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Corona Chat

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C’est le début de l’été. La terre est enveloppée de la douceur du soleil. Je me trouve devant la porte d’entrée, la refermant derrière moi, comme un rat des champs qui vient de sortir de son terrier. Le corps qui s’est recroquevillé, tel un escargot dans sa coquille, par l’enfermement infernal, souhaitant savourer cette liberté temporelle, étire ses bras et agite ses jambes, avec un air de défi. Les yeux épuisés, depuis quelques jours, par les images surnaturelles des écrans de visualisation, à la périphérie du courant humain, commencent à vagabonder dans un rayon plus accessible. Un silence total règne dans l’atmosphère et l’on peut se demander si les bruits ne sont pas eux aussi sous l’influence du confinement.
Après une semaine paralysante, c’est aujourd’hui seulement que je peux voir, grâce au ciel dégagé, un soleil souriant. Ces derniers jours, il a plu des cordes, ici. La nature a retrouvé sa fraîcheur à la faveur de la pluie. Même les murs et les toits des habitations semblent être à l’état vierge. Les véhicules garés dans la rue comme du bétail dans une étable, s’illuminent. Les plantes sauvages ont fini par céder aux mouvements des mille-pattes et des papillons, et bougent et se tortillent à l’unisson. Les arbres et les arbustes qui servent de clôtures rendent le lieu si agréable que j’ai du mal à récupérer mes yeux. Le feuillage tremble, une bouffée de vent me traverse en ébouriffant mes cheveux. On dirait que la nature sourit discrètement de sa victoire sur les hommes.
Dans l’intention de détourner mon attention, un corps au pelage dense et doux se frotte contre mes jambes. Je regarde vers le sol. Ce que je vois est un chat. Un chat noir, plus justement. Dès qu’il a repéré mes yeux, un cri plaintif est sorti. Je le connais. J’ai eu de nombreuses occasions de le voir avec sa maîtresse. Mais c’est la première fois que je suis très rapproché de lui.
La bonne santé de l’animal est assurée par la brillance de ses poils. Ses yeux brunâtres luisent d’un éclat vif. Et même les crins de la moustache, qui sont au moins une dizaine de chaque côté, me semblent être fins et bien naturels. Je prends encore quelques secondes pour admirer sa langue toute fine et baladeuse qui joue au jeu de cache-cache. Malgré les apparences, sur son museau flotte une expression pitoyable cherchant un refuge d’amour. Hélas, ayant perdu déjà un quart d’heure sur le temps imparti dans mon attestation de sortie, je n’ai aucune patience pour le comprendre. De plus, cet animal en question est bel et bien la propriété de ma voisine. Je me suis donc dépêché de descendre la rue et j’ai commencé à marcher à grands pas.
Nous sommes confinés chez nous depuis quelques jours. La conséquence du coronavirus est si préoccupante que le nombre de victimes et de décès augmente chaque jour. À son grand désespoir, l’État vient de décréter un confinement total des citoyens. Pour sortir de chez soi, il faudra se justifier. Sur l’attestation de sortie, disponible en ligne, on devra préciser le motif, la date et l’heure de sortie sans oublier de mentionner le nom et l’adresse de la personne. Vu que nous avons besoin de produits de première nécessité, je dois les acheter dans un commerce de proximité. Et ainsi j’ai eu l’occasion de rencontrer le chat de ma voisine, à notre porte d’entrée.
Malgré vingt ans de vie en Europe, tout comme mon combat perdu contre mon habitude de manger du riz, je n’ai pas pu vaincre certains de mes comportements, nourris en Inde. Par exemple, ici en France, vous pouvez tutoyer aussi bien vos parents que les personnes âgées dès que vous les connaissez, mais pas en Inde. Chez les Indiens, quels que soient leurs rapports avec la personne, si elle est plus âgée, il faut la vouvoyer. De même, j’ai un autre problème, et celui-ci concerne ma voisine. J’avais trente ans quand j’ai emménagé avec ma femme et mes enfants à côté de chez elle. Aujourd’hui, j’ai cinquante ans. Je ne me rappelle pas quand ma voisine et moi nous sommes croisés pour la première fois. Il est toutefois évident que, comme vous l’imaginez, nous avons eu de nombreuses opportunités de le faire, tous les deux, au cours de ces vingt années. Comme le veut la culture, lorsque nous nous croisons, c’est ma voisine qui me dit « Bonjour ».
Bien entendu, l’initiative de me saluer lui revient. Elle dira « Bonjour » et s’en ira. Moi ? Cela dépend de mon sens de l’humour. D’ailleurs, notre quotidien en Inde, présent et passé, ne consiste pas à se saluer chaque fois que l’on rencontre quelqu’un. Si les personnes qui se croisent sont de sexe opposé, c’est encore plus terrible. Un tabou, impensable, pas question d’y toucher ! Ces malédictions se sont également installées avec moi lorsque je suis venu en France. Les normes civiques disent qu’il faut au moins un petit signe de tête ou un simple rictus pour répondre à la salutation de quelqu’un. De mémoire, bien sûr, je dois beaucoup de « bonjours » à ma voisine. Supposons que pour cent « bonjours » de sa part, j’ai dû lui en donner une dizaine. Cela dépendra, comme je vous l’ai déjà dit, de mon humeur. Pour être franc, je l’ai parfois délibérément ignorée et je pouvais très bien me passer de son « bonjour » comme si de rien n’était.
Ajoutez au panier... voici autre chose que je tiens à partager avec vous, afin que vous puissiez bien me comprendre. Vous ne me croirez pas, pourtant c’est une vérité comme une autre. Sur cette planète, quelques-uns vivent non pas sur la terre, mais dans l’eau, au fond de la mer. À court de souffle, ils remonteront à la surface pour remplir leurs poumons d’oxygène et puis retourneront d’où ils viennent. En fait, ils mènent une vie ascétique, loin de la société. Soi-disant hors des célébrations, hors des rencontres sociales, hors de tout. Ils sont une espèce à part, ne veulent pas se mélanger aux autres. Vous n’appartenez peut-être pas à ces catégories de personnes. Eh bien, moi oui. Je suis l’une des personnes qui pratiquaient sérieusement l’écart social avant même que le monde ne connaisse le coronavirus. L’écart social entre mon voisin et moi n’est pas basé sur la distance ou l’espace, mais davantage sur mon état d’esprit. À titre informatif, même un petit sourire de la part de quelqu’un pourra détourner mon regard, me faire dévier de mon chemin. Alors pourquoi devrais-je m’intéresser à ma voisine et à son salut ?
Il y a deux jours, j’ai remarqué que la porte et les volets de ma voisine étaient fermés. Je les ai tout simplement ignorés. Aujourd’hui, même scénario. Cela fait de nombreux jours que sa voiture Peugeot 305 reste immobile au parking. Cela pourrait s’expliquer par plusieurs raisons. Si c’était l’été, on pourrait dire qu’elle est partie en vacances. De plus, à chaque fois qu’elle part, elle laisse son animal de compagnie à la SPA. Nous en avons été témoins, ma femme et moi. Mais ce n’est pas le cas aujourd’hui. Surtout au moment où l’on est en plein dans la crise du coronavirus. Les sorties sont réglementées. Il pourrait donc y avoir une autre raison. Le chat qui se traînait, juste à l’instant devant notre porte, me fait aussi réfléchir.
Au supermarché, avec nos produits, je n’ai pas oublié d’acheter de la nourriture en conserve pour l’animal. En revenant chez moi, l’absence de l’animal à notre porte a minimisé mes inquiétudes concernant ma voisine. À la sonnette, ma femme ouvre la porte en me demandant de la suivre calmement. Nous sommes dans le couloir, après quelques pas, elle se tient à l’écart et me laisse regarder ce qui se passe, je n’en crois pas mes yeux, le chat est de nouveau là, jouissant de boire du lait, versé dans un bol. En réponse à mes paupières levées :
— Il y a quelques jours, j’ai vu une ambulance devant la maison de notre voisine. Je pense qu’elle est à l’hôpital. En conséquence, il n’y a personne pour s’occuper de son chat. Je l’ai donc laissé entrer pour lui donner du lait, dit-elle, voulant me donner une explication à la présence d’animal dans notre demeure.
— Chérie ! On n’a pas le droit de le garder. Nous devrons contacter la SPA, pour qu’ils s’occupent de lui.
En rassurant ma femme, je me penche vers l’animal pour lui dire « bonjour ». L’animal lève les yeux et regarde les miens pendant un moment, puis se met à boire, comme si de rien n’était.

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Manillion · il y a
Merci à toi et bravo pour cette jolie histoire toute pleine de pudeur et d'humanité !
L.

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francis Manet · il y a
il faut des moments de crise comme celle que nous vivons actuellement pour que se révéle le vécu intérieur ! la crise a du bon et l'animal nous provoque aussi à l'humanité. merci