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Il avançait sous un soleil dur qui l'écrasait de sa paume puissante. Par moment, une forte rafale brûlante le faisait vaciller. Au loin, de petits nuages serrés se suivaient en file indienne, caressant le dos de la montagne. Un avion dessina une virgule dans le ciel.
Martin longeait des vignes. Des centaines de pieds de vigne alignés et bruissant sous le sirocco. Quelques rares voitures en cette fin août, tant mieux !
Il vit sur sa droite : « Cros d'Anyon ». Il traversa le pont de l'Aygue, la rivière était à sec ou presque. Sur la dernière borne blanche au capuchon jaune, il s'assit pour souffler un peu. Départementale 975. Il aperçut enfin la pancarte « Sainte-Justine-les-Vignes ».
Sur la place du village, sous une tonnelle, deux anciennes sur des chaises pliantes ne le remarquèrent même pas. Il passa devant le cellier-cave-dégustation de vin du domaine voisin. À cette heure, il était désert. Martin contourna le monument aux morts, s'éloigna à grands pas du café du Commerce, rasa les devantures des négoces – la boulangerie, l'artisan boucher –, tous fermés, et s'engagea à travers un passage voûté. Là, dans une ruelle étroite, il frappa à une porte. D'un pas lourd, quelqu'un dans la maison vint lui répondre.
— Ah Martin ! Que me vaut ? Il y a longtemps ! Entre, ne reste pas sous ce cagnard ! Coume vaï ?
— Le bonjour Marie. Je ne… euh… Ne m'en veux pas, mais je ne peux pas entrer…
— Ah oui, et pourquoi donc tu ne pourrais pas rentrer dans ma maison ?
— Eh je te dis que je ne peux pas entrer… Sors un peu et tu vas comprendre !
Marie la rebouteuse guérissait. Elle remettait les os en place, savait poser les cataplasmes comme personne et chassait les mauvaises fièvres. Elle fit deux pas dehors et contempla Martin des pieds à la tête. Lorsque son regard parvint au sommet du crâne, elle s’étonna.
— Martin, mais qu’es aquo ? Dis ?
— C'est pour « ça » que je viens de me manger huit kilomètres de route à pied sous la chaleur et le mistral, Marie, justement pour que tu me dises ce qui m'arrive !
— Vé Martin, comment veux-tu que je te… C'est que je n'ai jamais…
— Écoute bonne Marie, dis-moi au moins quel air « ça » a exactement, parce que quand je lève la tête pour voir, « ça » me suit ! dit Martin en soulevant les sourcils.
— Boudiou Martin, comment te dire ? Viens d'abord par ici, il ne faudrait pas que les gens te voient comme ça.
Marie attira Martin à l'angle sombre de la rue et le contempla à nouveau d’un air incrédule.
— Comment te dire Martin ?
— Dis-le comme tu le vois Marie !
— Tu as comme qui dirait un minuscule nuage à… à peu près vingt centimètres au-dessus de la tête.
— C'est bien ce que je pensais ! reprit Martin. Et d'où tu crois que ça vient cette… ce… ce machin ?
— Comment veux-tu que je le sache ? répondit Marie. C'est bien la première fois de ma vie que je vois une chose pareille. Bouge un peu, que je voie comment ça te suit.
Martin avança, recula, fit plusieurs petits bonds sur place et le nuage le suivit comme son ombre.
— Tu sais que ce serait presque comique, commença Marie.
— Sauf que moi ça ne me fait pas rire ! l'interrompit Martin, un peu vexé.
— Bon, viens donc te poser sur ce banc et raconte-moi depuis quand et comment tu as attrapé ça.
Marie, Martin et le petit nuage se dirigèrent vers le banc, à l'abri d'éventuels curieux, et Martin raconta :
— J'étais dans les vignes, je pensais à tous mes soucis, tu sais, le prêt à rembourser au Crédit Paysan, la sécheresse de l'été… Je ruminais, je ruminais… ! Puis Blandine est venue me prévenir que le déjeuner était prêt et je lui ai dit que j'avais pas faim. En repartant, je l’ai entendue baragouiner : « Cet homme-là, il est toujours dans les nuages ! ». Puis elle est remontée sur le solex et elle est rentrée à la maison. Et c'est là que j'ai senti un truc bizarre au-dessus de ma tête. J'ai tâté, il n'y avait rien. J'ai été voir mon reflet dans la vitre de la cabine de ma machine à vendanger et j'ai vu « ça ». J'ai essayé de l'attraper, rien à faire. Ou je le traversais avec la main, ou il se soulevait dès que je l'approchais. Ça m’a fait peur, té ! Alors j'ai filé ici en vitesse pour te le montrer. J'avais trop honte pour aller chez le docteur et si quelqu'un m'avait vu, je serais certainement passé pour l’idiot du village !
— Tu en as parlé à Blandine ?
— Bien sûr que non malheureuse ! Elle doit être en train de me chercher à cette heure. Comme un voleur que je me suis sauvé, sainte Mère !
Marie réfléchissait sans quitter des yeux cet étrange petit nuage vissé au-dessus du crâne de Martin. Appeler le médecin ? Pas sans s'être d'abord battue avec ses propres armes.
— J'ai une idée, dit-elle subitement à Martin mort d'inquiétude. Tu vas faire le poirier et ça va écraser la « chose ».
Martin la regarda, perplexe.
— Ben oui quoi, reprit-elle, le poirier, la tête en bas…
— Mais ça fait un moment que je n'ai pas… depuis la cour de récré peut-être…
— Ne t'en fais pas, idiot, je vais t'aider !
Il fallut s'y prendre à trois fois, Martin n'avait plus sa souplesse d'antan. Au résultat, il fut rouge comme une pêche trop mûre, mais rien n'y fit, le petit nuage lui avait servi d'amortisseur.
Marie se remit à réfléchir et claqua des doigts.
— Attends, j'ai une autre idée !
Elle revint quelques secondes plus tard avec une aiguille à tricoter.
— Je vais lui percer le cœur et on verra bien ce qu'il en sort, dit-elle à Martin pétrifié.
Rien n'y fit non plus, l'aiguille sortit de l'autre côté sans que même le petit nuage ait frémi. Marie était à bout de patience, peu de choses lui avaient résisté avec autant d'insolence !
— J'essaye encore quelque chose et après je t'envoie chez le docteur !
Elle fit asseoir Martin sur le banc et se mit à chanter.
— Mais qu'est-ce qui t'arrive ? Tu crois vraiment que c'est le moment de chanter ? demanda Martin.
— Laisse-moi faire couillon, depuis la maternelle tout le monde me dit que je chante faux. Au moins que pour une fois ça serve à quelque chose.
Mais le petit nuage tenace resta à sa place sans qu'aucune goutte ne s'en échappe.
Marie leva les bras au ciel en signe d'impuissance.
— Je crains ne rien pouvoir pour toi pauvre Martin. Si tu le veux, je t'accompagne chez le docteur !

Le médecin n’avait jamais rien vu de tel et ne put rien pour Martin. Aussi, faute de trouver de solution à son problème, on renvoya le brave homme dans ses foyers et on lui recommanda d'apprendre à vivre avec sa « petite particularité ».

Blandine, très inquiète de la soudaine disparition de son mari, ne fit presque pas d'histoire en le voyant revenir coiffé de cet étrange couvre-chef humide. Après tout, ce n'était pas si gênant que ça d'avoir la tête dans les nuages, « comme ça au moins on sait toujours où elle est… ta tête ! » ironisa-t-elle.
Martin, lui, avait fini par s’attacher à son petit cumulus qui, il le découvrit plus tard, changeait de couleur suivant la météo de son humeur !

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Cla · il y a
gentil...
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Michèle Menesclou · il y a
Merci ?
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne soirée..
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Rosine · il y a
Super mignon !
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Michèle Menesclou · il y a
Merci Rosine !
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Aline Fernandez · il y a
Très joli ! ! J'aime beaucoup
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Shoy Pikkabbu · il y a
c'est amusant. Il lui faudrait aller à Perpignan, avec la tramontane, le nuage ne tiendrait pas 5 minutes :-)
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Michèle Menesclou · il y a
C'est pas faux !
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