Gorg l'extraterrestre

il y a
7 min
12
lectures
0

Je suis un homo economicus englouti dans mon époque, comme tous mes personnages. Retrouvez mes critiques et chroniques sur Azimut et abonnez vous: https://blogdesign.blog/ Suivez moi sur ma page  [+]

XPR27, aujourd’hui appelée Ornix, fût découverte en 2115, mais il faudra attendre 20 ans pour que le gouvernement d’Océania y envoie un vol habité.
Le 16 février 2161, l’engin atteignait enfin son but. Depuis 26 ans, les nombreuses informations transmises aux voyageurs l’avaient confirmé : la planète était dotée d’une atmosphère comparable à celle de la Terre et était probablement habitée.
Pourtant, ces données prometteuses avaient peu de sens pour l’unique survivant de l’équipage. Orphelin depuis peu, Gorg était né le 12 avril 2137, 2 ans après le départ de la navette. Le jour de son septième anniversaire, une importante fuite du réservoir d’oxygène était survenue. Ses parents lui racontèrent comment le sacrifice de ses oncles Mok et Jess avait résolu le problème de l’air artificiel qui se serait tôt ou tard raréfié.
L’orage grondait ce jour-là sur Ornix et le vaisseau secoué peinait à rejoindre son point d’ancrage. Cependant, après quelques vacillements, il se posa. Presque machinalement, Gorg exécuta l’opération qu’il répétait chaque jour depuis qu’il était en âge de comprendre les instructions de ses aînés. Tout se passa parfaitement bien.
Un attroupement l’attendait. De sa vie, il n’avait jamais vu autant de monde. Il y avait peut-être 10 ou 15 individus. Le brouhaha lui sembla tout d’abord être un galimatias inaudible de cliquetis stridents, mais il finit par comprendre que ses hôtes parlaient la même langue que lui. Un homme, visiblement doté d’une autorité inextinguible, prit finalement la parole.
- Bonjour Gorg, nous vous attendions. Comme vous le savez sans doute, l’un de nos grands scientifiques a découvert peu de temps après votre naissance qu’il était possible de dépasser la vitesse de la lumière. Cela fait 10 ans que nous sommes arrivés sur Ornix et que nous avons commencé à construire la Nouvelle-Océania qui se dresse sous vos yeux..
Bouche bée, le regard halluciné, Gorg ne comprenait pas un traître mot de ce qu’on lui disait. Le maire s’en aperçut.
- Vous devez être très fatigué, nous allons vous laisser vous reposer. Le voyage a été long, c’est peu de le dire. D’ailleurs, peut-on vraiment parler de voyage dans votre cas ? Nous sommes au courant du double suicide d’Owen et Bird, survenu dans de si troublantes circonstances. Enfin, dans la mesure où votre naissance n’était pas prévue au départ, on ne peut blâmer vos parents d’avoir cherché à servir au mieux vos intérêts, quitte à outrepasser quelque peu leurs droits. De plus, il y a prescription. Paix à leur âme en tout cas. Nous avons effectivement été informés de leur tragique disparition le mois dernier. Une curieuse histoire de vernis à ongles d’après ce qu’on a pu comprendre... je suis certain que l’on pourra compter sur vous pour éclairer notre lanterne. En tout cas, bienvenue à la Nouvelle-Océania.
...
- Bonjour, Gorg, vous avez bien dormi ?
Notre héros fut réveillé par Sonia qui lui apportait son petit déjeuner. En présence de la jeune infirmière, il éprouvait une étrange sensation qui lui nouait la gorge et le laissait muet.
- Dépêchez-vous, le docteur va vous recevoir dans 20 minutes.
Lorsqu’il entra dans la pièce, le professeur Curilnik se leva pour lui serrer la main. L’autre individu resta assis.
- J’ai reçu l’ensemble de vos résultats d’examens. Ils sont parfaitement normaux.
- Tout va très bien alors, vous allez pouvoir me libérer.
Le professeur fronça les sourcils, se gratta le nez et sembla chercher ses mots avant de répondre.
- Non, ça ne va pas du tout. Ça ne correspond pas du tout au profil d’un individu né dans l’Espace et y ayant voyagé pendant 24 ans, dans un cadre de sociabilité extrêmement restreint. Aucune carence. Des systèmes psychique, nerveux, digestif, cardiaque et pulmonaire qui pètent le feu. Vos stimuli émotionnels sont un peu grippés, mais dans votre cas, c’est normal. C’est d’ailleurs ce qu’il y a de plus normal dans votre anormalité ou, si vous préférez, de plus logiquement anormal dans votre improbable normalité.
Comme Gorg restait interdit, le professeur essaya d'être plus explicite.
- En deux mots, soit votre cas nous oblige à reprendre toutes les bases de la médecine, soit...
Vladimir Curilnik se tourna vers son voisin qui se présenta enfin.
- Je suis le commissaire Bialès, envoyé du gouvernement d’Océania. Comme vous l’a expliqué le professeur, les preuves scientifiques sont formelles, vous ne pouvez en aucun cas être le Gorg né il y a 24 ans dans l’Espace. Qui êtes-vous ? D’où venez-vous ? Quel a été votre rôle dans la mort des différents membres de l’équipage?
Gorg allait protester mais fut freiné par le professeur qui essaya de calmer le jeu.
- Vous avez beaucoup de choses à nous raconter sur votre voyage. Comment avez-vous occupé votre temps pendant toutes ces années ?
Gorg s’illumina et sourit, comme s’il attendait cette question depuis longtemps.
- Il y avait beaucoup de livres. Personnellement, j’adore la littérature du XXème siècle. Vous connaissez Kafka ?
Au cours des semaines qui suivirent, des souvenirs précis commencèrent à lui revenir.
...

...
Gorg venait de souffler ses sept bougies quand ils sentirent que quelque chose venait de heurter la navette. Immédiatement, l’alarme se mit en marche et les quatre adultes se levèrent pour disparaître aux quatre coins du vaisseau à la recherche de la zone endommagée.
Rapidement, le petit garçon resté seul à table avec son gâteau entendit la voix de Mok.
- J’ai trouvé, c’est le générateur d’oxygène, le problème semble assez sérieux, il va falloir tenter une sortie. Tu viens avec moi, Jess ?
Une première sortie avait été effectuée par les membres d’équipage lorsque Gorg était tout bébé, mais il n’en avait aucun souvenir. Aussi, cet événement qui se produisait le jour même de son anniversaire lui apparut comme une surprise inespérée.
Une demi-heure plus tard, les deux hommes avaient enfilé leurs combinaisons et entrèrent dans le sas de décompression. Gorg se précipita vers le hublot en plexiglas d’un mètre cinquante d’épaisseur situé non loin du générateur d’oxygène.
Après être sortis solidement sanglés, les deux hommes se dirigèrent aussi rapidement que leur harnachement le leur permettait vers le point présumé de l’impact.
Tout à coup, Jesse s’immobilisa. Rold, le père de Gorg qui assurait la communication avec les deux hommes depuis l’intérieur de la navette, entendit s’accélérer sensiblement le rythme de sa respiration.
- Ça va Jess ? Qu’est-ce qui se passe ? On dirait que tu viens de courir un cent mètre.
Jess ne répondit pas ? Sa respiration poursuivait son accélération puis ce fut au tour de celle de Mok. Rapidement les deux souffles atteignirent un niveau paroxystique. Lidia prit la main de son mari pour tenter de l’apaiser. Rold hurlait maintenant dans son écouteur.
- Mais nom de dieu, qu’est ce qui se passe ! Revenez, on verra ça plus tard !
Après avoir atteint une vitesse inouïe, les respirations des deux hommes s’arrêtèrent net. Par le hublot, Gorg vit les deux corps se figer. Les nombreux harnais qui les rattachaient à la navette se détachèrent un à un. Lentement, les deux hommes s’élevèrent dans l’espace avant de disparaître de sa vue. Le petit garçon se retourna alors vers Lidia qui venait d’arriver.
- Maman, pourquoi y partent Mok et Jess ?
La seule explication rationnelle était le suicide.
...
- Il est couché ?
- Oui, ça n’a pas été facile, mais j’ai réussi à l’endormir. Il m’a posé plein de questions sur Jess et Mok ?
- Et qu’est ce que tu lui as répondu ?
Lidia hésita et prit un air déconfit avant de répondre
- Je sais que c’est complètement con, mais je savais vraiment pas quoi lui répondre. Je lui ai dit...je lui ai dit qu’ils allaient peut-être revenir.
Rold soupira et passa sa main dans les cheveux de la jeune femme qui se mit à sangloter.
- Après tout, rien n’est impossible et puis, il est bien trop jeune pour comprendre la vérité. D’ailleurs, je ne la comprends absolument pas moi-même. Ce qui semble plaider pour le suicide, c’est que le dommage pouvait tout à fait être réparé de l’intérieur, il n’y avait aucune obligation de sortir. Maintenant, ils avaient peut-être juste envie de prendre l’air, c’est compréhensible, enfermé dans ce cercueil volant, on finit par péter un câble.
L’homme s’assit, prit sa tête entre ces mains et resta silencieux. La jeune femme poursuivit.
- Quelles raisons auraient-ils eu de se suicider ? Ils avaient un moral d’acier et formaient un couple solide. Sans eux, on n’en serait pas là aujourd’hui.
Rold et Lidia finirent par trouver dans le sommeil, un oubli temporaire de cette sinistre journée. Très tôt, bien plus tôt que l’heure habituelle du lever, Gorg vint cependant leur rendre visite le sourire aux lèvres.
- Tu es certain de ne pas avoir encore sommeil, lui demanda Lidia en bâillant. Il est très tôt, tu sais.
- Non, je suis plus du tout fatigué. Tu avais raison, Mok est venu me voir.
Les deux adultes se regardèrent et Gorg poursuivit.
- Je sais ce que vous allez me dire, ce n’était pas un rêve. Moi aussi j’ai cru que c’était un rêve au début, mais il était vraiment là. Il est reparti, mais m’a dit qu’il allait revenir me voir avec Jess.
...
- Je cherche mon rouge à lèvres partout. Tu ne l’aurais pas vu par hasard ?
C’est à ce moment-là que la connexion avec la Terre fût interrompue pour ne revenir que deux semaines plus tard. C’est donc la dernière preuve de vie que les correspondants terrestres de Lidia et Rold entendirent.
Les années s’étaient succédé depuis la disparition de Mok et Jess et Gorg prétendait toujours qu’il les voyait régulièrement.
Ses parents s’étaient inquiétés de ces visions et, pour en avoir le cœur net, avaient fouillé de fond en comble la navette. Comme ils s’y attendaient, ils ne trouvèrent aucune trace de présence humaine et durent se rendre à l’évidence. Gorg n’avait pu accepter psychologiquement la disparition des deux hommes et avait recréé artificiellement leur image. Lidia et Rold avaient espéré que ces manifestations disparaîtraient à l’adolescence, mais il n’en fut rien. Au contraire, les récits de Gorg étaient de plus en plus détaillés.
Mais l’heure était aux réjouissances. L’année 2161 tant attendue était enfin arrivée. La fin de ce voyage approchait. Ce jour-là, le couple discutait de choses légères et Lidia retrouvait une coquetterie qui lui avait fait défaut pendant de nombreuses années. Tout à coup, les écrans se brouillèrent. Ils ne reconnurent tout d’abord pas les deux silhouettes qui entrèrent sans faire un bruit avant de se jeter sur eux. Gorg fit à son tourson entrée, rouge de colère.
- Tu n’as pas le droit, je t’interdis. On avait un accord !!
Les silhouettes lâchèrent les corps inanimés de Rold et Lidia et se rapprochèrent de Gorg dont les yeux jetaient maintenant des éclairs.
- Tu m’as trahi ! Tu n’es plus mon ami ! Puisque c’est comme ça, je ne te laisserai plus sortir ! Rentre tout de suite !
Les mains ouvertes, Gorg tendit les bras vers la chose. Les deux silhouettes luttèrent dans un premier temps puis s’estompèrent, se réunirent pour ne plus former qu’un magma informe qui disparut au contact de Gorg.
La lutte entre Gorg et la chose se poursuivit pendant une dizaine de jours. Tour à tour, l’un prenait le dessus sur l’autre. L’issue du combat demeura incertaine jusqu’au bout et puis, Gorg sentit que la chose criait grâce. Ils avaient tant partagé depuis le jour de leur rencontre...il ne pouvait la tuer. Ils décidèrent donc de conclure un nouveau pacte. Ce n’est qu’après sa conclusion que Gorg rétablit le contact avec la Terre.
...
Assailli par les journalistes, écrivains et scénaristes que sa vie semblait passionner, Gorg avait peu de temps pour lui.
Il avait progressé dans la connaissance des coutumes humaines. Aussi, avait-il décidé d’inviter au restaurant la jeune infirmière qui l’avait accueilli à son arrivé et en présence de laquelle il éprouvait d’étranges sensations. Il savait maintenant les nommer et avait lu que l’invitation au restaurant était la suite logique de la procédure.
Les restaurants de la planète offraient sensiblement la même gastronomie que leurs homologues terrestres. Cette prouesse avait été rendue possible par le génie de ses ingénieurs, mais ça n’intéressait évidemment pas Gorg qui n’avait connu depuis sa naissance que les mets lyophilisés et insipides emportés par ses parents dans leur odyssée.
- Spi, il faut que je vous dise quelque chose.
Radieuse, la jeune femme prit la main qui lui faisait face.
- Oui.
- Euh...ça concerne ma santé.
- Je sais tout de votre santé. Je sais que vous luttez en permanence contre cette chose qui est en vous et qui vous a maintenu dans une si extraordinaire forme physique. Je suis certaine qu’on va trouver une solution. Je pense que vous avez aussi autre chose à me dire.
- Euh... en effet. Je ne pouvais pas vraiment le comprendre dans l’espace, mais j’en suis maintenant certain.
Un peu surprise, la jeune femme acquiesça et laissa Gorg poursuivre.
- Je crois que j’arrive à lire dans les pensées des gens.
- Mais c’est merveilleux, vous allez avoir un avenir extraordinaire...
Spi fut interrompue par le serveur. Sans hésiter, Gorg prit la parole.
- Pour moi ce sera le pavé de trem et pour elle, le glat.
Le serveur s’étant retiré, Gorg fit face au visage écarlate de Spi.
- Ce n’est pas ce que vous vouliez ?
Spi soupira profondément.
- Si, mais...bon, il y a encore du boulot.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !