !
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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle qui aurait pu s'intitulée Une Vie comme le titre d'un roman de Maupassant. A 72 ans, Sidonie jette un regard sur ce qu'à été sa vie. Sa vie de famille l'a comblée même si elle a dû faire une croix sur certains de ses désirs. Bravo, Emma, pour votre texte très agréable à lire et qui coule comme "un long fleuve tranquille". Je clique sur j'aime.
Je vous invite à lire un sonnet qui relate le drame d'un jeune homme qui fuit son pays : http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mumba
Bonne journée à vous.

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Patricia Burny-Deleau · il y a
Une vie toute simple dont le récit procure des sentiments opposés. Horreur face à ce sacrifice de soi et admiration pour les réussites obtenues. Bilan : chacun doit rester le maître de sa vie car le bonheur est une notion complètement subjective.
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Najwa · il y a
Nouvelle pleine d'émotions et qui reflète la réalité de la vie. BRAVO !
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Emma Bru · il y a
Merci !
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