La cathédrale d'améthyste

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Stéphane Crolard a écrit plusieurs nouvelles, où la part du surnaturel domine, avant de publier son premier roman, un thriller technologique et géopolitique consacré au système européen de  [+]

Exténuée, meurtrie, la vieille femme s'arrêta au bord de l'étroite corniche. Elle était enfin arrivée. Une fissure déchirait la montagne à cet endroit.
Quelques secondes de flottement s'écoulèrent, limpides comme l'eau jaillissante d'une source... Même si elle refusait de se l'avouer, elle avait peur. Elle s'encouragea une dernière fois et s'enfonça dans l'orifice rocheux. La clarté du jour céda rapidement la place à une pénombre fraîche. La vieille femme avançait péniblement, à l'aveuglette, ses doigts s'écorchant contre la paroi rugueuse qu'elle longeait. Un silence absolu pesait dans la caverne, à peine ébranlé par l'écho de ses pas. Les pupilles dilatées, elle s'accoutumait peu à peu à la douce lueur violette qui flottait, nébuleuse. Mais la vieille femme ne parvenait pas à distinguer les voûtes noyées dans les ténèbres. N'osant s'aventurer trop loin dans les méandres de la grotte, elle inspecta du pied le sol et s'agenouilla. Malgré l'épaisseur de son pantalon en jean, elle sentit les aspérités. Elle baissa la tête, humblement, comme pour prier. Puis, d'une voix incertaine, en cherchant ses mots, l'octogénaire balbutia :
« La mémoire d'une personne âgée se révèle souvent fabuleuse, si ce n'est par sa vivacité, du moins pour ses trésors cachés. Elle est un peu semblable à ces vieux greniers poussiéreux où s'entassent mille et une choses oubliées, toutes liées à autant d'anecdotes et de secrets à faire douter les Dieux d'eux-mêmes...
Pourtant, vous ne devez pas douter de mon histoire. Ce n'est pas une invention, une fantaisie délirante de mon imagination morbide, comme certains l'ont affirmé. Elle est vraie ! Il faut me croire, mais aussi, je vous en prie, ne pas vous offenser... Je ne veux pas me plaindre. Je voudrais seulement rétablir l'équilibre, réordonner les choses telles qu'elles devraient être... »
Quoique faible, sa voix vibrait d'émotion, trahissant l'intensité passionnelle qu'elle donnait à son combat. Pendant une fraction de seconde, un doute entama néanmoins son assurance. Était-elle devenue complètement folle pour être amenée à se confesser à des stalagmites ou à d'invisibles chauves-souris ?
« C'était un dimanche de fin février...
Le jour de mes dix-huit ans... Nous avions organisé une petite fête à la maison, pour l'occasion. Il y avait mes trois petits frères, ma mère, mon oncle, ma tante et leur bébé. J'avais aussi invité mes meilleures amies : Virginie, Marie et Sophie. Je m'en souviens encore parfaitement. Comme si c'était hier...
J'étais très heureuse. J'étais majeure... Je me sentais plus grande, plus femme, plus libre ! Avec les filles, nous ne cessions de rigoler, imaginant notre avenir. Nous parlions aussi d'un sujet qui nous tenait très à cœur : les garçons !
La journée était délicieuse : les cieux étaient limpides, la douceur toute printanière. Tous les oiseaux gazouillaient allègrement. Même les hirondelles, qui nichaient dans notre vieille étable, étaient déjà revenues... »
Un joli sourire, éphémère comme l'adolescence, éclaira le pâle visage de la vieille femme. Un sourire machinal qui devait effacer l'amertume suscitée par l'évocation de ces infimes détails.
« On se serait cru dans un féerique dessin animé de Walt Disney ! Vous voyez, le bonheur culminait à son apogée dans la maisonnée. J'étais comblée. Jusqu'au moment où tout a... Comment dirais-je ?... a basculé... Oh, mon Dieu ! »
La vieille femme leva furtivement les yeux. La phosphorescence mauve lui sembla s'être intensifiée, mais peut-être s'était-elle juste habituée à l'obscurité. Elle reprit son récit, en jouant nerveusement avec la fermeture éclair de son blouson :
« Je crois qu'il était environ quinze heures lorsque maman nous servit le dessert. C'était un gros biscuit au chocolat, fourré de chantilly et enrobé d'un glaçage au sucre, tel que je les adore. Il y avait huit bougies roses formant un cercle autour d'une bougie bleue. C'était simple, presque rudimentaire, et pourtant, toute la tendresse de maman s'en émanait. Maman savait créer une ambiance chaleureuse, avec trois fois rien et un bon gâteau ! Je vivais un de ces petits morceaux de bonheur qui agrémentent la vie, et dont personne ne peut se lasser...
Tout le monde était réuni dans la salle à manger, autour de la grande table recouverte d'une nappe brodée. Je vois encore très bien mon oncle débouchant la bouteille de mousseux. Et comme d'habitude, mes frères se disputèrent pour allumer les bougies, en se brûlant les doigts à tour de rôle. Tous entonnèrent ensuite la ritournelle qui accompagne traditionnellement ces grands moments. Dans les coupes remplies, les bulles dansaient d'ivresse. Quant à moi, j'avalai une grande bouffée d'air et gonflant ma poitrine comme le grand méchant loup, je soufflai longuement sur les bougies... »
La vieille femme se tut un instant, laissant l'écho s'étouffer dans l'infini. Elle respira profondément, avant de poursuivre avec cette même exaltation visionnaire :
« Alors ce fut l'horreur... Les vitres volèrent en éclats. Un courant d'air glacial envahit la pièce. Le gâteau fut soulevé dans les airs, par un tourbillon de poussières irisées, avant de retomber lourdement sur le tapis.
C'est la dernière image dont je me souvienne. Je fus violemment projetée contre un mur où je m'évanouis. Combien de temps suis-je restée inconsciente ? Je suis incapable de le dire. Parfois, je me demande même si je me suis évadée de cette antichambre de la mort...
En tout cas, lorsque je repris connaissance, j'étais encore par terre, effondrée contre le mur de la salle à manger. Tout m'aurait paru normal, s'ils ne m'avaient pas tous regardée, avec leurs gros yeux ronds, la mâchoire tombante, l'air ahuri. Mes jeunes frères me tiraient les cheveux. Sophie et Virginie palpaient mon visage. Seule maman avait un semblant d'expression humaine : elle pleurait !
– Mais qu'ai-je donc ? m'exclamai-je, excédée.
Personne ne me répondit. D'ailleurs, aucune des personnes présentes ne m'a parlé depuis ce jour : elles ont toutes perdu la langue et la raison !... »
La vieille femme écopa du revers de la main les larmes qui glissaient sur ses joues et continua son anamnèse.
« Je me levai brusquement, à la fois agacée et effrayée par leur silence qui m'était encore incompréhensible... C'est alors que je vis mes mains.
Ne pouvant admettre une telle réalité, je me précipitai dans la salle de bains. Mais le grand miroir refléta froidement l'insoutenable ! J'en pleurai trois jours durant...
En quelques secondes, ma vie s'était envolée, dépassée, désintégrée... J'étais devenue, l'espace d'un souffle de vie, la vieille femme de quatre-vingt-un ans que je suis aujourd'hui !...
Il y a deux mois à peine, j'étais une jeune fille en plein épanouissement, une adolescente qui, comme tant d'autres, rêvait de vivre longtemps, d'être heureuse, d'avoir des enfants, de profiter de la vie !
On dit que pour surmonter les désillusions, les larmes restent les meilleures conseillères. Or, elles m'invitaient à refuser une telle destinée. Je décidai donc de me battre pour vivre ce que je n'avais pas vécu. Je ne sais pas si vous pouvez appréhender un tel sentiment de revanche. De toutes façons, j'étais seule, abandonnée et je n'avais plus rien à perdre.
Par la suite, les évènements se sont précipités...
Des gens bienveillants, qui me croyaient folle, obtinrent mon internement dans un asile. Mais je ne tardai pas à m'échapper afin d'accomplir mon dessein. Je récupérai l'argent que j'avais épargné et je me rendis en train, dans une grande ville portuaire de l'ouest. Il fallait que j'agisse rapidement, car je sentais chaque jour la caresse de la Mort devenir griffure.
A l'aube du cinquième jour, je m'embarquai sur un cargo australien. Un peu réticent dans un premier temps, à l'idée de voir une vieille sur son navire, le capitaine avait fini par m'embaucher comme cuisinière. Après deux mois d'océan, je profitai d'une escale technique dans le port de Surabaya, au nord de l'île de Java, pour quitter les marins australiens. Mais j'étais encore loin de ma destination, une île aux sonorités sibyllines, perdue dans la mer des Célèbes.
Shawi Kaa, le récif d'améthyste...
Naguère, ou plutôt, dans mon enfance pas si lointaine, je dévorais les livres de contes et légendes de tous les pays. Je me délectais d'épopées mythologiques, de créatures monstrueuses, de rêves fantasmagoriques... Je voyageais au bout du monde en me plongeant dans les récits d'aventuriers et de navigateurs.
Aussi, connaissais-je depuis toujours l'île de Shawi Kaa. Crainte des indigènes, cette île volcanique était, selon la légende, la tanière d'Hyzaros, le fils illégitime de Chronos. Reprenant la tâche titanesque de son père, il s'y serait caché, haï des hommes, après l'engloutissement de l'Olympe. Je suppose que vous connaissez l'histoire ! Évidemment, je n'ai jamais cru, pas plus que quiconque, à la vraisemblance de cette fable. Cependant, lorsqu'on a guère d'autre solution, on choisit celle qu'on espère être la meilleure, même si elle est aussi la plus hasardeuse !...
Je me suis ainsi rendue sans difficulté à Makasar, sur l'île de Sulawesi, que j'ai traversée du sud au nord. Hélas, à Manado, les choses se sont compliquées. Lorsque, en quête d'une embarcation, je prononçais le nom de Shawi Kaa, les gens me fuyaient. Personne ne voulait m'emmener sur l'île maudite, royaume de tous les mauvais esprits.
À la tombée de la nuit, mes recherches demeuraient infructueuses. J'enrageais de colère, plus que de désespoir. Être bloquée à quelques miles du but était vraiment insensé. Pourquoi le sort s'acharnait-il contre moi ? Cette malchance renforça ma détermination... Et le lendemain, plus résolue que jamais, j'achetai avec le peu d'argent qui me restait, la pirogue d'un pêcheur. En me voyant pagayer, l'homme eu d'abord un sourire ironique. Ma maladresse s'ajoutant à mon corps fatigué, je ne parvenais même pas à quitter le rivage. C'est alors que, refoulant les superstitions ancestrales, il me rejoignit sur la frêle embarcation, me prit la pagaie des mains et me conduisit à Shawi Kaa.
Lorsqu'il me déposa sur la plage basaltique, il promit de me rechercher au soleil couchant. Sans poser le pied à terre, le brave pêcheur manœuvra la pirogue et s'éloigna. Je le regardai disparaître à l'horizon, avant de m'enfoncer dans l'épaisse végétation. Ma progression fut lente : je subis une attaque de rats géants, je fus piquée par des guêpes, je faillis mourir asphyxiée dans les marais de soufre, je glissai à plusieurs reprises en escaladant la montagne d'améthyste... Mais quelle importance ? La vie mérite bien quelques efforts !
L'essentiel est que je sois ici, prosternée devant vous ! Vous êtes le seul qui puissiez m'aider, ô Hyzaros !... "
Elle releva la tête. Le halo mauve, éblouissant, illuminait les profondeurs jusqu'alors insondables de la grotte d'améthyste. La vieille femme sentit la confiance monter en elle. Elle pouvait gagner désormais et ses paroles devinrent plus véhémentes :
« Vous vous êtes trompé... Je comprends parfaitement que vous ne pouviez pas deviner la couleur de la bougie censée représenter la dizaine... C'était seulement un malentendu. Mais vous devez réparer votre erreur à présent !... "
Elle attendit quelques secondes, se mordant la lèvre inférieure d'anxiété.
Alors une fine poussière irisée l'enveloppa. Les voûtes de la cathédrale d'améthyste se mirent à trembler. Une sorte de rire grave, sinistre... La vieille femme sentit un frisson moite couler le long de son échine. Puis les vibrations se liquéfièrent en un murmure caverneux, audible par l'oreille humaine :
« Dois-je t'admirer, vieille femme ? Venir me trouver, pour m'ordonner de corriger une faute, à Moi, Hyzaros, Empereur des Temps, est plein de bravoure ! Mais ton courage n'a d'égal que ton arrogance et ton erreur... Dès le départ, ta démarche était superflue, absurde comme la vie. Car Hyzaros ne se trompe jamais ! Ta requête est rejetée. Va-t'en, misérable humaine ! »
Subitement, les parois devinrent incandescentes, dégageant une intense chaleur. L'atmosphère devint irrespirable, chargée de particules d'améthyste. La vieille femme comprit que le moment de se résigner était venu. Elle se leva et se hâta vers la sortie en trottinant. Toutes ses illusions s'effondraient. Bientôt, l'agonie la surprendrait, et plus rien n'aurait d'importance...
Mais la voix se fit à nouveau entendre, plus douce :
« Un instant, vieille femme ! Ton voyage fut long. Il ne doit pas être vain... »
L'octogénaire s'arrêta. L'obscurité mauve envahit à nouveau la grotte tandis que l'air refroidissait. Se voulant rassurante, la voix déclara :
« Je ne devrais pas m'emporter ainsi. Un jour, je finirai par affoler les clepsydres. On ne fait rien de bon sous le joug de la colère et de l'orgueil... Je suis forcé d'admettre ma faute : une étourderie ! J'aurais dû être plus attentif ce jour-là... Comment pourrais-je me faire pardonner ? »
La vieille femme revint sur ses pas, un peu méfiante. Pendant quelques minutes régna le silence, puis la voix s'exclama :
« J'ai une offre à te faire. Tu es en droit de la refuser, mais sache qu'elle sera unique. Je peux retourner ton sablier : tu vivrais alors une vie... à l'envers ! De quatre-vingt-un an à ta dix-huitième année approximativement, à moins d'un contre-temps... Tu connaîtrais d'abord la vie paisible du troisième âge, avant d'entrer dans la vie active... Tu serais confrontée sans doute à des problèmes d'une nouvelle sorte, tels que l'incompréhension des gens. Néanmoins, mon idée absolument hyzarothellique, ne manque pas de charmes, ne trouves-tu pas ?... »
La vieille femme considéra la proposition. Le défi était extraordinaire. Elle serait tenue d'organiser seule son avenir passé... La vie prendrait un nouveau sens. Elle acquiesça d'un signe de la tête : elle acceptait l'accord.
Aussitôt, la luminescence mauve se ternit. Le maître des lieux, volatile nuée irisée, disparut dans les catacombes de son antre. Apaisée, victorieuse, la vieille femme se dirigea à tâtons vers la sortie. Elle avait vaincu la fatalité, et là-bas, au bout du tunnel, la clarté du jour se profilait contre les parois d'améthyste.
Là-bas, la liberté...
Là-bas, un soleil équatorial aveuglant...
Le faux-pas fut fatal et là-bas, perdu au fond du précipice, l'espoir d'une jeune fille s'éteignit à jamais...

Alors que l'astre se noyait dans une mer écarlate, le pêcheur était revenu, comme promis. Mais il repartit seul dans la nuit, se jurant de ne jamais plus accoster Shawi Kaa...





Cette nouvelle a été écrite en 1992, alors que je n'avais pas lu la nouvelle de Francis Scott Fitzgerald « L'Étrange Histoire de Benjamin Button » adaptée au cinéma en 2008.
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