Le Sac

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Elle marchait tranquillement en jetant un regard distrait aux vitrines. Il y avait peu de gens sur les trottoirs. Son sac accroché à l’épaule, les mains dans les poches de sa veste.
Ils ne pouvaient pas résister à ça. Y en a un qui allait forcément venir. C’était leur quartier. Une fois, déjà… Et il avait failli lui déboîter l’épaule. Mais l’idée qu’il lui avait donnée valait bien une épaule. Et puis elle n’avait eu mal que quelques jours.

La secousse violente sur la bandoulière lui arracha un petit cri et lui fit faire un tour sur elle-même, la laissant chancelante, les bras tendus à la recherche d’un appui.
— Au voleur, au voleur !
Sa voix portait à peine, et les quelques personnes présentes ne comprirent pas tout de suite ce qui venait de se passer.
— Mon sac, il m’a pris mon sac !
Des gens s’approchèrent. Elle continuait à geindre.
— Au voleur, mon sac !
Une dame la soutint par le bras.
— Ça va, madame ?
Elle prit appui contre le mur. Un serveur s’approcha en tirant une chaise.
— Asseyez-vous, madame. Qu’est-ce qui vous arrive ?
Elle se laissa tomber sur la chaise.
— Oh, mon Dieu ! mon sac. Il m’a pris mon sac.
Des passants commençaient à se regrouper, intrigués par les cris et piqués dans leur curiosité.
— Vous avez vu quelque chose ?
— J’ai aperçu un type qui courait, mais…
— Quelqu’un lui aurait arraché son sac !
— Quelle horreur !
— Et personne n’a rien vu ?
— Vous avez appelé la police ?
— Vous voulez boire quelque chose ?

Le garçon s’arrêta, essoufflé après avoir pris différentes rues à droite et à gauche. Il s’assit au fond d’un petit parking isolé et ouvrit le sac. Elles sont trop bêtes, ces vieilles. Toujours en train de se balader avec leur sac accroché à l’épaule et les bras ballants ! Les jeunes, elles, elles font gaffe. Elles le passent autour des épaules, ou elles le tiennent serré ! Mais les anciennes !… C’était parfois trop facile.
Après l’adrénaline du vol et de la course, le plaisir de la découverte du trésor !… La plupart du temps, son butin dépassait rarement 50 euros, et il n’avait ni le courage ni les connaissances nécessaires pour se servir des quelques chéquiers qu’il trouvait parfois. Mais là… Il resta un instant la bouche ouverte à regarder au fond du sac. Il leva les yeux pour vérifier que personne ne rôdait aux alentours et les reposa sur…
Putain, il en avait jamais vu en vrai. Il avança sa main, hésita une seconde. Il vérifia de nouveau que personne n’arrivait. Il plongea la main dans le sac et la ressortit armée d’un pistolet qu’il eut du mal à manipuler. Merde, c’était drôlement lourd, ce truc ! Mais c’était un putain de trésor !! Il allait pouvoir revendre ça une fortune, s’il marchait. Et pourquoi il marcherait pas ? Il avait l’air en très bon état !

À peine eut-elle ouvert la porte qu’il se mit à crier. Il y avait bien longtemps qu’il ne savait plus s’exprimer autrement.
— Qu’est-ce tu foutais ? Où t’étais passée ? Qu’est-ce que t’attends pour préparer à bouffer ? Toujours en train de te promener ! T’es vraiment une bonne à rien, saleté !
Elle se laissa tomber sur une chaise. Il arriva dans la pièce comme une furie.
— Qu’est-ce que tu branles, encore ? T’es pas encore allée faire les courses ? Tu te fous de moi ? À 10 heures du mat’ ?
— Tu me fais chier.
— Quoi, qu’est-ce que tu dis ?
— Tu me fatigues. Va les faire toi-même, tes courses. Moi, j’en ai marre.
— Putain, je vais te faire passer l’envie de me parler comme ça.
Avant qu’il ait bougé, elle s’était levée et était partie se réfugier dans la chambre en donnant un tour de clé à la porte. Il se mit à tambouriner contre le battant en lui ordonnant d’ouvrir. Elle tira le tiroir du bas de la commode à linge et en sortit l’étui de cuir. Elle prit le pistolet et l’ajusta dans sa main. Elle déverrouilla la serrure et attendit.

La police avait fini par arriver et avait pris la déposition de la victime. Comme elle n’était pas blessée et ne présentait pas de signes particuliers de confusion ou d’angoisse, ils avaient fini par la laisser rentrer chez elle.

Arrivée devant sa porte, elle s’aperçut qu’elle n’avait plus de clés puisqu’elles étaient dans son sac. Elle se rendit chez le serrurier-cordonnier minute situé au carrefour, qui accepta de la dépanner. Il ne lui fallut que quelques minutes pour venir à bout de l’ancienne serrure. Quand il lui tint la porte pour qu’elle pût entrer, il aperçut une petite console renversée et une lampe brisée sur le sol. Il tendit le bras pour l’arrêter.
— Attendez ! Je crois que vous avez eu de la visite !
— Oh ! mon Dieu…
— Vous devriez appeler la police pour qu’ils viennent constater les faits.
La voiture de police vint s’arrêter devant la maison. Une femme et deux hommes en uniforme s’approchèrent de la porte. La femme et le serrurier leur firent un rapide résumé de la situation. Ils entrèrent tous les uns après les autres, à la file indienne. Au bout de quelques secondes, un cri retentit.
Au commissariat, c’est un officier en civil qui s’occupa d’elle. On l’avait mise dans une pièce à part, seule. Il lui apporta un verre d’eau qu’il poussa devant elle, en s’asseyant. Il avait plusieurs feuilles à la main, qu’il posa sur la table devant lui.
— Madame Rossi, c’est exact ? Fabienne Rossi ?
Elle opina.
— Madame Rossi, auriez-vous l’obligeance de me raconter ce qu’il s’est passé exactement, aujourd’hui ?
Elle leva les yeux vers lui, et il crut qu’elle allait se mettre à pleurer.
— Allez-y tranquillement. Je suis juste là pour mettre toute cette histoire au clair.
— Ce matin vers 11 heures, je me suis fait voler mon sac. Et vos collègues sont venus, et ils ont rempli des papiers. Ça a pris beaucoup de temps. Finalement, j’ai pu rentrer chez moi, mais comme je n’avais plus de sac, je n’avais pas d’argent, et je n’avais pas non plus ma carte pour les transports en commun, alors je suis rentrée à pied. Quand je suis arrivée, je ne pouvais pas entrer puisque je…
— Oui, vous n’aviez plus de sac donc plus de clés, et vous êtes allée voir M. Admir, le serrurier, qui vous a ouvert la porte.
— Oui, et on a refait venir la police parce qu’on a vu des choses renversées et on a eu peur que quelqu’un soit encore dans la maison. Et ensuite les policiers sont entrés et là… (Sa voix se brisa.) Il y avait Thierry, mon mari, qui était allongé par terre avec plein de sang sur lui et partout autour, c’était terrible !
— Je comprends, madame Rossi. Je vous promets que nous allons faire tout notre possible pour retrouver votre agresseur, qui est certainement celui qui a assassiné M. Rossi. Une fois en possession de votre sac, il avait votre adresse et vos clés. C’était tentant. Votre mari l’aura surpris, et il a fait feu. Rentrez chez vous et reposez-vous, vous avez eu une journée plus qu’éprouvante. Nous allons nous occuper de cette affaire en priorité, croyez-moi.

Fabienne Rossi rentra chez elle le cœur léger, ce soir-là. Le petit jeune qui lui avait volé son sac ne tarderait sans doute pas à se faire arrêter. Soit en essayant de vendre le pistolet, soit en s’en servant. Ça lui passerait peut-être l’envie de piquer les sacs des vieilles dames…
Qu’est-ce qu’elle avait pu engueuler Thierry, le jour où il avait rapporté ce truc. Oh, lui, il était fier, ce con. Il n’avait jamais voulu lui dire où et combien il l’avait acheté. Crétin ! Il disait que comme ça, « si un jour y avait un cambrioleur ou un gars qu’essayait de rentrer, eh ben, il s’rait bien accueilli, le con ! ».
Tiens, qui c’était le plus con, maintenant ?

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