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Les menottes du vieux Léonce

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Bellinus

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Cette nuit de septembre, il est revenu le visiter en rêve. Et Léonce n’a pu, affolé, que trottiner en hâte vers son ordinateur- confident... Le rêve était pourtant anodin, grotesque même, comme le sont souvent nos fantasmagories nocturnes, une visitation en définitive ingénue et presque charmante – du moins au commencement.

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Ils sont assis l’un en face de l’autre et le beau chanoine apprend au garçonnet à faire... une tarte Tatin. (Quand on vous dit que le rêve fut mignon !) Le maître queux enseigne doctement, tandis que l’élève s’applique, refait les mêmes gestes, épluche soigneusement les fruits en tirant un peu la langue. Mais peu à peu, voici que Monsieur le Supérieur, délaissant pommes et pâte, se met à parler, parler, parler d’autre chose... Il veut convertir son apprenti à une science nouvelle – qui fait un peu peur au clergeon, comme un gros mot mal poli – mais l’autre entend convertir séance tenante le petit Léonce à la Pissikanalyse (texto dans le rêve !) – lui explique-t-il, d’une voix péremptoire, de plus en plus enflammée, de plus en plus pressante. Le prêtre à présent éructe, se fâche, questionne le môme, le pousse dans ses retranchements, puis se radoucit, veut à tout prix lui faire répéter en même temps que lui : Pis-si-ka-na-ly-se, Pis-si-ka-na-ly-se... L’enfant n’y parvient pas, aucun son ne sort de sa gorge nouée. Chez son répétiteur, nul geste déplacé ni menaçant. Seulement ses mots hachés qui se bousculent, enflent et envahissent le dormeur. Jusqu’au moment où, soudain impertinent, enfin indocile, Léonce tient tête au pédant, se rebiffe, se lève trop brusquement en jetant au loin son opinel. Les épluchures s’éparpillent. Le plat en grès tombe de la table, explose avec fracas, se répand partout en mille tessons tranchants : fin du rêve.

Voilà Léonce tremblant, encore sonné devant l’écran magique qui soudain bleuit, s’anime de moi et de je, pressés, torrentueux qui crépitent dans le silence de la nuit :

............................ En ce temps-là, à neuf ou dix ans, j’étais cet enfant docile et jamais révolté. Un môme secret et sensible. Un peu artiste. Un brin pianiste. Et poète en herbe. Un tendre. Un timide, quoi ! Je voulais être impeccable, toujours, en toutes circonstances. Oui, le petit Léonce voulait surtout être aimable et aimé. Qu’on m’aimât pour l’être secret que j’étais en profondeur, caché sous mon gentil sourire, ma raideur appliquée et mes billets d’honneur. Belle prestance ! Funeste apparence. Mon blazer de bel enfant sage comme une image me desservait car, à mon corps défendant, souvent à mon insu, je suscitais par ma spécificité des fantasmes dérangeants chez la plupart de mes condisciples comme chez certains de mes maîtres enjuponnés et pompeusement appelés à l'époque « directeurs de conscience."

Dans la serre climatisée du petit séminaire où le moindre détail de l’existence était spiritualisé, où chaque article du Règlement était sublimé, où l’étude des Humanités le disputait sans cesse à la tension vers la sainteté, j’aurais dû me sentir – tant j’étais pieux et studieux – comme un alevin dans l’eau lustrale. Mais une tempête agitait souvent la flaque tiédasse du bénitier. Car deux injures fusaient quotidiennement à mon encontre, de terribles grains me foudroyaient, me laissant anéanti, sans voix, sans riposte possible. Guérilla ordinaire, amour-propre sur le qui-vive, honneur bafoué. Douleur chronique sans cesse ravivée, escarres de l’âme jamais cicatrisées...

La première injure se passe de commentaires. « Eh ! La fille ! » C’est clair. Sans appel. J’avais, il est vrai, des mains très fines, je préférais Schubert au Tour de France et je rougissais facilement de la moindre historiette salace. « La fille ! ». Ce quolibet d’avant-hier anticipait « l’enculé » d’aujourd’hui. Toujours le nerf sexiste de l’injure, la marque de la différence jugée obscène. Toujours cette cruauté inventive des enfants au doux Royaume de l’innocence. Ce fut sans doute à cette époque, dès la classe de Septième, que je sentis poindre en moi une misogynie latente, indispensable anticorps qu’il fallait cultiver : ne jamais ressembler aux filles, ne pas frayer avec elles – exception faite de la Vierge Marie – rester coûte que coûte dans le clan des garçons, quitte à en pâtir, le clan des durs. Bastion du séminaire, meute des congénères demain confrères, troupeau docile d’enfants-clercs ayant déjà sur eux cette sorte de (fausse) paix prématurée louée par Lacordaire, pépinière pilote où sont triées et sélectionnées hors de la chair les Semences de l’Esprit et « où l’on n’étudie pas seulement les livres – dixit saint Guitton de l’Institut – mais ce livre intérieur qu’on se fait de soi-même. »

Aujourd’hui, soixante années plus tard, un second sobriquet, encore plus infamant, résonne toujours à mes oreilles. « Ficelle ! Ficelle ! » S’attiraient ce surnom suggestif tous les premiers de classe, ceux qui collectionnaient les 10 en conduite, les premiers prix d’Excellence et de Diligence, la poignée de séminaristes modèles qui étaient les chouchous des maîtres. Chaque fois qu’un camarade me lançait au visage, avec un regard noir, « sale ficelle ! », j’en avais bien pour trois jours à m’en remettre et à renifler la nuit dans mon oreiller.

Ah ! Si seulement j’avais pu être mauvais élève, mauvais séminariste, juste un peu, pour faire comme les autres. Un soupçon de rébellion ! J’essayais, de temps en temps, mais sans grands résultats : mes barbarismes volontaires en latin avaient des allures de bouffonneries suspectes et le sourire indulgent du professeur restituait, en même temps que la copie, l’honneur du cancre d’opérette et l’estime intacte du pédagogue. Une fois ou l’autre, je m’étais aussi évertué à fumer en cachette dans les cabinets pour contracter l’odeur interdite, mais j’en étais chaque fois pour mes frais, si mal fichu pendant le cours que je n’osais plus réitérer ce défi héroïque. Par bonheur, deux ou trois fois l’an – défaillance naturelle sans ombre de préméditation – il m’arrivait d’être surpris en flagrant délit de bavardage sur les rangs. Le pion soulignait d’autant plus l’incartade qu’elle était chez moi rarissime et incongrue. L’écart n’était-il pas provocateur ? Ou pire, contagieux. Il fallait donc faire un exemple. Vite, l’abbé, un bon coup de gueule pimenté d’ironie. Aussitôt, tous les yeux se braquent sur moi. Sourires en coin et ricanements. Comment notre petit saint va-t-il s’en sortir ? Mon visage vire à l’écarlate, mon regard assiégé chavire (je sens mes globes tournebouler stupidement et mes lèvres trembloter). Ce rictus empourpré me ridiculise urbi et orbi. Cruauté du sort ! Normalement, je devrais être comblé, mais je n’y parviens pas, c’est trop brutal, trop extrême. Il m’aurait fallu du temps pour m’entraîner ou pour m’immuniser. Défaut de préavis ! Cette incartade, si banale chez la plupart, voilà qu’elle devenait chez moi obscène, monstrueuse, im-par-don-na-ble. L’avantage minime que j’aurais pu gagner en popularité, voilà que je le perdais sur-le-champ du fait de ce corps indocile, à cause de cette mimique imbécile qui me trahissait. J’aurais souhaité les voir tous sourire de connivence et me congratuler à coups de tapes viriles dans le dos ; mais je ne suscitais que leur mépris devant mon air déconfit et ma moue de gonzesse. Je perdais tout au change et me réservais pour le dessert le pire et le meilleur : les larmes, le déluge du dortoir, sous le polochon complice, quand s’allongent les ombres redoutables et que s’approche pas à pas l’hydre Solitude qui pose son mufle lourd au creux de la poitrine et brûle les joues de larmes salées, intarissables, bouillonnantes et impérieuses. Ah ! Ce désir fou de tout oublier, de me gommer à jamais dans un repli de nuit...

Où trouver la consolation ? À qui confier ma peine ? Heureusement, la Providence veillait... J’aimais bien Monsieur le Supérieur ; lui, m’aimait beaucoup, beaucoup trop, enfin, bizarrement. Avec lui, j’avais l’impression de ne pas être une ficelle, mais une pelote entière ! L’oratorien était un bel homme, frisant la quarantaine, très grand, le regard bleu, les tempes argentées. Pensez au Michel Piccoli des films de Sautet, ajoutez une soutane noire, vous tiendrez le sosie du chanoine Pancrace Panduloup. Étrange prénom ! Tonique consonance ! C’est sans doute à cause de la sonorité percutante de son nom que les élèves appelaient leur Supérieur Pan Pan. À moins que ce fût pour évoquer, sur le mode plaisant, sa légendaire sévérité (on exorcise ses terreurs enfantines comme on peut !). Aussi à l’aise sur une estrade de conférence que sur un terrain de foot, aussi virtuose à l’orgue qu’à la belote, sachant adoucir sa voix de baryton jusqu’au pianissimo méditatif pour la faire exploser l’instant suivant dans une philippique enflammée, Pan Pan était aussi détesté qu’il était admiré. Ce prestige ambigu, cette popularité forcée, la charge éducative qui pesait sur cet être d’exception, source d’isolement et d’inévitables rancœurs, tout cela explique peut-être la solitude du chanoine et son attachement singulier pour les jeunes garçons.

Une ou deux fois par semaine, durant l’étude du soir, le Supérieur me faisait appeler. C’était l’épreuve initiatique. J’attendais cet honneur qu’il fallait mériter. Mais je devais d’abord endurer les regards narquois de mes condisciples puis l’épreuve des deux portes. Ces portes maudites séparant le couloir du bureau impérial, comme le favori les appréhendait ! Quelle diabolique invention rendant le contact si ardu ! Fallait-il frapper à la première ? Mais l’abbé n’entendait rien. Frapper plus fort, au risque de paraître malotru ? Ne valait-il pas mieux entrouvrir la première porte et heurter à la seconde ? Coupable indiscrétion. Le plus sage était encore d’attendre dans la pénombre la sortie d’un hypothétique visiteur. Comble de malchance, il y avait toujours un camarade passant par-là pour persifler entre ses dents : « Ficelle ! Ficelle ! » Et le temps s’étirait... Maudites semelles de crêpe crissant au moindre geste sur le parquet trop bien encaustiqué ! À bout de crampe, je finissais par pousser enfin la première porte – quitte à friser l’impudence – puis par frapper, d’abord imperceptiblement, puis un peu plus fort, sans paniquer, le cœur battant la chamade, pris au piège dans trente centimètres d’obscurité et d’odeur de pipe froide, au risque d’être coincé dans ce réduit, asphyxié, surpris en flagrant délit de ficellerie. « Mais entrez donc ! » aboyait une voix exaspérée. Ouf ! Sauvé pour cette fois.

Dès qu’il m’apercevait, le père Pancrace se radoucissait, m’adressait un sourire radieux et me faisait asseoir sur son canapé de velours rouge, entre la bibliothèque vitrée et le philodendron géant. Il se posait à côté de moi, tout près, tout contre, et s’emparait voracement de mes mains en m’interrogeant négligemment sur ma vie d’interne. Ah ! Ces mains ! Comme il en raffolait, les soupesant, les caressant, jouant avec elles, les baisant longuement dans la paume, à l’endroit où la peau est moite et odorante. Quand elles étaient maculées d’encre violette, le prêtre me réprimandait affectueusement et sa voix se faisait tendre et cajoleuse. Lorsque le dessus de mes mains se couvrit d’un duvet prometteur, le Supérieur eut l’air franchement contrarié, voire déçu, comme si, entre ses doigts, une rose se fanait. Parfois, certains soirs, une lueur de malice s’allumait dans sa prunelle d’azur mais, quel que soit l’état d’âme, le rituel était immuablement badin : mon adorateur redoublait d’attention pour mes seules mains, gai, enjoué, volubile, maître de céans heureux et détendu, comme un braconnier habile réchauffant entre ses doigts une paire d’oisillons palpitants ou deux lapereaux si tièdes, si moelleux...

J’aimais bien discuter avec Monsieur le Supérieur, ou plutôt répondre poliment à ses questions, heureux de le faire sourire avec des riens, des banalités de collégien, ma docilité un peu gauche sous ma blouse réglementaire... et l’offrande de mes seules mains. En fait, j’étais intimidé et troublé. Car je sentais que j’étais un favori à la fois notable et de bien peu d’importance. Je ne comprenais pas une telle disproportion. Je ne comprenais pas qu’un prêtre aussi célèbre et redoutable pût prendre un si évident plaisir à embrasser des menottes d’écolier à peine propres. Cela me gênait un peu. Ce n’était pas habituel. C’était un jeu frivole, à la fois inoffensif et démesuré. Mais comment lui refuser une telle joie ? Le prêtre montrait un tel contentement, le sourire qui calcinait ses yeux était tellement lumineux, tellement voilé parfois – l’espace d’un instant – d’une sorte de détresse furtive...

Lorsque quelqu’un frappait, l’entretien finissait aussitôt. Mon adorateur se levait électrisé, défroissait sa soutane d’un geste sec et me congédiait avec son plus beau sourire. «  Bien sûr, tu ne souffles pas un mot de nos conversations à tes petits camarades. C’est notre secret, n’est-ce pas ? Promis ? » — Promis. Malgré ma peur l'été, ma fierté aussi, quand il m'emmenait seul avec lui en forêt pour faire le point sur ma vocation, tous deux allongés sur des coussins de mousse... Aujourd'hui le petit bois des Glaisins dominant le lac, ce havre merveilleux devenu une Z.A.C., garde à jamais son secret. Trou noir. Zone blanche. (Est-ce la mémoire qui, offusquée, depuis tant d’années cèle et verrouille ?). Seule surnage l’image d’une femme radieuse, la mère de Léonce, si honorée d’une telle sollicitude, de tout le temps que le grand homme ensoutané consacrait à l’âme de son petit. Mais promis, c’est dit. Juré craché, si je mens, je vais en enfer. J’aimais bien Monsieur le Supérieur.

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Léonce a éteint l’ordinateur. Il regarde ses mains posées sur le bureau, longuement, attentivement. Il est cinq heures du matin, il n’a plus sommeil. En lui, ni contrariété ni rancune. Le vieil homme est juste encore un peu hébété. Incrédule, il scrute ses mains, comme si elles ne lui appartenaient pas. Un demi-siècle plus tard, alors que sont apparues tavelures, taches brunes et veines saillantes, il sent battre encore sous la peau des mots le sang affolé de ses menottes de séminariste dévorées par un gentil ogre.

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Charlette · il y a
J’aime beaucoup votre récit aux tonalités sourdes. Tout est en sous-entendu, en finesse. Et belle écriture, limpide.
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Bellinus · il y a
Merci pour votre lecture et votre appréciation.
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Patricia Burny-Deleau · il y a
On devine entre les lignes une horreur qui nous révulse.
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Alraune Tenbrinken · il y a
C'est d'autant plus poignant que tout est trouble, cet enfant qui malgré ses efforts ne trouve pas sa place dans ce qui devrait être son milieu naturel, ce Pan Pan à l'affection douteuse, le rêve qui vient déjà pointer du doigt -et quasiment taper du poing sur la table- qu'il y a dans le passé quelque chose de lourd, de grave...
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JACB · il y a
Si c'est fort brillamment écrit et élégamment confié , le vécu n'en est pas moins infiltré de souvenirs douloureux dont il est salvateur de se délester.Texte très courageux !
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Bellinus · il y a
Merci. Chaque critique positive est un réconfort.
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Marie · il y a
Cher Michel, j’ai déjà lu le très beau passage sur ces menottes d'écolier, « lapereaux...tièdes et moelleux ». Il me semble que vous avez repris le début et la fin du texte. Je plains Léonce et puis aussi, pardonnez-moi, le père Pancrace.
Vous savez en quelle estime je tiens votre écriture !

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Bellinus · il y a
Merci bis pour un texte bis que j'ai effectivement retravaillé (contexte ecclésial oblige !). C'est dire si le souvenir est prégnant... et si vos compliments, que je sais sincères, sont pour l'auteur récidiviste un baume.
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Luc Michel · il y a
Je n'ai pas de mots. C'est tout simplement un texte exceptionnel. Quelle maîtrise des mots, des émotions, il y a des ombres qu'on ne voit pas dans vos mots, mais on les entend. Un texte absolument sublime, vraiment !
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Bellinus · il y a
Je me sens confus devant toutes ces éloges... Et c'est bien, sous les compliments, d'avoir si bien discerné les ombres et les non-dits. Merci.
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Fred Panassac · il y a
Une situation très ambiguë, subtilement contée. On pressent chez le chanoine Panduloup (Dupanloup ?) des tentations pédophiles qui fort heureusement ne se sont pas concrétisées mais ont troublé la conscience et les sens du jeune Léonce. Beau récit !
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Bellinus · il y a
Merci, Fred. Même hors génitalité, le siège assidu d'un enfant... une pression sentimentale (à forte connotation tactile) sont-ils, oui ou non, déjà dangereux et répréhensibles ?... Et se peut-il que la (ma) mémoire se soit constamment autocensurée pour ne pas consentir au pire "... l'été, sur les coussins de mousses" ? Je ne le saurai sans doute jamais et c'est bien ainsi : le cerveau sait déployer un salutaire cordon sanitaire et éviter une vérité parfois plus mortifère que salutaire. Mais tout cela, enfui, jamais enfoui, est décidément très troublant... Merci de ton attention et bonne écriture !
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