Tout à gagner

il y a
2 min
46
lectures
0
C'est un trou de verdure où coule une vidange,

filet sombre et soyeux aux reflets irisés.

Étrange hémorragie de viscosités lentes,

qui serpente en silence entre les herbes en haillons et les bidons cabossés ; qui charrie graisses et sueurs des bitumes lavés par les orages nerveux, et la pisse des moteurs enragés, le pus suintant des blessures mécaniques.

Ses méandres enlacent des fétiches d'un autre temps, ses nœuds coulants enserrent jalousement des couleurs qui n'existent plus.

Une balle de tennis d'un vert jadis fluo flotte dans un brouet de glaires chimiques, trépanée, poisseuse, galeuse et pelée, mais si charmante avec sa rondeur humaine et terriblement nulle.

Un flacon doré, à la panse gonflée d'un noyé en polyéthylène, plastronne au ciel son code-barre pour un dernier scan qui ne viendra pas.

Oriflamme atrophié au bout du guidon d'un vélo mort, un masque bleu turquoise ; il s'agite mollement, lambeau d'un passé pandémique, dans les remugles tiédasses d'un éternel été.

Rose, le rose bonbon d'un chouchou, dans les cheveux crasses d'une petite fille ; mais elle est bien vivante cette poupée, assise à califourchon sur un tuyau de béton fêlé, folie des chantiers oubliés.

- Dis, grand-père, c'est vrai que tu as déjà volé dans un avion ?

- Oui, oui bien sûr, mais il y a très longtemps

- Quand tu étais petit ?

- Un peu plus grand que toi. J'avais une quinzaine d'années, c'était juste avant la première pandémie de coronavirus.

- Le Fléau ?

- Non, non ! Pas aussi méchant, rien à voir.

- Ah ! Et tu as été où ?

- En Grèce. On a mis trois heures ! Maintenant il faudrait deux mois, trois mois même. Et la Grèce n'existe plus.

- La graisse ? Comme le jus qui coule de la brochette ?

La petite fille montre une épaisse saucisse brune qui grésille au bout d'une perche à selfie rouillée.

- Oui, ma chérie, si tu veux, s'esclaffe son grand-père en retirant du feu le morceau de viande qui est maintenant cuit à point.

Il ne faut surtout pas le gâcher, les chiens se font rares ces derniers temps.

C'est un trou de verdure où vivotent les derniers, les déchus, les élimés. La vidange vient tâter leurs godillots troués, téter leurs orteils gris, mais ils n'en ont cure. Ce soir le feu crépite et sa fumée est pleine de couleurs ; le plastique c'est fantastique ! chante la petite fille.

Le vieil homme lève les yeux vers le ciel bleu immaculé, vers la Lune qui prend lentement la relève du Soleil moribond. Enfant, il en admirait déjà la pâle figure rassurante. Des millions d'années plus tôt. Quand le ciel était balafré de couloirs aériens et piqueté de nuées de low costs.

La Lune n'a pas changé. Tout un passé regarde le vieillard de là-haut, une ère d'insouciance à jamais révolue ; et le toise aussi tout un futur qui ne lui parle plus depuis longtemps.

Parfois il en vient à douter de ses souvenirs ; alors il envie sa petite-fille qui n'a rien perdu, et tout à gagner.

Une dernière fois il regarde le ciel, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux larmes sombres sur la joue droite.
0

Un petit mot pour l'auteur ? 1 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Vincent DeMille
Vincent DeMille · il y a
Nous sommes tous des Dormeurs du val mais nous ne le savons pas encore.

Vous aimerez aussi !

Poèmes

Ersatz

Vincent DeMille

Les deux silhouettes progressaient lentement sur la ligne de crête. Loin, très loin au-dessus de leurs têtes tournoyait un grand busard. L'oiseau perdit un peu d'altitude pour mieux distinguer les ... [+]