Une rose parmi les roses

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"Une rose parmi les roses" Anna rassemblait ses morceaux d’étoiles cassées serpentant entre les heures qui tombaient de la pendule, martelant une souffrance qui tournait dans sa tête, qui ... [+]

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Entre Alzheimer et ses pensées vagabondes, Anna coulait des jours heureux devant son jardin de roses qu'elle cultivait depuis toujours et qui recelait des trésors de parfums.
Je me rendais chez elle tous les matins pour l'aider à se faire belle. Elle oubliait avec un charme désarmant de se lever, de se laver et attendait dans son lit comme un petit oiseau, sous des couvertures d'étoiles qui brillaient encore derrière ses fines paupières, que quelqu'un vienne souffler sur ses derniers rêves.
Son petit visage de lutin s'éclairait soudain d'une lumière joyeuse à la vue de ma blouse blanche qui lui annonçait le rituel de la toilette et faisait clignoter ses yeux bleu turquoise à peine blanchis par le temps.
Prête et parée de son éternel tablier de toile fleurie, je l'installais à bord de son fauteuil roulant devant son petit-déjeuner, à la table de la cuisine. Le café venait de passer et embaumait le matin printanier qui faisait entrer le soleil dans la pièce jusqu'à faire briller la patine des vieux meubles.
C'est à ce moment que j'ai vu dans son regard une étrange couleur, un bleu sombre inhabituel qui s'échappait de la réalité pour s'enfoncer dans les profondeurs de ses souvenirs. Sa courte chevelure grise que je venais d'asperger d'une eau parfumée à la lavande se secouait d'imperceptibles mouvements et ses petites mains qui tenaient le bol de café s'étaient mises à trembler alors que ses yeux s'égaraient vers la fenêtre qui s'ouvrait sur son jardin de roses. Les délicates fleurs offraient avec arrogance leurs pétales clairs, ciselés d'une fine bordure rouge sang.
J'ai posé une main sur son bras menu pour l'apaiser de mon silence qui cherchait à comprendre son altération soudaine. Je connaissais sa douleur d'être bloquée dans l'impasse de la vieillesse où les angoisses intérieures étiraient l'âme dans tous les sens sans donner de sens à ces journées qui se succédaient les unes aux autres, toujours les mêmes. Elle évoquait souvent la langueur de cette attente infinie, seule dans cette maison parce qu'Aimé était déjà parti au pays des anges et qu'il avait emporté les rires d'Anna, lui laissant quelques larmes d'or qu'elle gardait au fond d'un tiroir avec les derniers éclats de son passé qui s'effilochait.
— Aimé... les roses...
Je comprenais qu'elle faisait le chemin à l'envers, se réfugiait dans les méandres de sa vie d'avant, ce long ruban tissé de ses joies et de ses peines, enfilées comme des perles qu'elle portait autour du cou, offertes en cadeau de bienvenue dans un monde qui avait explosé dans les tréfonds de son désert.
— Je voulais un bouquet...
Anna rassemblait ses morceaux d'étoiles cassées serpentant entre les heures qui tombaient de la pendule, martelant une souffrance qui tournait dans sa tête, qui flottait dans son regard devenu sombre, qui se bloquait entre son cœur et le temps.
— J'avais oublié qu'il était malade...
On avait retrouvé Aimé dans le jardin de roses, ce jour-là, sans comprendre comment il avait pu y accéder. Il ne marchait plus depuis longtemps et sa chute avait été sans retour.
Je regardais Anna qui n'avait plus besoin de mots pour parler de ces orages qui meublaient son monde obscur où chaque flash d'éclair devenait sanguinolent dans sa tempête dépourvue d'amarres dans le temps présent.
Le soir, quand je revins pour la coucher, je ne retrouvais plus rien, tout était sombre, le soleil ne dansait plus, Anna dormait tout au fond de son printemps, dans la fraîcheur de sa beauté, dans l'espérance de son amour, dans l'innocence de son enfance retrouvée. Elle était partie cultiver son jardin de roses dans un ciel inaccessible, me laissant dans une solitude toute neuve.

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