Trois lueurs d'un jaune très pâle (...)

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Trois lueurs d'un jaune très pâle dans une nuit très noire

« Et je garde, excusez-moi, en dépit de tout, une espérance dont vous n'avez pas idée. » Les Saisons – Maurice Pons

En arrivant au sommet du col, il perdit son prénom, son nom et l'usage de son pied gauche. Assis sur un rocher, il se contorsionnait pour examiner la coupure le long de son gros orteil quand un type était arrivé dans son dos et avait demandé :
« Y a un problème ? »
Il avait répondu que oui, que le problème c'était qu'il fallait être bien stupide pour se lancer dans une telle ascension avec des chaussures neuves, et il avait ajouté « vraiment stupide ! ». En se retournant, il avait découvert l'autre et c'était un buisson de poils et de cheveux gras planté sur une cape cirée. Le buisson avait regardé les chaussures délacées sur le rocher et les gouttes de sang dans la neige blanche. Il y avait eu un éclat de dents jaunes au milieu de la broussaille hirsute et le buisson avait ri, et il avait ri encore et il avait crié « Stupide ! Stupide Curé ! », il avait crié encore « Curé ! », puis il avait cessé de rire et il était reparti. C'est ainsi qu'il arriva sur le camp et c'est ainsi qu'il perdit son nom. Il était le Curé, et c'était tout, et c'était bien assez.

Le Curé – puisque c'est ce qu'il était – s'installa. Le premier jour, il s'étonna de ne trouver aucune tente sur les rives du lac et il y planta la sienne. La première nuit, il grelotta en s'enfonçant dans un tapis de mousse humide. Le lendemain, il fit sécher sa toile de tente sur les branches d'un pin mugo et elle se déchira en trois points. Un homme lui offrit un peu de ruban adhésif et le Curé déplaça sa tente auprès des autres. Alors ses nuits se peuplèrent du sommeil de ses semblables et, les soirs d'orage, elles se peuplèrent aussi de quelques gouttes de pluie.

Ses réserves de nourriture lyophilisée diminuèrent. Les autres évidaient le fruit de leurs pêches et les sols étaient jonchés d'entrailles de truites et l'air était chargé de l'odeur des fumoirs. Il se mit à chercher des plantes comestibles dans les pâturages alentour. La peur de s'empoisonner le condamna à l'amertume de quelques pissenlits.

La plaie sur son orteil enfla. La chair autour s'ourlait comme deux lèvres charnues et elles suintaient une lymphe épaisse et opaque. La peau de son pied était tendue et luisante comme celle d'un fruit bien mûr. Une aubergine, pensa-t-il. Un jour, il ne put plus enfiler sa chaussure gauche, et il ne la porta plus jamais. Il enroulait son pied dans des bandes de tissu taillées dans ses maillots de corps. En plus de souffrir du pied, il eut à souffrir du froid et il eut à souffrir du ridicule. C'est à cette époque qu'il se mit à accrocher quelques branches de myrrhe odorante aux arceaux de sa tente, et c'est à cette époque aussi que tous apprirent à deviner sa présence avant même de le voir, à l'odeur de fleurs et de pourriture qui le précédait.

C'était un col flanqué d'un pic rocheux au nord et d'une falaise abrupte au sud, et dessus passaient de longs cumulonimbus, spectres de baleines venues du temps où les océans recouvraient les montagnes et annonçant le temps où ils les recouvriront à nouveau. En fait de camp, il s'agissait d'une centaine de tentes igloos rassemblées sur un étroit plateau. Lorsque la brume se levait au petit matin, on pouvait se croire perché sur le dos d'un géant vérolé.
Au centre, un lac noir, et, partout, la boue. Elle était entre les tentes et dans les tentes, au fond des sacs de couchage et au fond des chaussures, dans les provisions et dans l'eau que l'on buvait. Elle tapissait les narines d'une fine pellicule sombre et les gencives d'une étrange pâte brune. Sûr qu'un jour on pisserait des filets de boue, et sûr que ce jour, personne ne s'en étonnera.

Il arpentait le camp, singulière silhouette noire dans son pantalon noir et sa veste noire et sa chemise noire. Ici, les hommes se vêtissaient de kaki et de beige et de marron, et ils déclinaient ces couleurs en imprimés imitant le feuillage, la roche ou la terre. Il était question de devenir invisible, lui devenait une ombre.
Sous leurs tenues aux innombrables poches, les autres l'observaient et leurs regards, comme le tison sur l'encolure du bétail, le distinguaient. Sa tasse en fer blanc à la main, il boitillait sur le chemin menant de sa tente aux rives du lac et son pied emmailloté faisait à chaque pas un bruit de succion en s'enfonçant dans le sol humide. Les hommes interrompaient ce qu'ils faisaient et regardaient battre contre sa poitrine le crucifix doré.
Un jour, il entendit l'un d'eux dire sur son passage :
« Y se croit meilleur parce qu'y s'occupe du salut de l'âme et que nous on s'intéresse juste à la survie du corps. Alors qu'il est juste trop con pour voir qu'y a que le corps qui compte et qu'on va pas plus loin que le bout de c'qu'on est. »
Le Curé se dit que l'homme avait peut-être raison sur ces deux points : oui, seule la chair comptait et oui, il se pensait meilleur qu'eux.
On ne lui était pas vraiment hostile. Ici, tous étaient animés par la même volonté de survie, et cela impliquait qu'ils ne croient en rien d'autre qu'eux-mêmes, et cela impliquait aussi qu'ils n'insultent pas la possibilité, même infime, de l'existence d'un Dieu souverain. La superstition n'est pas une fantaisie : croire est l'acte de survie ultime face à l'inconnu.

On lui prêtait un spray désinfectant et on lui tendait une poignée de noix. Un peu de café. Parfois, quelques antibiotiques, bien qu'ils fussent devenus sans effets depuis longtemps. La nuit tombée, on versait dans sa tasse un fond de vin rouge, on partageait des biscuits secs et un peu de gruau. D'une certaine manière on le respectait, d'une manière certaine on le tenait en respect.
Un soir, un homme au nez brisé en trois directions avait reposé sa fourchette dans son assiette et avait fixé le Curé d'un regard qui ne disait rien de ses pensées, sauf leur mauvaiseté.
« Tu fous quoi ici Curé ?
Les autres autour du feu se tournèrent vers le Curé et leurs têtes pouilleuses, illuminées par les braises palpitantes de rouge et d'orange et d'une lueur comme noire, flottaient dans la nuit.
— Je fais la même chose que vous tous.
L'autre avait repris sa fourchette et avait rempli sa bouche de riz et avait mâché.
— Je crois pas Curé.
Il l'avait regardé avec des yeux comme sans vie. Le Curé se rasait encore tous les deux ou trois jours et, sans mousse, sa peau était abîmée comme celle d'un jeune homme. L'autre avait continué sans finir d'avaler son riz.
— Je crois pas. Moi je sais pourquoi je suis là : pour pas crever. Je suis là pour pas attendre dans une ville qu'on vienne me saigner comme un mouton. Je suis là parce que je sais que dans les plaines, là-bas, bientôt ça sera le désert et que la terre elle sera morte et qu'ensuite ça sera la guerre, ça sera la fin. Et je sais que je peux vivre n'importe comment, dans la boue et dans la merde, mais ce que je veux pas c'est mourir. Mais je crois que pour un curé, pour ce qui est de crever ou de pas crever ça change rien. C'est pas dans vos préoccupations ça, la mort. »
Il n'avait rien répondu, car ce n'était pas une question et car il n'avait pas de réponse.
Le type au nez brisé en trois directions avait ajouté : « Y a un truc pas net chez toi curé. »
On entendait les fourchettes sur les gamelles et aussi un gars qui toussait et un tas d'autres qui reniflaient et, au loin, des qui chantaient et le bruit du vent qui roulait sur le col.
« Attends de rencontrer Frangin. Sûr qu'il va t'aimer, Frangin. »
Le fond jaune de son œil avait brillé et puis il n'avait plus brillé et le feu était mort et il avait répété : « Sûr qu'il va t'aimer. »

Le Curé lavait ses vêtements dans l'eau du torrent qui serpentait entre les tentes. Le blanc de son col romain avait pris une teinte vert-de-gris au fil des semaines. Sur la surface troublée de l'eau, il voyait le reflet d'un homme aux longs cheveux filasses, aux orbites profondes et aux joues creusées, et c'était son reflet. Il ressemblait moins à un ascète qu'à l'un des réfugiés qui frappaient chaque jour plus nombreux aux portes de sa paroisse, chassés par les déserts et les océans, les incendies et les famines. Il se demandait vers quel Dieu se tournaient ces gens maintenant que sa porte demeurait close.
Il s'assit sur la berge et défit délicatement les bandages autour de son pied. Les premières couches étaient enduites de boue, les suivantes d'un liquide jaunâtre et collant. Son pied ressemblait à beaucoup de choses dont aucune n'était un pied. Il le plongea dans l'eau claire et la fraîcheur anesthésia la douleur. Son pied soudain se fendit en deux et un long filet de sang noir puis marron puis rouge fila dans le courant. Il se sentit soulagé et tandis qu'il regardait son mal s'enfuir dans l'eau vive tel un banc de carpes koïs, une autre tache rouge apparut à la surface et il leva les yeux. Un homme vêtu de rouge descendait du pic qui dominait le col. Il marchait vers le camp à bonne allure, si bien que quelques minutes plus tard le Curé entendit les hommes crier tout autour de lui :
« Regardez là-haut !,
— Là-haut !,
— C'est lui !,
— C'est Frangin !,
— Frangin est là ! »

Il y avait une part de surnaturel dans la teinte écarlate du survêtement de Frangin. Lorsqu'il était au milieu des hommes en haillons, tous se pressaient pour l'approcher, tout en se tenant à distance respectueuse, trop conscients de leur propre crasse. Frangin était grand et sec, un assemblage osseux et frugal enrubanné de chairs noueuses, un corps comme un vieil arbre poussé dans le désert. Sa peau ne semblait avoir d'autre objet que de souligner les fibres de ses muscles et la saillance de son squelette. Il avait le cheveu sombre et la peau sombre et les lèvres sombres. Il gardait les yeux mi-clos et un sourire en coin, ce qui lui donnait un air de sereine supériorité ou de profonde stupidité. On ne savait pas exactement de quel crime, mais il en était autant innocent que coupable.
On mit à rôtir tout ce qui pouvait être rôti et le camp fut bientôt plongé dans une fumée poisseuse et l'odeur de la graisse animale. Certains sortirent des instruments de musique et jouèrent de notes plus ou moins accordées. On abattit trois grands pins et on édifia leurs troncs en un bûcher. Frangin s'installa près des flammes et on lui servit des plats qu'il ne mangea pas et les hommes vinrent un à un à son côté, raconter leurs histoires et partager leurs misères. Il offrait une oreille attentive et une parole rare et lorsqu'enfin il ouvrait la bouche ses mots mettaient un terme à l'entrevue.
Le Curé demeura en retrait, dans la lueur branlante des feux mal construits. Il partagea un sachet de nouilles déshydratées avec l'homme à la tête en buisson. Il était aimable comme une lame de cran d'arrêt, mais le Curé voulait en savoir plus sur Frangin et c'était l'un des plus anciens sur le camp. Il était aussi un peu fou et le Curé comprit vite que parmi les nombreux récits qui couraient à propos de Frangin, l'homme à la tête en buisson avait refusé de choisir. Il lui raconta que Frangin vivait là-haut, dans la plus profonde crevasse du plus grand glacier et que lorsque la lumière du jour se reflétait dedans c'était comme vivre dans un second soleil glacé. Il lui dit que Frangin ne redoutait pas le froid, que chaque matin il se baignait dans l'eau du torrent le plus pur et qu'il se nourrissait des fleurs qui perçaient les neiges éternelles. On disait aussi qu'il s'était installé là-haut avec les huit pionniers et qu'il était le seul survivant et que personne ne savait ce qui était arrivé aux autres. Que Frangin était basque par sa mère et algérien par son père et qu'il utilisait des mots comme orrugu pour parler des loups qui hurlent ou alsouhd pour décrire les regards tristes. On disait aussi qu'il avait fumé beaucoup de joints derrière les rideaux tirés de son HLM et qu'il avait fait un peu de prison, trop pour trouver une place chez les gens biens et trop peu pour en gagner une chez les voyous, et que pour lui l'apocalypse était une chance. Qu'il n'avait eu le choix qu'entre la fin du monde et la poursuite de pas grand-chose.

La nuit fut blanche puis, à l'aube, les chants et les cris cédèrent la place aux ronflements. La montagne entre chien et loup abritait le sommeil de ses bâtards. Dans sa tente, le Curé n'avait pas trouvé le sommeil. La lumière bleue du petit matin donnait au papier de sa Bible l'aspect d'un lac gelé à la surface duquel un tas de lettres dépourvues de sens étaient emprisonnées. Il referma le livre qui fit un bruit de soufflet en claquant. Il sortit de sa tente pour aller rincer son pied dans l'eau du torrent. Il traîna la jambe entre les tentes et leurs occupants assoupis. Les hommes puaient la mauvaise nuit, la mauvaise vie. Jour après jour, leurs corps s'affinaient et s'aiguisaient, comme une belle lame, et parfois ils rompaient. Alors on ouvrait cette tente qui s'était mise à puer plus fort que les autres et on en tirait un cadavre. Sec et raide, ou bien le ventre gonflé et glougloutant, momifié ou le teint rose et frais... Sur le camp, les morts offraient des visages plus variés que les vivants. Un gars attrapait les bras, un autre les pieds, et si le corps ne se démantibulait pas en chemin on le jetait dans le ravin. On se partageait ses biens et on les laissait un peu à l'air libre, même si ça ne partait jamais vraiment, l'odeur de la mort. Personne ne demandait jamais au Curé de dire ou de faire quoi que ce soit.

Son pied plongé dans l'eau glacée, le Curé regardait l'aube mettre feu au camp et à la montagne et au ciel. Sur une crête, il vit se découper la silhouette élancée et le torse nu de Frangin qui remontait vers le sommet. Il avançait dans une neige toute orange des éclats du jour nouveau. Il sembla au Curé que Frangin se tourna dans sa direction. Il lui sembla aussi qu'il lui adressa un signe de la main, avant de reprendre son ascension. Il lui sembla, mais peut-être ne fût-ce qu'un jeu d'ombres et de reflets. Le soleil neuf lavait l'air comme une douche au phosphore. Tout scintillait et c'était douloureux.
Les saisons passèrent. Il y eut des orages à fendre la roche et des pluies qui emportaient les hommes, des soleils qui liquéfiaient leurs entrailles et des gelées si fortes que les oiseaux tombaient en grêle du ciel. Frangin descendit quelques fois. Le camp s'animait alors durant un soir et une nuit et, au petit matin, tandis que les comas passaient d'éthyliques à hypothermiques, les rares hommes encore debout le voyaient remonter vers les sommets, vêtu de l'un de ses survêtements rouge ou vert ou bleu ou jaune ou rose.

Depuis le bord de la falaise d'où l'on jetait les morts, on apercevait la grande ville, posée dans la vallée à quelques centaines de kilomètres de là. Le soir, ses lumières s'allumaient et le matin elles s'éteignaient. Un soir, elles ne s'allumèrent pas et le lendemain non plus et deux nuits plus tard un incendie se déclara au sud de la ville. Depuis le col, ils regardèrent le feu-follet égaré dans la vallée. Il grandit et enfla durant une semaine. Il fut éteint par un orage qui gronda durant deux jours à travers les montagnes, enjambant les massifs et explosant entre leurs flancs. La foudre frappa si souvent que les nuits furent violettes et les jours gris cendre.
Le camp grandissait. Les nouveaux arrivants apportaient des fièvres venues de pays exotiques. La nuit, les lampes à dynamo pendues dans les tentes faisaient ressembler le col à un champ de lucioles.
Un matin, tandis que le Curé regardait Frangin remonter vers le sommet, l'homme à la tête en buisson vint lui parler :
« Hier soir il a demandé qui t'étais. Il a demandé à plusieurs gars.
— Des nuages blancs flottaient sur les lèvres et d'autres sur la surface du lac.
— On a dit que t'étais le Curé. »

Jour après jour, les hommes chantaient et buvaient et se battaient. Ils mâchaient les champignons hallucinogènes qui poussaient dans l'humidité des tentes et chantaient et buvaient et se battaient encore.
L'infection s'étendit au pied du Curé alors on le coupa un matin, et il apprit à marcher en s'appuyant sur un long bâton noueux.

Le gel faisait une fine croûte sur le sol. Elle craquait sous sa semelle et sa chaussure solitaire s'enfonçait en dessous dans la boue fraîche. Il sentait toujours son pied gauche, pourtant absent. Il sentait chaque doigt et les ongles plantés dessus, la voûte et le talon jauni de corne. Ce pied fantôme le faisait souffrir et la douleur le rendait un peu fou. Il ne pouvait plus même espérer le soulagement d'une amputation. Il ne se rasait plus et grattait sans cesse ses joues barbues et adressait au soleil d'étranges grimaces. Avec un pied en moins et un bâton en plus, il arpentait la montagne plus aisément, comme un dahu flanqué d'oripeaux noirs. Il cherchait de la gentiane, de la sauge ou de l'achillée, il mâchait tout un tas d'herbes et sentait le vieux foin. C'est ainsi que Frangin, pour ainsi dire, lui apparut, dans un pré blanchi de givre.
« Vous avez perdu un morceau », dit-il.
Le Curé regarda au sol, pensant avoir laissé tomber une branche de sauge, avant de comprendre. Frangin ajouta qu'il puait, que son bout de jambe puait encore. On ne savait jamais trop bien dire si cet homme était un prophète ou un imbécile, ce qui lui donnait un point commun avec plus de prophètes que d'imbéciles. Le Curé continua son chemin.

Les jours suivants, Frangin continua de le visiter. Les températures baissaient et, pour la première fois depuis des années, la neige descendit jusqu'au col. Frangin surprenait le Curé durant ses excursions loin du camp. Il le suivait et lui disait qu'il allait mourir. Le Curé se refusait à lui répondre, plus tout à fait certain de distinguer le réel du fruit de ses fièvres.

La montagne était bleue et elle se voilait d'ozone azur la journée et elle était rose le soir. Elle rougissait puis elle devenait plus noire que le noir de la nuit. Le Curé l'arpentait et Frangin l'accompagnait dans toutes les teintes du jour.

Il n'eut de cesse de le suivre et il n'eut de cesse de lui parler si bien que, réel ou non, le Curé fut un jour bien obligé de lui dire de fermer sa grande gueule, putain de merde. Frangin ne répondit rien et son sourcil presque unique ne trembla pas. Le jour suivant, il ne parut pas, ni ceux d'après.

Frangin s'était volatilisé. Le Curé marchait longtemps et s'aventurait là où il n'était encore jamais allé. Son pied invisible le faisait souffrir. Il pouvait sentir la coupure sur son gros orteil absent, la tension et la chaleur sur sa peau absente. Le soir, ses mains cherchaient au fond de son duvet ce pied fantôme, elles désiraient le masser, le presser, l'apaiser, et l'arracher à nouveau. Ses nuits étaient sans sommeil et il pensait à ce membre que l'on avait jeté dans le ravin. Il se demandait comment une chose invisible pouvait à ce point le tourmenter, puis il se rappelait qu'il avait voué sa vie au service de Dieu.

L'infection gagna le tibia et le mollet. Sa jambe déjà diminuée, maintenant gonflée et grotesque, ressemblait à un tubercule malade. Il en souffrait, mais moins que du pied pourtant déjà coupé. La douleur fantôme remplissait tout. Il réfléchissait, à longueur de journée, à longueur de nuit, à la recherche de bonnes raisons de ne pas se donner la mort. Après tout, ce serait bientôt son anniversaire et il ne pouvait imaginer plus beau cadeau.

Ce jour arrivé, en guise de gâteau, il mangea les champignons hallucinogènes qui poussaient dans l'humidité des tentes. Il pensait que peut-être il verrait Dieu, il pensait que quelque chose lui serait révélé, il pensait que peut-être, il ne savait pas quoi, il verrait. Il vit son pied gauche. Il le faisait toujours souffrir, mais au moins l'objet de ses peines était sous ses yeux. L'effet des champignons se dissipa et seule demeura la douleur. Ce ne fut pas un très bel anniversaire.

À l'exception de ce pied fantôme, son corps ne connaissait plus aucun ailleurs. Plus de rêve, plus d'imagination, plus de dessein. Hors la chair, aucune échappatoire. Il devenait pure fonction, élément d'un système qui le dépassait, comme le photon qui frappe l'écaille de la truite à la surface du lac et comme le vent qui porte la graine sur le versant ensoleillé et comme la pesanteur qui offre les corps au sol. Sa fonction à lui était de ne pas mourir. D'être là.

Le temps passant, il se sentait s'évanouir...... s'évaporer...
... et comme...... lentement...... lentement...... l e n t e m e n t...
... dis
p
a
r aî
tre.

Un jour, il réalisa qu'il ne savait plus bien, qui de lui ou de son pied gauche était le fantôme de l'autre.

L'histoire qui suit, l'homme à la tête en buisson la racontera à tous les nouveaux arrivants. La plupart lui feront remarquer qu'il lui était impossible de connaître ce récit, les faits n'ayant pas eu de témoin direct. L'homme à la tête en buisson se contentera alors de leur répondre qu'ils ne savaient rien, qu'ils ne comprenaient rien à rien au camp, et que peu importait la vérité si l'on décidait de croire à l'histoire.
Il racontera ceci :
Une nuit, le Curé se débat toujours avec la fièvre et les effets de la psilocybine, la molécule hallucinogène des champignons, qui déclenchent à elles deux des tempêtes tropicales dans sa tête. Il cauchemarde et il fait des cauchemars dans ses cauchemars, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, et il entend des voix qui roulent en lui et son duvet est imbibé de sueur. Il ne parvient même plus à implorer la mort tant son esprit est incapable d'articuler la moindre pensée. Un frottement contre la toile attire son attention. Sur la tente, un spectre laiteux de lune dessine l'ombre démesurée de Frangin. Le Curé est glacé dans son sac de couchage et ses dents claquent comme des maracas, peut-être de froid et sûrement de fièvre. En dehors de ses mâchoires et de l'homme à l'extérieur de sa tente, rien ne bouge. L'ombre parle à voix basse, d'une voix qui est celle de Frangin et qui est en même temps tout autre. Le Curé ne parvient pas à distinguer ce flot de paroles des voix qui n'existaient que dans son crâne. Il ne comprend pas tout ce que dit l'ombre, ses propos sont sibyllins et son débit est haché, elle fait de grands gestes et s'emporte, « Tu ne comprends rien, rien à rien ! Tu es un peureux ! » et elle frappe la toile de tente, « Tu es le commencement et la fin de tout, mets-le-toi dans le crâne, peureux ! », et elle continue ainsi « Tu n'as pas peur de la fin, tu as peur que le début soit une illusion ! »
Le Curé se demande si Frangin est ici pour le tuer, mais il n'est même pas sûr qu'il soit ici pour lui. Et il n'est pas non plus sûr qu'il soit réellement ici.
« On ne croit jamais sans raison, alors on ne croit jamais vraiment... Tu ne fais que te chercher des excuses pour continuer dans un monde avide de conclusions. Peureux ! Vis sans au-delà, sans ailleurs que toi-même. Tu es l'unique célébration, l'unique miracle, tu portes le poids du monde en toi. »
Maintenant, le Curé pleure parce qu'il sait alors qu'il va mourir et il ressent au fond de ses entrailles l'urgence de vivre, une révolte mêlée à une profonde tristesse, comme une nostalgie de quelque chose qui n'a pas encore eu lieu.
Les mots soupirés par l'ombre se superposent et s'entrecroisent et le Curé se met à prier, le regard fixé sur la toile de tente tendue comme la voûte d'une nef. Il récite une prière qu'il ne connaissait pas jusqu'ici et ne demande rien d'autre que de ne pas mourir ce soir. Sous son maillot de corps, il sent la croix glacée sur sa peau brûlante et cette sensation l'amarre au monde. Il prie si fort qu'il adresse sa demande à voix haute et sa litanie se mêle à celle de l'ombre durant le reste de la nuit. À bout de force, le Curé s'effondre sur son matelas et sombre dans un sommeil noir.
Il est réveillé par le soleil qui réchauffe sa joue. L'ombre n'est plus là. Il guette la toile de tente qui claque un peu dans la brise et il reste là, gisant jusqu'au jour complet. L'aube est maintenant levée, et lui aussi.
L'homme a la tête en buisson conclura : « Le miracle a eu lieu. »
Les hommes lui demanderont : « Quel Miracle ? Je vois pas de miracle. »
Et l'homme à la tête de buisson dira que, décidément, ils ne comprennent rien à rien au camp.

On retrouva Frangin le matin, le visage dans une flaque de boue et le corps nu. C'était une de ces matinées chaudes qui suivent les jours humides et l'air était chaud et humide et le corps de Frangin était chaud et humide. Un ouvre-boîte maculé de sang traînait à ses pieds. L'état du corps suffisait à comprendre qu'un ouvre-boîte n'était pas un ouvre-corps.
Le Curé en vint à se demander s'il n'avait pas tué Frangin lors d'une bouffée délirante, s'il ne s'agissait pas là d'une forme d'offrande sacrificielle, en échange de sa propre vie. L'assassin de Frangin s'avéra être un jeune homme arrivé depuis peu sur le camp. Quand on lui demandait pourquoi il avait tué Frangin, il se bornait à répondre « Oui ». Tout ça n'avait aucun sens.
Personne n'osa toucher à Frangin alors il s'enfonça jour après jour dans la boue. Un matin, on retrouva le corps tourné sur le dos. Son abdomen s'était couvert d'une tache sombre et une pâte noire et grumeleuse s'échappait de sa bouche. Sur sa poitrine il y avait une croix dorée.
De nouveaux arrivants plantèrent leurs tentes à côté du corps et, bientôt, gênés par l'odeur de putréfaction, ils le prirent par les pieds et le traînèrent à travers le camp et Frangin se vida en cahotant sur les chemins caillouteux et ses intestins firent des bruits qui faisaient taire les hommes sur son passage. Ils l'emmenèrent au bord du ravin et ils le jetèrent. Il disparut, avalé par la brume, et il n'y eut plus aucune trace de lui.

Il fallut amputer à nouveau le Curé. Il y perdit un tibia et un genou et il se dit qu'il était temps pour lui de partir. À l'aube, il cueillit quelques-unes de ces fleurs jaunes qui poussaient sur les versants exposés au sud et il les pressa entre les pages de sa Bible. Ce matin-là, il vit un bouquetin perché sur un chaos granitique.
Il vérifia une dernière fois les lacets de sa chaussure droite. Il se demanda un temps quel chemin il emprunterait, puis il conclut qu'il manquait moins de chemins que de destinations.
Il ramassa la branche noueuse dont l'une des extrémités était noircie par le contact avec son aisselle et il s'appuya dessus et il sourit, pensant à l'ironie qui le voyait, de fait, prendre son bâton de pèlerin pour revenir au monde.
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Felix Culpa · il y a
Je découvre une histoire magnifique et une très belle écriture ! Vous êtes une belle découverte littéraire. Je m'abonne à votre page.
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Armelle Fakirian · il y a
Un texte profond, magnifique. Une écriture qui me fait penser à une sculpture aux détails finement ciselés et dont on découvre de nouvelles facettes à chaque relecture.
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Frans-Alexandre Torreele · il y a
Merci Armelle. C'est intéressant comme remarque, j'essaye de travailler comme un peintre impressionniste, par petites touches, mais en effet la métaphore de la sculpture y ajoute du relief et de l'ambiguïté. Merci !
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Morgane Urban · il y a
Je dois dire que votre récit m'a vraiment transporté. Je trouve votre écriture impressionnante. Tout en sensation et symbole. Je ne sais pas si j'interprète bien votre texte. J'en retiens l'idée de ne pas déléguer son propre pouvoir à une force extérieure et que tout est en nous finalement. L'image de l'amputation est y est donc très forte à mon sens tout comme l'image du pélerin. ^^ evidemment ce n'est que mon interprétation et chacun aura la sienne. Mais je dois dire que je suis bien curieuse d'en savoir plus sur la votre. En tout cas merci.
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Frans-Alexandre Torreele · il y a
Je ne suis pas très assidu quand il s'agit de répondre aux commentaires... C'est dommage, le vôtre le mérite amplement !
Evidemment je me garderai bien de donner mon interprétation, d'autant plus que j'essaye de travailler sans projet préalable pour mes personnages, sans idée préconçue de là où je veux les mener. Mon idée de départ et d'explorer une thématique large (la foi par exemple), de trouver un lieu, des personnages et de voir comment tout cela interagit. Par exemple, l'idée de l'amputation n'était pas là initialement : c'est un fait de vie pour le Curé, c'est son point de vue qui le rend signifiant. Et c'est le vôtre en tant que lecteur qui choisit de le charger symboliquement :)
Je mets beaucoup de choses en place et, ensuite, je vois si les points se relient. C'est ce qui donne ce genre de récit chaotique, ce qui fait que, parfois, ça ne fonctionne pas. C'est aussi ce qui me fascine : produire un objet que je ne maîtrise ni ne comprends parfaitement, mais qui a sa vie, sa cohérence, ses sens qui me sont cachés à moi-même. En tout cas, c'est ainsi que j'essaye de travailler.

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Morgane Urban · il y a
Et bien je trouve que ce travail là produit de belle chose. Ce texte m'a bcp parlé en tout cas. Merci
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JAC B · il y a
Quelle écriture étonnante et quelle drôle d'histoire! Un texte qui se savoure.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Le récit est angoissant . L'écriture expectore et laisse des traînées d'un réalisme tranchant.
L'intrigue ne laisse pas indifférent mais on se demande ce qu'il faut en penser .
Est-ce la condition humaine ?

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