Les Innocents

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Artiste plasticienne, dévoreuse de livres et cracheuse de mots, je vous invite à découvrir mes univers qui trouveront peut-être des échos dans votre imaginaire ou dans votre vie.  [+]

Les innocents...

On disait d’eux qu’ils étaient gentils, le frère et de la sœur de la fermette de l’autre côté du lotissement. Même les personnes qui les côtoyaient peu savaient qu’ils étaient des petits vieux aussi adorables l’un comme l’autre.

Ainsi, Mauricette et Maurice sont restés dans la ferme familiale. Ils ont consacré leurs vies à s’occuper des champs au rythme des saisons. Tantôt dépendants des météos parfois capricieuses ou difficiles, tantôt contrariés par les difficultés financières ou parfois empêchés par des problèmes de santé. Ils ont fait avec car l’apitoiement a toujours été dans leur famille qu’une perte d’énergie. Ainsi, les semaines se sont enchainées jusqu’à faire de leurs rythmes une habitude. La routine devient un confort rassurant et construit petit à petit, brique après brique les murs de sa propre prison. L’envie d’émancipation n’a pas été assez tenace, la prise de risque a été trop effrayante pour que Mauricette et Maurice parviennent à vivre l’un sans l’autre et éventuellement à fonder une famille.

Maurice, lui avait la chance de toujours pouvoir conduire la dodoche pour s’occuper des courses et des différentes choses à faire en ville. Alors qu’handicapée des deux jambes, Mauricette se déplace difficilement avec ses armatures de métal qui lui entourent le bas de ses deux membres. Elle s’occupe comme elle peut de la maison et des repas avec le soutien d’une femme de ménage dorénavant.

Dans la petite maison grise aux volets verts, ils aimaient recevoir des visites régulières de la femme de ménage et de certains vieux amis, ou voisins. Cela les bousculait et les occupait un peu pendant leurs journées un peu moins rythmées qu’auparavant. Mauricette préparait elle-même le café sans toutefois refuser de l’aide pour attraper les tasses dans le vaisselier. Être au courant des deux-trois potins remplaçait la difficulté de se rendre au bistrot. Pour entamer la conversation, ils parlaient de la météo, des actualités récentes et marquantes, ils poursuivaient sur leurs santés et autres douleurs ou difficultés ponctuées de sempiternels « ah oui », « ah bah », « oh ! » Et si Maurice était parti en ville lors des visites, Mauricette s’empressait de lui faire un compte-rendu au dîner.

De la bouche au sourire édenté de Maurice, les mots ne venaient pas toujours aisément. D’une nature réservée, il sentait bien que son niveau intellectuel ne lui permettait pas de suivre des conversations. Il ne sentait pas toujours légitime concernant les prises de position ou, alors il se rangeait derrière les paroles de sa sœur. Malgré cela, vêtu d’un de ses veston et pantalon de velours, Maurice tenait toujours à être rasé de près tous les jours et aspergé d’après-rasage. La bonhommie de Mauricette inspire autant confiance que son allure de grand-mère gâteau. Toujours vêtue de son tablier écru noué autour de sa taille généreuse, son visage souligné de multiples rides s’illuminait à chaque visite ou coup de téléphone. Après avoir embrassé son/ses visiteurs avec sa bouche, ses joues et son menton piquants, elle ouvrait une boite de métal piquetée remplie de biscuits secs en forme de cœur de triangle, de carré dont les messages « aime moi » « soyez sage « j’en veux », « à la folie » « pense à moi » demandaient une certaine attention aux petites mains aventureuses avant chaque pioche.

Au cours d’une conversation, quand l’aisance s’installe, les langues se mettent de temps à autre à crachouiller leur venin sur untel qui était venu prendre le café deux jours auparavant, ou sur une de leur cible favorite comme l’attardé ou le marginal. Dans une majorité de petites bourgades, il est difficile qu’on ne sache pas qui vous êtes, ou quelle maison vous habitez. On se dit bonjour poliment mais on s’espionne du coin de l’œil. L’important est de connaitre les travers, les vices, manies ou autres mauvais côtés de ceux qui habitent la ville. Être au courant de quelque chose est aussi électrisant qu’un épisode postprandial des Feux de l’amour. Et les rumeurs courent à travers les rues et les murs : la Georgette triche régulièrement au loto organisé par le comité des fêtes ; la fille à Pierrot a le feu au derrière avec son maquillage et ses tenues trop légères ; le gars Louis commence à avoir une sacrée ardoise au Coop ; la boulangère s’est remariée avec une espèce de basané qui se fait juste entretenir ; la bande de petits jeunes cons a encore balancé des cadavres de bières dans le cimetière...

La politesse et la servitude ne sont que des convenances empiriques qui attendent parfois l’ascenseur de la pitié et de l’empathie « Va leur rendre visite tu sais bien qu’à leurs âges, c’est bien d’avoir peu de compagnie ! » lançaient certains parents à leurs enfants. « Et puis t’as rien d’autres de bien futé à faire : va leur demander si tu peux leur filer un coup de main au lieu de souffler ! »

Maurice, le vieux gars, et Mauricette la vieille fille, n’étaient pour les enfants et jeunes ados qu’un sale puceau et qu’une sale bonne femme complètement miro. Tous savaient que le puceau avait les mains baladeuses. Comme une mise en garde, ils s’étaient passé le mot discrètement car on sait que ce n’est pas bien de baver sur les petits vieux. Ils savaient que les yeux et les mains de Maurice étaient spontanément attirés vers eux, comme une force incontrôlée et incontrôlable. Ces griffes qui enserrent furtivement et délicatement l’excroissance de l’entre-jambes des petits garçons. Ces bras longs qui font mine d’enlacer de façon amicale mais donc les doigts tripotent généreusement les turgescences naissantes poitrines des filles. Certains jeunes visiteurs étaient devenus maîtres dans l’art de l’esquive ; comme des anguilles, contorsionnant leurs corps graciles ou bien empoignant solidement la main calleuse avec toute l’effronterie juvénile.

Pour autant, Maurice avait des arguments que les jeunes pensaient pouvoir exploiter à leur profit. Maurice savait attirer ces jeunes proies à lui : il payait pour des petits travaux et surtout : il avait une voiture. Pouvoir s’échapper de ce patelin de temps en temps pour s’acheter des clopes et de l’alcool sans ne rien dire aux parents ; tout ceci faisait beaucoup pencher la balance.

Néanmoins, certains ont payé cher la rétribution de cette liberté...

Mauricette détournait son regard, refusant de voir ce qu’elle trouvait peut-être normal : qu’un mâle ait les hormones qui le travaillent. Sans doute redoutait-elle de se retrouver totalement laissée à son sort, abandonnée de son frère si serviable si par mégarde une parole malencontreuse sortait de sa bouche. Elle devait être certainement contente d’être vieille et de ne plus subir le regard affamé de son frère. Combien de nuits blanches avait-elle dû passer angoissée à guetter une ombre, une présence alléchée à l’idée de rejoindre son lit ? La menace l’avait faite devenir de plus en plus autoritaire envers son frère qui retrouvait une mère en sa sœur. Une mère, cette barrière qui freine et annihile tout désir incestueux.

On disait d’eux qu’ils étaient gentils, mais la gentillesse apparait parfois comme une enveloppe délicate qui referme les plus mauvaises intentions. Cette gentillesse amoindrit, voire étouffe les mots, les gestes ou actes abjects.

Et de quelle arme dispose la vulnérabilité face à la puissance perverse de l’adulte ?

La mémoire creuse tant bien que mal à la recherche de détails, de noms, de visages, de paroles,... Puis, cet écho d’un discernement tardif, cette respiration profonde après un manque d’oxygène qui savait sans savoir, qui devine sans la nécessité de preuves.

Certains ont gardé pour eux leur honte, leur dégout, leur haine de peur de raviver trop de souvenirs.

Alors, certains s’estiment chanceux de simples tripotages par-ci par-là, d’autres craignent toujours la moindre main tendue et le moindre effleurage.

Certains ont rejeté leurs propres corps de dégoût, d’autres l’ont mutilé,
torturé, et même détruit.

Certains sont devenus des monstres et ont reproduit le schéma, comme une fatalité.

D’autres l’ont fait taire pour toujours.

Partout, les fantômes de ces enfants devenus adultes s’agitent, pleurent, réclament justice, hurlent la haine et leurs douleurs dans leurs lourdes cages que balance interminablement le monstre pédophilie.
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Lie Dujipérou · il y a
Bravo ! Je ne m'attendais pas au final poignant !
Très bon !

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Sonia hivert · il y a
Merci beaucoup pour ton retour si enthousiaste !
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Clara Manceau · il y a
Personnellement j'ai beaucoup aimé même si parfois mon vocabulaire n'est pas assez bon pour comprendre quelque mot mais en lisant la suite de phrase je comprend très facilement. Je ne m'attendais pas du tout à ce que Maurice soit en faite ce genre de personne franchement bravo j'aime beaucoup ton histoire 😊
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Sonia hivert · il y a
Merci Clara d'avoir été au bout malgré les quelques difficultés que tu as pu rencontrer. Contente que cette histoire t'ait plu !
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Manon Dollé · il y a
Super texte! J'ai franchement adoré la fin qui montre justement les marques, les restes, les conséquences
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Sonia hivert · il y a
Merci beaucoup Manon d'avoir pris le temps et merci pour ton retour !
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Laetitia Etesse · il y a
Très bon texte. Des sentiments exprimés de manière à ce que nous lecteurs les comprenions alors que nous ne connaissons pas ces personnes. Merci
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Sonia hivert · il y a
Merci à toi d'avoir été la première lectrice de ce texte :-)

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