"Le chagrin est un costume trop petit pour nos larmes"

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Je voudrais que ma plume encercle des milliers de mots, les apprivoise, et les fasse danser sur le fil ténu de la vie  [+]

« On nous apprend à compter les secondes, les minutes, les heures, les jours, les années, mais personne ne nous explique la valeur d’un instant. »
Donato CARRISI - L’Écorchée



Elle est partie sans tambour ni trompette. Seul son petit bandonéon ratatiné sur ses soufflets dégonflés a été déposé à côté d’elle, dans un compartiment spécialement aménagé. Habillée de sa robe de princesse préférée, celle aux volants bleus et or, elle ressemblait à son héroïne, Aurore, la Belle au bois dormant. Sauf qu’elle, aucun prince charmant ne la réveillerait jamais.

Tout le village s’était donné rendez-vous, et avait revêtu la toilette du dimanche comme on dit. On était jeudi pourtant. Poussettes rutilantes, gamins à vélo, agriculteurs en avance sur la traite des vaches, commerçants sur leurs pas de porte : une haie d’honneur parsemée de fleurs blanches, roses, orange, rouges. Délicates, parfumées, printanières. Dans la vie. Alors que celle-ci avait quitté Clélia quelques jours plus tôt. Des haut-parleurs installés à chaque coin de rue égrenaient en cascade les notes à la fois mélancoliques et entraînantes de  La valse des monstres. Comme une invitation à la danse, à la légèreté, mais aussi à la nostalgie.

Malgré le soleil insolent qui faisait plisser les yeux et apparaître des rides éphémères sur quelques visages, la nuit entrait dans ses heures les plus sombres pour certains d’entre nous. Affronter le jour d’après, puis le suivant. Le temps nécessaire... Puis respirer. Enfin. Moi, si j’ai eu beaucoup de chagrin, la tristesse n’est jamais entrée dans mon cœur. Ma petite sœur n’aurait pas aimé ça.

Dimanche 1er avril 2001
Fin de weekend ensoleillé. L’hiver a passé le relais au printemps, engourdi d’être resté emmitouflé pendant de longs mois sous des brassées de neige et de froid. La nature s’éveille, impatiente de respirer à pleins poumons, et d’accueillir les premiers signes d’une vie qui se renouvelle, bourgeonne, éclot. Le salon de jardin a retrouvé sa place sur la terrasse, et le portique en bois a été remonté dans le jardin. Par la fenêtre ouverte de ma chambre, j’entends que la balançoire a retrouvé sa fidèle occupante. Les anneaux de maintien grincent à chaque va-et-vient. Il faudra penser à les graisser. Je le dirai à papa.

— Titouan ! Tu viens me pousser s’il te plait ? Allez ! Ouste ! Sors de ta tanière ! 

Je ne réponds pas. Je souris. Dans quelques minutes - j’en mettrais ma main au feu - une petite tête ronde entourée de boucles châtain clair va apparaître dans l’encadrement de la fenêtre et pouffer de rire.

— Allez ! Grand galopin ! Viens prendre l’air ! Viens jouer avec moi ! 

Je fais mine de râler, je lui dis que je n’ai plus l’âge de jouer avec une gamine, mais au fond, je n’attends que ça, en grand frère protecteur et complice de ma petite sauterelle !

— Tu ne m’attraperas pas ! Tu ne m’attraperas pas ! Bisque bisque bisquera !
— C’est ce qu’on va voir effrontée ! Tu oublies que je cours plus vite que Michaël Johnson ! 

Et me voici en train de poursuivre ma sœurette de 9 ans à travers le jardin, moi, grand dadais d’1 m 70, que les 13 ans ont jeté dans l’adolescence boutonneuse et mutante en moins de temps qu’il ne faut à un soufflé au fromage pour se dégonfler à la sortie du four ! C’est à peine si je remarque une légère boiterie au niveau de la jambe droite de Clélia... Je lui laisse du champ, puis je sprinte et la rattrape en quelques enjambées. Au moment de la toucher, elle se retourne, pouces en avant, me regarde de ses grands yeux noisette et, à la limite de l’asphyxie qu’une mauvaise toux vient amplifier, murmure : « Pouces ! Camp ! J’en peux plus ! J’peux plus respirer ! » Je la trouve un peu pâlotte, et je mets ça sur le compte du repas de midi un peu trop copieux et de notre course-poursuite effrénée. On s’assoit, elle récupère, et on passe à autre chose.

Dans les jours qui suivent, Clélia n’a pas beaucoup d’entrain, elle d’ordinaire si joyeuse et si vive. Elle se plaint d’être fatiguée, n’a pas envie d’aller à l’école. Elle présente même de la température plusieurs jours de suite. Papa et maman pensent que Clélia psychote à cause de son examen de niveau à l’école de musique. Elle doit présenter deux morceaux, l’un à l’accordéon et l’autre au bandonéon. Elle veut devenir musicienne professionnelle et écrire des musiques de film. Elle, encore si petite, sait déjà ce qu’elle veut faire plus tard : de la musique. Et rien d’autre.

Mercredi 25 avril 2001
La France est ébranlée par un séisme cinématographique de magnitude 10 avec la sortie d’un OVNI : Le fabuleux destin d’Amélie Poulain. L’onde de choc arrive jusqu’à notre village de montagne, et toute la famille décide de se rendre à la séance de cinéma organisée à la salle des fêtes. Plus que le film lui-même, Clélia est emballée par la musique, composée par un musicien brestois, Yann Tiersen. Elle rêve éveillée en écoutant « La valse d’Amélie », « La valse des vieux os », « La redécouverte », qui font tellement la part belle à ses instruments de musique fétiches. Elle retrouve la pêche, et reprend l’entrainement comme jamais pour être fin prête le jour de son examen.

L’année s’étire jusqu’aux vacances scolaires, prévues pour nous faire glisser de la montagne à la mer, et c’est là que tout bascule. Là que le blanc des hôpitaux succède aux vertes prairies, là qu’une chambre de princesse, fertile en rêves les plus fous, devient stérile, et interdite de séjour à qui ne porte pas un costume de cosmonaute jetable. Les analyses ont livré leur verdict, sans appel : leucémie. Quelques mois, tout au plus, pour vivre... et mourir... de l’extérieur comme à l’intérieur.

Clélia a demandé, insisté, tempêté, menacé, crié... et obtenu. Un seul objet : son bandonéon. Et ses partitions. Plus quelques feuilles blanches, des crayons et des Stabilos®. La musique a envahi l’unité de soins intensifs. Des voix d’abord timides, puis plus assurées, se sont mêlées aux mélodies diatoniques. Des chambres voisines montaient des accords de guitare incertains, des riffs de batterie chancelants, comme ces gamins ébranlés dans leur insouciance effervescente.

Les grandes personnes, celles qui savent et qui portent des blouses blanches et des dossiers plein les bras, ont craint un temps que cette cacophonie de cordes frottées, pincées ou frappées, d’instruments à vent et de percussions, ne vienne troubler le quotidien de leurs jeunes pensionnaires en pyjama. N’allaient-ils pas se détourner d’une partie essentielle de leur séjour hospitalier ? À savoir les soins et traitements que leur état nécessitait ?

Des réunions on ne peut plus sérieuses furent organisées. On débattit. On spécula. On crut qu’il fallait interdire. Jusqu’à ce que l’éminent professeur Zhang Min, hématologue chinois arrivé sur un programme d’échange inter-hospitalier n’affirme, mi-amusé, mi-sérieux, qu’il fallait laisser les enfants « accrocher les coins de la bouche au bord des oreilles (1)  ». Ses confrères occidentaux le regardèrent avec des yeux étonnés, sévères ou indifférents. Le professeur déclara alors calmement :

— Chez nous, en Chine, à force d’être prohibé, le rire avait totalement disparu. Quant au sourire, on avait oublié comment l’accueillir et le laisser s’exprimer. Il a fallu réapprendre à étirer les coins de la bouche, les maintenir en équilibre, et les accrocher au bord des oreilles. Ne laissez pas ces enfants oublier de rire, ou simplement de sourire. Ils en ont tellement besoin. Et nous tous ici, autour de cette table, nous en avons besoin aussi. Cela fait partie du traitement. Indéniablement. 

Ces propos nous ont été rapportés à mes parents et à moi, par Jocelyne, l’infirmière en chef du service, présente au moment de l’intervention du professeur. Elle avait pris Clélia en affection, et nous échangions beaucoup ensemble lors de nos visites. Elle était persuadée elle aussi qu’il fallait insuffler de la joie et du rire dans ces lieux stériles. Par contre, elle estimait que le plus dur serait sans doute d’en convaincre les familles, les frères et sœurs, les parents, qui se projetaient souvent bien malgré eux dans un après d’anéantissement et de désolation. Je me souviens des paroles de ma mère, très sèches, le regard froid, déjà lointain : « J’ai déjà pris perpétuité depuis que Clélia est ici. Comment pourrais-je espérer une remise de peine ? Je suis en sursis, condamnée à survivre à mon enfant. Alors sourire... »

Le silence qui avait suivi nous avait griffé de ses lanières de cendres. Je restais pantelant, mon corps désarticulé telle une marionnette à fils qu’on aurait privée de ses artifices de marche. À 13 ans, plus tout à fait un enfant, mais pas encore un adulte, je prenais un uppercut de réalité en pleine figure, violente et inéluctable : ma sœur allait bientôt mourir. Ma mère, mon père, moi... chacun de nous devrait se préparer à endurer un deuil d’avenir... Je ne serais plus le grand-frère protecteur d’une petite chipie apprentie musicienne. Je ne chaperonnerais pas ses premières sorties en boite. Je n’organiserais pas, en sous-marin avec sa meilleure amie, son enterrement de vie de jeune fille... Celui-là, non. Mais un autre... plus précoce...

Je prenais conscience que Clélia grandirait toujours de manière imaginaire à chaque anniversaire. Je réalisais que mes paroles seraient sans doute les mêmes, année après année : « Clélia aurait sans doute aimé jouer Adios Nonino au bandonéon » ; « Oh ! Comme cela aurait été drôle de voir Clélia dégringoler la dune du Pilat, ses longs cheveux châtain clair encadrant son visage rieur » ; « Et si Clélia était là... » ; « Et si... »... Et si nous profitions simplement du moment présent ? Et si nous faisions un concours des grimaces les plus horribles ? Et si nous nous goinfrions de Figolu®, pour le plaisir de voir la pâte de figue s’étirer entre deux morceaux de biscuit ?

Je décidai donc de me rendre désormais à l’hôpital seul, sans les parents. Sans cette chape de tristesse qui m’étreignait le cœur et les tripes dès que mon regard croisait celui de maman, déjà éteint et noyé de regret, et celui de mon père, absent, vidé de la sève de ses forêts vosgiennes. Même leurs oreilles se fermaient aux paroles de réconfort et d’encouragement que Jocelyne ou d’autres pouvaient prononcer. Je ne voulais pas « virer » comme eux, devenir mutique des mois, des semaines, des jours qu’il nous restait à partager avec ma tempétueuse frangine. Ce jourd’hui serait un jour que noue ne vivrions plus jamais, alors autant ne pas le laisser filer dans les brumes de l’incertitude. Le sourire et le rire en plus.

L’été tendait les bras à l’automne, l’invitant à prolonger l’insouciance des jours quasi heureux et complices. Clélia et moi passions énormément de temps ensemble. Nous suivions à l’élastique près les recommandations du professeur Zhang Min : nous accrocher les coins de la bouche au bord des oreilles ! Notre élastique invisible fonctionnait à merveille. Tellement bien parfois, que nous en avions mal aux zygomatiques et aux abdominaux ! Aucun risque de surdosage cependant : la thérapie par le rire pouvant s’additionner, se démultiplier, se surmultiplier à l’infini. Des effets secondaires ? Oui, sans conteste. Nous avions remarqué une addiction aux blagues Carambar® et une dépendance à La septième compagnie et au Gendarme de Saint-Tropez. Ma « grande » petite sœur, qui avait mûri plus en quelques semaines, que ne pourraient le lui permettre toutes ses futures années perdues d’avance, disait même :

— Tu vois Titouan, plus je ris, plus ma garde rapprochée NK (2) me protège. Elle est bien entraînée pas vrai ? Elle avance en rang serré, casque vissé sur le crâne, prête à en découdre avec l’ennemi. Et avec elle, les agents G (3) veillent au grain, même s’ils se replient à certains moments. 

Nous inventions des histoires à nous prendre des insolations en plein hiver, nous batifolions dans le labyrinthe de notre imaginaire, et jamais nous n’étions à court d’idées. Moi, jour après jour, je faisais le plein de souvenirs légers, joyeux et tendres, pour les moments où la solitude fraternelle s’imposerait sans préavis, et m’enserrerait de ses tenailles longues, froides et acérées.

Début octobre 2001, les sentinelles du rire et les traitements médicaux firent tellement bien leur office que Clélia fut autorisée à quitter l’hôpital. Elle ne reviendrait que trois jours par semaine, en ambulatoire, pour son protocole de soins. Ravie de retrouver le jardin, la maison et sa chambre, elle nous inonda de sa joie de vivre et de son appétit dévorant pour le soleil, les étoiles, le chant des oiseaux au petit jour, les chemins tapissés de feuilles multicolores. Chaque matin, elle n’aimait rien tant que cacher des petits messages sous notre bol, d’en coincer dans les ronds de serviettes ou d’en dissimuler entre deux tartines de pain. Elle s’était inspirée des fameux biscuits chinois qui, une fois coupés en deux, font apparaître de petits messages secrets. « Retiens le rêve qui revient sans cesse. C’est ta destinée » ; « Quand la chance frappe à ta porte, ouvre-lui » ; « Ton avenir est sans limite, comme l’infini du ciel ».

Un jour, mes parents et moi, nous reçûmes exactement le même message : « Le chagrin est un costume trop petit pour nos larmes ». Clélia éclata d’un rire perlé de cristal devant notre air hébété :

— Je devine ce que vous pensez, vos silences parlent pour vous. Vous ne devez pas être tristes si je pars... quand je partirai. Sinon, vous allez vous recroqueviller sur vous-mêmes, comme les arbres lorsque l’hiver envahit chacune de leurs branches. Ou alors, c’est comme si vous vouliez remettre des vêtements que vous n’avez pas portés depuis des années. Vous serriez tellement serrés que vous ne pourriez plus ni respirer ni bouger. Ne vous empêchez jamais de respirer ni de bouger. 

Il faut bien le dire, Clélia avait ce don de nous clouer sur place avec ses réparties à la fois naïves et tellement emplies de sagesse. Elle avait compris bien avant nous, et bien avant les médecins eux-mêmes, que le compte à rebours avait débuté. Cette seconde phase de traitement en ambulatoire laissait augurer d’une amélioration, c’était vrai. Cependant, ma p’tite frangine hypersensible ressentait au plus profond d’elle-même des bouleversements sur lesquels elle ne pouvait pas mettre de mots précis : « des choses bizarres, qui faisaient des bulles et des gargouillis » ; « du vide et du plein en même temps ».

Son comportement lui-même disait des choses. Si j’avais lu quelque part que les enfants atteints de cancer pouvaient devenir tyranniques envers leurs proches, car les barrières entourant les codes habituels de politesse, de participation aux tâches quotidiennes, d’assiduité au travail scolaire, tombaient les unes après les autres, ce n’était pas le cas de Clélia. Au contraire, c’était elle qui nous rééduquait tous, nous poussait à aller de l’avant, à grandir au-delà d’elle en quelque sorte. Nos parents avaient beaucoup de mal avec ça.

Du haut de mes 13 ans, j’observais maman. Je la voyais s’enfoncer chaque jour davantage dans un abîme de souffrance ravageuse. Elle essayait de progresser sur le terrain miné de la leucémie, se débattait dans des barbelés d’incompréhension et d’impuissance. Ces mines anti-maternelles sur lesquelles elle abandonnait des lambeaux d’elle-même. Maman, notre balise Argos, notre sentinelle, n’avait pas su détecter la bombe à retardement qui sourdait dans le corps de sa fille. Elle n’avait pas su reconnaître les signes, et elle culpabilisait. Comment, dans ces conditions, continuer d’être une maman « comme il faut » ? Papa, lui, essayait de faire bonne figure en présence de Clélia, mais il était déjà dans toutes ces choses qu’il ne ferait plus jamais avec elle. Il ne voulait rien commencer, de peur de ne pas avoir le temps de finir. Alors il rentrait tard du travail, mangeait en dix minutes, et s’enfermait dans son bureau et sa solitude pour « terminer des dossiers » comme il disait. L’un comme l’autre se privaient de la présence de Clélia. L’un comme l’autre le regretteraient sans doute un jour.

Moi, je ne voulais rien regretter. Je faisais le grand frère nigaud, celui qui donne l’impression de ne pas être le couteau le plus tranchant du tiroir ! J’inventais toutes sortes de jeux, je faisais le pitre de service ! Toujours ce fameux rire pour panser des blessures déjà béantes, et qui ne cicatriseraient qu’avec du temps...

Toute cette fin d’année 2001 fut rythmée par les allers-retours entre la maison et l’hôpital. Jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de retour possible. Clélia et son bandonéon retrouvèrent leur bulle de protection et ne la quittèrent plus. 2002 joua des coudes pour s’imposer. Janvier étira son mal-être, février se rembrunit, mars se tordit de douleur. Et avril... Avril nous amputa d’une partie de nous-mêmes. La mort éclaboussa nos vies disloquées, comme une pierre jetée dans une flaque d’eau. Ma petite sœur était prête, moi aussi.

Contre toute attente, maman réagit d’une manière qui me projeta au mur sévère : avec des mots. Certes des mots qui écaillaient la peinture des meubles, comme quand on les gratte avec un couteau avant de les repeindre, mais c’était des mots quand même : « les vivants ferment les yeux des morts, et les morts ouvrent les yeux des vivants. Ma fille Clélia n’est plus, et il va falloir que je vive avec cette douleur. Mais Clélia m’a permis de commencer de cheminer, d’apprendre ce que doit être la vie : une palette de couleurs dont on habille les jours, une musique en ribambelle d’accords flûtés et rieurs. Il faudra de la couleur et de la musique pour son enterrement ».

Clélia fut inhumée le jeudi 25 avril 2002, pile un an après la sortie du Fabuleux destin d’Amélie Poulain, qui était devenu son film fétiche. Les rues de notre village résonnaient de La valse des monstres. Le bandonéon apportait comme un air de fête à cette cérémonie d’adieu à une petite fille de seulement dix printemps...

Mercredi 25 avril 2018
L’ado dégingandé au visage constellé de mini-cratères volcaniques s’est mué en un solide gaillard qui conserve de sa jeunesse cette capacité de rire de tout, même du pire. Merci petite sœur ! J’ai 30 ans, et je fais les cent pas dans les couloirs de la maternité où j’ai rendez-vous bientôt avec l’un de mes plus beaux rôles : celui de père. Ce 25 avril est décidément une date clé dans ma vie, calibrée pour me faire vivre des émotions extra-ordinaires. C’est dingue comme à une poignée de minutes de transmuter dans la galaxie des « bibs and layers » - biberons et couches - de me réjouir de mes futures nuits écourtées et de mes yeux de cocker shooté au Gallia Calisma®, tout un pan de mon existence me remonte les tripes en un infernal grand huit de béances, de mottes de taire et de vagues à larmes.

Clélia partie rejoindre Astor Piazzolla et Anibal Troilo au paradis des bandonéonistes, ne subsistait dans la maison familiale que le vide fiévreux des journées enroulées sur elles-mêmes. De celles qui se répètent à l’infini, comme la bande magnétique d’une vidéocassette prisonnière de son tambour rotatif. J’étais « orphelin de sœur », fils devenu unique malgré moi, seul dépositaire de nos souvenirs d’enfants. Au moins, j’existais, par l’assemblage de ces trois mots : « orphelin de sœur ». Mais qu’en était-il pour mes parents ? Existe-t-il seulement un mot pour qualifier la perte d’un enfant ? Plusieurs dizaines à dire vrai : « insoutenable », « inqualifiable », « horreur », anéantissement »... STOP ! Vous n’avez pas compris. Je veux parler du parent qui reste vide du départ de la chair de sa chair. Comment l’appelle-t-on ? La langue française est pourtant bien fournie en qualificatifs non ? Lorsque l’on perd sa femme ou son mari, on devient veuf ou veuve. Quand un fils, une fille, perd l’un de ses parents, on dit qu’il est orphelin, ou orpheline. Mais que dit-on dans le cas de mes parents ? « Mèrephelin » ? « Pèrephelin » ? « Désenfanté-e » ? « Despueratis (4)  » ?

On a été, mais on n’est plus... on (ne) naît plus... Le dictionnaire ne sait pas, ne propose rien. Parce que cette perte est innommable, voilà tout. Parce que le jour d’après est vide, et que même l’air que l’on brasse pour le remplir, tend à se recroqueviller en volutes anémiées et à se retrancher dans sa tanière pour hurler ses silences. Parce que mettre la table pour quatre, nettoyer des miettes imaginaires ou éponger une tache de sirop invisible, ça n’a jamais fait revenir l’absente. La chaise n’a plus jamais raclé le sol en tomettes, ni brinquebalé parce qu’il manquait un patin sous un pied. Ce lien, qui n’existait plus extérieurement, c’est à l’intérieur de soi qu’il a fallu le faire revivre. « Tu n’es plus là où tu étais, mais tu es partout où je suis (5)  ».

Clélia habite depuis 16 ans au plus profond de moi. Parfois, des larmes m’étreignent encore, se font la belle et emportent avec elles les traits figés par le temps d’une photo de famille, ou des intonations de voix qui résistent à l’oubli. Je les laisse faire. Pleurer, c’est ressentir. C’est faire ressortir les choses profondément enfouies. C’est entendre battre son cœur. C’est accepter de vivre.

Je regarde mes parents au bout du couloir. Ils se retournent, me sourient. L’aventure de leur vie a été d’apprivoiser la douleur, de ne pas se laisser dominer par elle.

« Est-ce qu’il existe un kit de survie, un kit de premiers secours pour accompagner notre chemin d’errance ? » a demandé ma mère aux membres d’un groupe de parole qu’elle et papa s’étaient décidés à rejoindre.

Chacun s’accordait à dire qu’il fallait libérer sa parole, délier les cordes du silence et redessiner le portrait de l’enfant perdu, le faire revivre à travers des anecdotes, et surtout, retirer le pied de la pédale de frein. La maladie, les soins, l’hôpital, les renoncements, les joies, les frustrations : tout devait être évoqué. Pour éroder la charge émotionnelle douloureuse engendrée par la mort de Clélia. Comme quand on use des semelles de chaussures jusqu’à la trame, et qu’on finit par se résoudre à en acheter d’autres. Ce processus permet d’ouvrir des portes que l’on croyait fermées à tout jamais.

Mes parents sont arrivés du bout du couloir... Ils se préparent à accueillir leur petit-fils. Son prénom ? Une évidence depuis que je suis môme. Soufflé par ma compagne de jeu lors de vacances dans une cité corsaire bien connue en Ille-et-Vilaine. Nous revisitions les histoires fabuleuses des corsaires malouins au service du Roy : Duguay-Trouin, capitaine de navire à 18 ans, Lieutenant général des armées navales sous Louis XV. Surcouf, titré Roi des corsaires après avoir pris le Kent, puissant navire de la compagnie anglaise des Indes. Nous étions devenus incollables ! À tel point que nous aurions pu passer dans Questions pour un champion ! Nos jeux nous avaient entraînés sur la plage du Bon Secours, au pied des Remparts de la vieille ville. De là, notre regard conquérant embrassait Dinard, les îlots du Grand Bé et du Petit Bé, ainsi que le merveilleux Cap Fréhel. La piscine d’eau de mer était notre navire, d’où nous préparions nos assauts imaginaires. Et alors que nous savourions une énième victoire sur l’ennemi, Clélia/Anne Dieu-le-Veut annonça à Titouan/Laurent de Graff :

— Nous allons nous marier et écumer les mers ensemble jusqu’aux Caraïbes. Je sais déjà que nous aurons un fils. Nous l’appellerons Malo Prince sage, du nom de cette terre qui nous offre le repos après chacune de nos expéditions de piraterie.

— Il en sera donc ainsi ta Gracieuseté des mers , lui avais-je répondu.

Et nous étions partis d’un immense éclat de rire avec les mouettes et les goélands pour témoins !

Malo Tardieu : ça claque comme une voile par vent de haute-mer non ? La présence de Clélia sait encore se faire sentir avec l’arrivée de mon petit bonhomme, mon pirate des montagnes ! À l’heure d’entrer dans la salle d’accouchement, je ressens une sérénité légère, la sensation d’être à ma place. Lorsqu’une bouille ronde aux fines bouclettes châtain clair me fait face, je me dis qu’il n’y a pas de hasard, mais des signes. De ceux qui imposent leur évidence et nous font chuchoter pour nous-mêmes : « mais bien sûr ! » Ma petite sœur me fait un joli clin d’œil, puis s’éclipse sur la pointe du jour pour me laisser à ma nouvelle vie.

Cette nuit, l’ivresse pétillante éprouvée face à 3 kg 450 de bonheur et d’avenir, s’est lentement muée en une somnolence rêveuse. De longs moments de veille ont alterné avec des épisodes ensommeillés, parcourus de songes dont les fragments s’effilochaient dans ma mémoire à chaque micro-réveil. Dans l’un d’eux, ma sœurette dévalait les pâturages en contrebas de notre maison d’enfance, en criant à tue-tête :

— Allez grand galopin ! Attrape-moi ! Je te parie que tu n’y arriveras pas !

— Tu vas voir ce que tu vas voir ! m’entendis-je lui répondre. En deux foulées, je serai à ta hauteur ! Je cours plus vite que mon ombre ! 

Je riais à n’en plus finir dans cet espace parallèle entre veille et sommeil. Alors que je replongeais dans un état de léthargie bienheureuse, je vis Clélia se retourner vers moi. Ses traits de petite fille avaient laissé la place à ceux d’une jeune femme. Une douceur bienveillante émanait de cette vision du futur. Un sourire, un petit signe de la main, et par la fenêtre, l’aube naissante d’un jour nouveau. Je m’apprêtais à rejoindre les contrées inexplorées de ma propre existence.

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(1) Expression chinoise - Donne son nom au recueil de nouvelles de Dongxi paru en France en 2007
(2) Les cellules NK - Natural Killer (tueuses naturelles) augmentent considérablement sous l’effet du rire, et ont un effet anticancer
(3) Immunoglobulines G : agents de l’immunité
(4) Mot inventé par le narrateur ici : formé sur deux mots latins : despueratis = désespéré, et puer = enfant
(5) Mots de Victor Hugo, au sujet de sa fille décédée, Léopoldine
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