9
min

L'Atlantide

Image de Marièke Poulat

Marièke Poulat

91 lectures

2

Il était une fois, perdue au cœur de l’Atlantique à une latitude et à une longitude inconnue, une ville sous-marine. Enfoncée à près de trois mille mètres de profondeur, les rayons du soleil la caressaient délicatement. Les jours où l’astre se trouvait à son zénith et brillait à s'en consumer lui-même, elle apparaissait aux regards ébahis des voyageurs qui prenaient le temps de l'observer. C'était ainsi qu'elle avait gagné son nom à la Surface, l'Atlantide.
Contrairement aux contes et légendes qui circulaient à son propos, la ville n'était pas un repère de sirènes et d'animaux sous-marins étranges. L’équilibre instable des profondeurs de l’Atlantique, né de la rencontre entre l’Amérique, l’Eurasie et l’Afrique, créait une bulle d'oxygène où les êtres humains pouvaient vivre.

La colonisation de l’Atlantide avait commencé de manière bien involontaire avec les naufragés de la Caravelle L'Infante en 1623. Une centaine d'hommes, de femmes et d’enfants promis à une vie de servitude avait trouvé en cet endroit mystérieux un lieu où reprendre leur vie d’homme libre là où il l’avait laissée en Afrique. Leurs geôliers avaient convenu que leurs peaux noires n'étaient plus le principal souci et ils avaient collaboré. L'absence de soleil avait blanchi leur peau et leurs cheveux les rendant tous égaux tandis qu'ils domptaient l’océan.

Depuis, l’Atlantide grandissait au gré des cadeaux que les courants marins lui faisaient. Du sable, de la roche volcanique, de la nourriture, de nouveaux habitants, des carcasses de bateau en bois et en métal, des poissons... et plus récemment, du plastique. Si ce dernier avait d'abord beaucoup plu aux Atlantes, il était devenu très vite envahissant.

Depuis que le roi Angoer avait pris la tête de l'Atlantide en 387 après la Première Colonie, le plastique était devenu la première ressource que leur offrait l'Atlantique. Il en apportait un peu plus chaque jour, par vagues si épaisses que les rayons du soleil ne parvenaient plus à se faufiler jusqu'à eux.


Un soir, alors qu'il s'apprêtait à rejoindre sa chambre, le Roi Angoer fut interpelé par son Premier Ministre, Achei. Angoer marqua l’arrêt.


« Le Prince Echunn vient de revenir de la Surface. Il a sauvé une femme, une navigatrice apparemment... Il est blessé.

– Une femme ? Blessé ? Où est-il ?

– A l’hôpital. En chirurgie. »

Le roi hocha la tête pour se donner le temps de trouver une réponse. Il n'en avait pas. Il fit un pas vers sa chambre, pensant aller prévenir sa femme. Il s'arrêta aussi vite. Cela allait l’inquiéter. Mieux valait qu'il y aille seul pour commencer.

« Accompagne-moi, Achei. »

L'hôpital était un bâtiment de plusieurs étages à la lisière de la bulle d'oxygène qui enveloppait l’Atlantide. Il avait grandit de la rencontre des idées des Atlantes de naissance et des hommes de la Surface. On y retrouvait notamment un bloc stérile pour pratiquer l’anesthésie et la chirurgie, une maternité pour encadrer les naissances et une résidence pour accompagner en douceur les malades et les personnes âgées dans leur dernier voyage.
Le Prince Echunn avait été transporté d'urgence en chirurgie pour arrêter une hémorragie. La jeune femme qu'il avait sauvée se trouvait à l’écart, dans une unité de réanimation spécialisée dans l’arrivée des nouveaux Atlantes. Les naufrages étaient de moins en moins fréquents et elle tombait en ruine.

Le Roi s'arrêta d'abord auprès de la jeune navigatrice. Elle était inconsciente dans son lit, bien trop large pour son minuscule corps. C'était un tout petit bout de femme à la peau mate. Si elle n'avait pas généreusement été formée, il aurait pu la prendre pour un enfant. Il la regarda longuement. Elle avait un drôle de sourire aux lèvres.

Achei vint chercher Angoer quand son fils sortit du bloc. Lui aussi était inconscient. Son visage blanc se confondait avec les draps qui l’enrobaient mais lui aussi arborait ce drôle de sourire. Les nouvelles étaient bonnes : le Prince était tiré d'affaire. Il lui faudrait simplement du repos. Le Roi aurait aimé l'emmener dès à présent au Palais mais on l’arrêta : mieux valait ne pas le brusquer.


Sofia ouvrit lentement les yeux. La lumière bleue ambiante l’agressait. Elle mit plusieurs secondes à s'y habituer. La chambre où elle se trouvait comportait tous les équipements d'une chambre d'hôpital sans en avoir les attributs. Elle était allongée sur un lit en métal réglable, dans des draps blancs, avec une perfusion plantée dans le bras mais les murs qui l’entouraient semblaient faits de sable et de coquillages. Elle cligna des yeux. L'image persista.

La jeune femme se redressa. Posa ses pieds au sol. Il était dur. Elle se leva. La nausée la prit et elle toussa. Elle se sentait encore barbouillée... Comment était-elle arrivée là déjà ? Ses derniers souvenirs la renvoyaient à son catamaran, à la tempête, à... Avait-elle chaviré ? Cette idée renforça la nausée et elle bascula dans son lit.

« Vous êtes réveillée ? »

L'infirmière en blouse blanche qui poussa la porte de sa chambre parlait un anglais teinté d'un accent qu'elle ne connaissait pas. Elle était albinos. Sa peau et ses cheveux n'avaient aucune trace de pigmentation. Seuls ses yeux étaient colorés. Ambres.

« Vous allez bien ?, insista l'infirmière. Vous parlez anglais ? »

Sofia acquiesça d'un petit mouvement de la tête.

« Où suis-je ?, murmura-t-elle finalement. 

– Vous devez avoir faim. Je vous apporte quelque chose à manger et quelqu'un pour répondre à vos questions. »

Cette réponse surprit Sofia et la fit froncer les sourcils mais l'infirmière ne le remarqua pas. Elle était déjà sortie. Quelques minutes plus tard, la porte s'ouvrit à nouveau. L'homme qui apparut ne lui était pas inconnu. Albinos lui aussi, il avait des yeux vairons – un ambre et un bleu – et une stature plus musculeuse que l'infirmière.

« Je suis content de voir que vous allez bien..., » dit-il.

Ces simples mots projetèrent des images dans la tête de la jeune femme. Son catamaran. La tempête. Le naufrage. Son gilet de sauvetage qui ne suffisait pas à la maintenir hors de l'eau. Sa fusée de détresse qui ne décollait pas. Son GPS qui clignotait inexorablement. Le vacarme assourdissant de l'orage qui frappait tout autour d'elle. Et sa peur – sa hantise – de finir noyée comme son père.

« Où suis-je ?, répéta-t-elle. 

– Je... Mon nom est Echunn, Prince héritier de l'Atlantide. C'est moi qui... 

– C'est vous qui m'avez sauvée. Je me rappelle de vous. De vos yeux... »

L'homme hocha la tête et Sofia se sentit rougir. Ses yeux bleu et or la dévisageaient. Il était beau. Il était Prince ?

« De l'Atlantide ?, articula la jeune femme dans un murmure.

– De l’Atlantide, répéta-t-il.

– Vous me faites marcher ! 

– Non... Regardez... »

De sa main blanche, il pointait la fenêtre de sa chambre. De l'eau... Le ciel était de l’eau... Que... Sofia se redressa et se jeta vers la fenêtre. De là où elle se trouvait elle pouvait atteindre la frontière de la bulle d’air qui entourait la ville. Du bout des doigts, elle effleura l'eau et sursauta. Le choc la paralysa et elle se sentit tomber à la renverse. Echunn la rattrapa avant qu'elle ne touche le sol.

« Je dois prévenir ma mère... »


La mère de Sofia ne quitta pas ses pensées dans les premières heures de sa convalescence. Elle devait mourir d'inquiétude dans leur maison familiale au bord de la mer. Elle à qui la mer avait déjà volé un mari venait aussi de perdre sa fille dans les tourbillons de l’Atlantique. La savoir inquiète à nouveau rongeait Sofia.

A ses côtés, le prince Echunn faisait tout ce qui était en son pouvoir pour la distraire en attendant qu’elle puisse rentrer chez elle. Il y arrivait parfois. Il avait à peine deux ans de plus qu'elle mais il savait des milliers de choses sur la mer qu'elle ignorait : elle aurait pu passer des années à l'écouter parler. Elle aimait ses anecdotes, son anglais teinté d’un accent improbable, son français hésitant. Elle était tombée amoureuse. Il mit un peu plus longtemps à comprendre qu’il l’aimait mais l'évidence le frappa aussi. Ils s'embrassèrent pour la première fois six jours après son arrivée à Atlantide.


Leur attachement arriva vite aux oreilles du Roi Angoer et de la Reine qui n’eurent cesse ensuite de s'inquiéter. Non parce qu'ils n'approuvaient pas cette union – en tant que descendants d'esclaves, les Atlantes avaient supprimé toute notion de noblesse – mais parce que le Treizième jour approchait à grands pas.

Le Treizième jour, c'était le treizième jour qui suivait l'arrivée d'un nouvel habitant à Atlantide. C'était le jour du Choix. Celui où il décidait de devenir un citoyen Atlante ou de repartir à la Surface.

Et malgré les sentiments qu’elle avait pour Echunn, le choix de Sofia était fait et elle ne s'en était jamais cachée. Elle retournerait à son ancienne vie pour retrouver sa mère. L'intention était belle – le Roi Angoer en convenait – mais elle allait détruire son fils. C'est pourquoi il prit la décision de faire d'une goutte d’eau deux flaques.

« Sofia, » commença-t-il le jour du Choix, devant elle, son fils, et un parterre d’Atlantes. « Tu le sais, aujourd'hui est le jour du Choix. Le Treizième jour. Tu peux décider de retourner à la Surface et oublier à jamais notre existence ou de devenir une Atlante comme nous. Le choix est tien. – La jeune fille s'apprêta à parler mais il la coupa en continuant, à la surprise générale. – Cependant, sache que j'ai un marché à te proposer. Mon fils est très attaché à toi et tu es très attachée à ta mère. Si tu le souhaites tu peux t’affranchir de ce dilemme. Découvre le mal qui menace l’Atlantide, protège-nous et nous te permettrons de revenir. »


Le départ de Sofia laissa le prince Echunn sans vie. Il pouvait vivre sans soleil. Pas sans elle. Il s'ennuyait, ses actions lui semblaient vides de sens, ses passions, vaines. Le sourire de Sofia lui manquait, ses maladresses, sa peur idiote de l'eau aussi... Toutes ces petites choses qui faisaient d'elle ce qu'elle était.

Les jours s’enchaînaient. Ils formèrent des semaines et elles créèrent des mois à leur tour. La première année sans Sofia arriva un matin, sans prévenir et toujours sans nouvelle. Le prince Echunn se désagrégeait peu à peu sous le regard désespéré de son père. Ce dernier se détestait d'avoir donné le choix à la jeune femme. Comme la majorité des Atlantes, il remettait en doute la loyauté de Sofia. Tous pensaient qu'elle ne reviendrait pas. Qu'elle ne reviendrait plus.

Ils le pensaient tous, sauf le Prince Echunn. Ils ne savaient pas ce qu'elle lui avait dit la nuit de son départ. Ils ne l'avaient pas vu comme il l'avait vue, ses cheveux bruns étalés sur son oreiller, son sourire et son poing tendu vers le ciel. Elle avait promis. « Je reviendrais Chu. Et je sauverai l'Atlantide. Compte sur moi. »

Chaque nuit depuis son départ, le jeune homme remuait les profondeurs à la recherche d'un signe de la jeune femme. Il apparut un an et un jour après son départ. Du moins, c'est elle qui apparut soudain, entraînée vers les profondeurs par un poids attaché à sa cheville gauche.


« Je n'ai pas réussi à trouver une solution au problème qui vous menace aujourd’hui, » commença Sofia au centre de l'amphithéâtre d'Atlantide. Autour d'elle, ce n’était pas moins d'un millier de personnes qui la fixaient en silence. « La pollution est de plus en plus forte à la Surface et le plastique en est un des symptômes. Au lieu d'être nettoyé, recyclé et réutilisé, il est stocké dans des décharges à ciel ouvert ou jeté à l'eau par conteneurs. Les courants marins le ramènent ensuite jusqu’ici... 

– Ils ne peuvent pas arrêter le plastique ?

– Un jour, oui. Mais pas tout de suite.

– Et mieux le réutiliser ?

– Pas tout de suite, répéta Sofia.

– Pourquoi être revenue alors ?, demanda le Roi. Tu as une autre solution ? »

Sofia hocha la tête.

« J'ai bien une solution, confirma-t-elle. Mais je devrais repartir. – Echunn trembla aux côtés de son père mais elle continua. – Je suis venue ici pour vous la soumettre car j'ai besoin de vous et de votre connaissance des profondeurs pour la mettre en place. Mon idée est de repêcher ces débris avant qu'ils n'atteignent les eaux d'Atlantide. Créez des filets pour emprisonner ces éléments, installez des pièges pour arrêter le plastique. A la Surface, je les repêcherai et je les ferai retraiter. Ainsi, Atlantide sera protégée. »

L’idée de Sofia fut accueillie avec enthousiasme, à l'exception d’Echunn. Il quitta l'amphithéâtre dès qu’elle eut fini son allocution. Elle était revenue en sachant ce qu'elle allait proposer mais par crainte de sa détresse et de sa colère, elle avait préféré lui cacher ses intentions. Les conseillers du Roi Angoer souhaitaient discuter immédiatement de la mise en place de son projet, mais ce dernier lui donna un bon de sortie et elle courut rejoindre le Prince.

Ses pas la guidèrent à l’endroit où ils avaient échangé leur premier baiser, dans le parc de l’hôpital, là où la bulle d'oxygène qui entourait Atlantide se concluait. Echunn était là, les yeux dans le vague et la main plongée dans l'eau. Quelques poissons des profondeurs venaient lui chatouiller les doigts. Que la vie puisse exister aussi profondément dans l’eau avait émerveillé Sofia à son arrivée ici.

« Je n'avais pas le choix, murmura-t-elle en s’asseyant à ses côtés. J'ai cherché une idée pendant des mois. Des mois sans entrevoir aucune solution. Des mois à tourner en rond. Des mois seule... Il faudra deux semaines pour tout installer. Deux semaines et je m’en irai... Cela peut marcher, tu sais.

– Je sais, souffla Echunn, sans la regarder. J’ai confiance en toi.

– J’avais peur que tu m’en veuilles...

– Je suis triste, c'est tout. »

Sofia ne répondit pas. Il était de ces moments où les mots étaient inutiles. Elle posa doucement sa tête sur son épaule et ferma les yeux. Ils restèrent sans bouger, sans parler. Le couperet de la séparation brillait à nouveau au dessus d’eux.


L'installation dura un peu plus que les deux semaines prévues. Le Roi lui-même demanda à ce qu'on ralentisse les travaux – le destin de l’Atlantide n'était pas à un jour près. Malgré tout, le moment arriva où Sofia dût partir. Comme la première fois, elle partit pendant la nuit. Elle vola un baiser aux lèvres d'Echunn et s'évapora.

En l'espace de quelques mois, elle créa une société, acheta un bateau, embaucha une équipe et commença à récolter le plastique comme on récoltait les huîtres. Contrairement à ces dernières, le plastique ne pourrissait pas, ne nécessitait pas de normes de conservation particulières et poussait en grande quantité dans les eaux de l'Atlantique. Son entreprise, nommée l'Atlantide, fit rapidement de l'argent. Beaucoup d'argent.

Femme d’affaires affairée, Sofia ne parvint pas à recréer une vie à la Surface. Elle s'installa chez sa mère, dans sa maison natale au bord de la mer, et elles partagèrent tout, l’Atlantide en tête. La ville sous-marine restait présente dans son esprit, le Prince Echunn aussi. Tant et si bien que quand on diagnostiqua un cancer incurable à sa mère, une dizaine d'années après que Sofia fut revenue de son deuxième voyage dans les profondeurs de l'océan, cette dernière lui demanda l'impensable.

Voir l'Atlantide.

L’urgence et le désespoir cassèrent les barrières que Sofia avait dressées entre elle et l’Atlantide. Il lui fallut seulement trois jours pour tout organiser. Elle briefa son directeur général, contacta son board d'investisseurs et s'assura que chacun de ses employés connaissait sa mission. Au bout de ces trois jours, elle prit sa mère à bord d'un de leurs bateaux et emprunta le même chemin que dix ans auparavant. Elle connaissait mieux la latitude et la longitude de l’Atlantide que le code de sa carte bleue.

« Tu penses qu'ils s'attendent à nous voir ?, » murmura sa mère alors que Sofia attachait un poids autour de sa cheville. Elle ne répondit pas, elle pensait à Echunn.

Sa mère bascula dans l'eau en premier et elle la suivit sans hésiter. Une sensation de plénitude l'emplit quand elle sentit des bras l’envelopper et des yeux vairons briller dans l'eau lumineuse.
2

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Marie-Eve Mespouille
Marie-Eve Mespouille · il y a
Joli texte, on est emporté...
·
Image de Aurélien Azam
Aurélien Azam · il y a
Une très belle idée d'intrigue, à la fois inventive et très bien trouvée, qui fait la part belle à l'imaginaire. Il y a un beau sens du détail, le tout est réfléchi sur plein de facettes, c'est bien travaillé, ce récit est un beau diamant bien taillé, avec des intentions écologiques présentées de manière constructive et positive. Le style est bon, sans toutefois toucher l'excellence, et permet au lecteur de s'évader facilement sous les eaux. Franchement bravo :)
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur