Si on osait...

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Je me suis longtemps abreuvée aux mots des autres, bercée par leur musicalité, contemplant mes failles et mes rêves dans leur sinuosité. Aujourd’hui j’ose lâcher les mots, les mots qui ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Quand Samantha emménagea avec mari et enfants au fond de l’Impasse du Bois Joli, elle se dit que sa nouvelle maison allait devenir le cadre idéal du conte de fées de sa vie. Joli havre de verdure au-dessus d’un charmant petit village, l’impasse qui abritait ce lotissement, offrait, coincé entre l’orée de la forêt et de ravissantes collines verdoyantes, un lieu idyllique pour citadins fatigués de la vie polluée et trépidante des cités.

Ils étaient sept familles – non, non, ce n’était pas une blague, le lotisseur avait bien découpé le terrain en sept parcelles égales : trois à gauche, trois à droite et une dernière au fond, celle de Samantha et de sa famille – ils étaient donc sept familles à avoir élu domicile dans l’Impasse du Bois Joli, et si leur vie n’était pas un jeu, elle respectait les règles habituelles d’existences bien rangées. Chacun à sa place : le père, la mère, le fils, la fille ; le grand-père et la grand-mère étant écartés du jeu par les distances géographiques, les aléas de la vie, mais aussi, il faut bien le dire, par le refus de gendres ou de belles-filles agacés à l’idée de se coltiner le poids des ancêtres maintenant devenu trop lourd. Chaque jour, la même partie se déroulait avec la même régularité, et les participants dissimulaient habilement leur jeu derrière portes et fenêtres, abattant leurs cartes devant les autres joueurs uniquement quand les contingences de la vie les poussaient dehors ou quand les obligations sociales les conduisaient à communiquer entre eux. Sorties pressées le matin pour conduire les enfants à l’école, agitation autour de la valse des cartables, des sachets repas des adultes, des sacs de sport de l’un ou de l’autre, disputes entre frères et sœurs, entrées et sorties précipitées à cause d’une clé oubliée, d’une alarme non allumée, va-et-vient avec les paniers de courses, les valises au moment des vacances. De temps en temps, de nouvelles cartes entraient en jeu à l’occasion de visites d’amis ou de membres de la famille. Entre voisins, on échangeait autour des enfants qui fréquentaient les mêmes classes, pratiquaient les mêmes activités ; puis, en fonction des saisons, un thé échangé autour d’un gâteau, un apéro dans le jardin quand il faisait beau... Le lotissement du Bois Joli fonctionnait comme dans toutes les histoires de voisinage. Parfois, un éclat de voix s’échappait d’une fenêtre laissée ouverte, un air renfrogné apparaissait au volant d’une voiture démarrant un peu vite ou le regard triste et lointain d’une mère fatiguée se laissait aller sur le pas d’une porte non encore fermée. Mais le bluff social fonctionnait parfaitement et le jeu des sept familles se déroulait avec la régularité d’un métronome sans que l’on sache qui seraient les gagnants ou les perdants.

Samantha trouva ses marques dès son installation. Dernière arrivée sur les lieux dans une maison flambant neuve, elle occupa sans problème ses nouvelles fonctions de voisine sympathique, serviable et agréable, une vraie petite fée aux portes d’une forêt qui offrait l’avantage d’être isolée sans l’inconvénient d’être inquiétante. L’attrait principal du lotissement du Bois Joli, son isolement par rapport au village construit un peu plus bas, présentait cependant un inconvénient : dans le but de préserver le caractère naturel du cadre, les maisons avaient été construites de part et d’autre d’un chemin qui n’avait jamais été transformé en route. Si les constructeurs avaient malgré tout bitumé la voie pour éviter des désagréments aux automobilistes, le chemin demeurait si étroit que deux véhicules ne pouvaient pas s’y croiser. Ce détail avait une conséquence non négligeable sur le quotidien des habitants du lieu : aucun camion poubelle ne pouvait entreprendre la moindre manœuvre ni même s’engager sur la voie.

Quand elle apprit que le local à ordures se trouvait tout au bout, à l’entrée de l’impasse, à 300 mètres de sa maison, la plus éloignée de toutes, Samantha fit la grimace. Certes, la benne roulait facilement sur la route, mais le son du plastique sur le bitume cabossé, le poids de tous ces sacs entassés au fil de la semaine, rendirent vite contraignante la tâche hebdomadaire du ramassage des ordures, tous les mardis soirs. L’Impasse du Bois Joli suivait une légère pente qui rendait la descente toujours délicate car la benne, alourdie par sa charge de la semaine, poussait son porteur et manquait de le faire chuter. Quant à la remontée, le lendemain, même si la benne à vide était plus légère, le poids de la gravité la plombait tout autant. Bref, une corvée en bonne et due forme et qui se répétait inlassablement chaque semaine.

Au fil des mois, fatiguée de rappeler à l’époux charmant l’ingrate tâche hebdomadaire, Samantha décida de ne plus remonter la hotte aux ordures ; elle la laissa définitivement en bas, dans le local prévu à cet effet, et elle descendait elle-même, à la main, les sacs de la maison, les balançant au bout de son bras comme le petit chaperon rouge sa galette et son petit pot de beurre. Elle descendait alors la pente au bout de l’impasse, à la nuit tombée, une fois que tout était bien rangé dans la maison, s’esquivant, même, parfois, au moment du brossage de dents des enfants ou de la petite lecture du soir. La tâche devint subitement délicieusement indispensable. L’air était bon sur le chemin qui l’éloignait de la maison, même s’il fallait le prendre en sens inverse pour y revenir.

Loin d’éveiller en elle l’angoisse enfantine des contes de fées, la forêt l’attirait par ses chants : chouettes effraies non effrayantes, bruissement de sangliers dans les fourrés, chat chassant aux yeux fluorescents déboulant sur le chemin. L’air surtout, d’une fraîcheur revigorante après les lourdeurs et les fatigues de la journée éveillait en elle des envies de fuite et d’évasion nocturnes. À l’issue de sa promenade, son colis prestement jeté dans la gueule grise mal odorante, Samantha jetait un œil sur la route qui se prolongeait plus haut du côté de la forêt et qui se terminait, quelques centaines de mètres plus loin en un chemin de terre forestier où seuls pouvaient s’aventurer les 4X4.

Elle serait bien allée plus loin. Si seulement le local-poubelles pouvait se situer plus profond, au cœur même de la forêt ! Samantha y serait bien descendue tous les soirs pour se délester de ses lourdeurs de la journée : les collègues casse-pieds, les compromis amers du couple qui entachent les moments de grâce trop rares dans le flot du quotidien, le cortège des courses, des lessives et des repas. À défaut d’y jeter les enfants eux-mêmes – il n’y a guère que dans les contes de fées que les ogres, les sorcières et les parents soi-disant trop pauvres se débarrassent de leur progéniture dans les forêts – elle y aurait bien jeté les disputes et les devoirs du soir. Fée du logis aux pouvoirs limités, Samantha rêve soudain de tout faire disparaître pour le seul plaisir de vider son sac au fond d’un gouffre gris, dans le gosier du Dieu poubelle qui lui donne l’alibi d’une évasion quotidienne.

Mais difficile de remplir une poubelle par jour, même à quatre, surtout en 2019, avec le tri sélectif et les composteurs qui vident les sacs plastiques de leurs tributs habituels. Il paraît qu’un jour, les gens paieront pour leurs déchets afin de limiter l’empreinte carbone par habitant. Payer, Samantha aurait été prête à le faire pour ses dix minutes de marche sous le ciel étoilé, le regard happé par l’immensité de l’espace, les poumons pleins de l’air pur du soir et l’oreille charmée par les chants de la forêt.

Comme beaucoup de ses consœurs au foyer, elle a été éduquée dans la haine du gaspillage. Alors impossible de remplir plus que nécessaire le sac libérateur. La promenade du soir est bonne pourtant. Alors coûte que coûte, les sacs doivent se remplir. Un tribut par jour pour le Dieu poubelle, c’est la rançon pour son plaisir solitaire. Alors, en quelques mois, une tornade s’abattit dans la petite maison du bout du Bois Joli. Ce fut d’abord un rangement rigoureux, papiers, paperasse, vieilles factures, notices d’électroménager, des monceaux de feuilles envahirent la benne du recyclable. Au milieu vinrent se glisser sans doute quelques vieilles lettres d’amour, de reproches peut-être, de liens anciens et encombrants. Les vieux jouets cassés des enfants, les vieux vêtements gardés au cas où pour d’éventuels petits-enfants à venir ; des chaussures conservées en dépit de remplaçantes venues s’accumuler dans le meuble du garage ; les vieux tee-shirts usés, troués, tellement pratiques pour le jardinage ; la maison devint plus aérée, plus claire, le vide s’installa comme par magie. La fée Samantha voletait d’une pièce à l’autre, ignorant les protestations du prince et des lutins de la maison. Et tous les soirs, refusant maintenant systématiquement la proposition aimable de Monsieur de la libérer de la corvée de poubelle, elle s’évade sur le chemin qui l’appelle, elle inspire l’air bienfaisant, plonge son regard vers le ciel et s’y envole. Son pas danse tandis qu’elle balance son petit sac au bout du bras, « Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ». Ce vers de Baudelaire remonte du passé et la surprend, un doux sourire aux lèvres. Le poète maudit aurait sûrement aimé la sublimation de la corvée des ordures, lui qui savait si bien voir le beau dans la laideur, l’idéal dans l’horreur absolue, l’art dans la mort, inéluctable. Comme une princesse de la décomposition en puissance, la belle Samantha exécute sa danse macabre de l’élimination totale, de la disparition de tout ce qui pèse et qui attache.
Sur son chemin, elle passe en revue les autres maisons dissimulées derrière des haies propres et soignées, des clôtures peintes dignes de contes de fées ou de films Disney, non, de publicité plutôt. Oui, elle le sait, chaque porte, chaque façade, chaque jardin affiche l’illusion d’une vie bien rangée et chaque personnage de ces jolies maisonnettes joue parfaitement son rôle. Surtout les femmes que Samantha commence à bien connaître. Toutes, elles sont des mères de famille Kinder aux dents blanches et aux enfants parfaits. En apparence. Ça joue, ça rit, c’est propre, c’est sain, c’est blanc et pur comme le lait du célèbre œuf au chocolat, tout aussi écœurant, tout aussi toc que le jouet plastique made in China dissimulé à l’intérieur de cet œuf convoité par des générations d’enfants.

La vie rêvée des fées du logis qui peuplent l’allée du Bois Joli, elle la connaît par cœur. Elle la partage avec ses sœurs aux ailes fatiguées de s’agiter chaque jour dans leurs missions quotidiennes. Bien sûr, les princes charmants modernes aident les fées d’aujourd’hui, mais cela n’exclut pas les disputes, les compromis, les rancunes et les rancœurs, les déceptions. Les boulets sont lourds, plus lourds que les boulettes de papier qui s’accumulent au fond des sacs de Samantha et elle aimerait bien les jeter à la poubelle aussi, marcher, sauter, courir, s’envoler sur les ailes du vent. Rien d’autre ne compte à présent pour Samantha. La maison est de plus en plus vide ? Soit, elle trouvera d’autres choses à y fourrer dans ses sacs. Et comme la légèreté de la maison vidée la gagne à son tour, elle décide de se vider elle-même et tord le cou à ses derniers principes. Les yaourts sont périmés, les assiettes sont trop pleines, les enfants n’ont plus faim, c’est immoral, c’est du gaspillage, tant pis, les aliments trop lourds, trop gras, trop sucrés, elle ne s’en encombre plus. Des autres non plus d’ailleurs. Plus les sacs se remplissent plus elle mincit, s’allonge, s’allège. Bientôt, elle s’envolera. Et si la remontée à la maison sur le chemin du retour est toujours aussi pénible, il faut à coup sûr l’attribuer au cœur lourd qui invariablement la saisit quand elle tourne le dos au chemin qui l’appelle, plus loin.

Alors un soir, elle le fit. La nuit avait déjà tiré son rideau étoilé, l’air frais embaumait le chemin de mille parfums, les premiers cris d’animaux sortaient de la forêt dont les contours se détachaient à la faveur de la lune, pleine, lumineuse, envoûtante. Samantha venait de ficeler le sac du jour après y avoir jeté les derniers restes d’un repas qui n’était pas passé. Au fond s’entassaient les vestiges d’un tiroir oublié depuis des années dans les déménagements successifs du couple : vieilles photos d’une jeunesse à jamais révolue, anciens tickets de caisse à demi effacés, cartes de fidélité de magasins plus fréquentés depuis des années, des flyers de sites touristiques dont mêmes les noms étaient tombés dans l’oubli, des années s’entassaient pêle-mêle au fond de ce dernier sac dans lequel elle glissa pour finir un reste de déception et d’amertume retrouvé tout au fond de son cœur. Enfants bien rangés au fond de leurs lits, mari bien casé sur le canapé, télé allumée, tapis bien propre posé géométriquement sur le parquet ciré, tout était en ordre. Elle ne sortit pas par la porte ce soir-là, elle s’échappa littéralement par la baie vitrée qui donnait sur le jardin. Elle passa devant chacune des maisons qui semblaient constituer une haie d’honneur pour saluer son départ. Devant chaque porte, elle tendit la main ; comme par magie, elle en extrayait les ordures des autres, les saletés de chacun, les poids des familles trop parfaites, les petites mesquineries, les grandes jalousies, les vantardises, les ragots, les fausses compassions. Des fils invisibles venaient s’ajouter à son dernier sac comme pour le ficeler un peu plus. Il vola littéralement dans la benne qui regorgeait déjà des ordures de la semaine. Demain, c’était mardi, le jour du grand vidage, de l’allègement suprême. Samantha, plus légère que jamais ne tourna pas les talons, ne regarda même pas en arrière. Ses pas ne s’arrêtèrent pas au bout de la voie. Ils continuèrent sur la route puis sur le chemin de terre qui s’enfonçait dans la forêt. Les yeux plongés dans les étoiles, Samantha se laissa glisser dans le sillage de la nuit. Qu’allait-elle trouver au fond de la forêt ? Un loup gourmand et inquiétant, un prince charmant vraiment charmant, une princesse à son image, une sorcière vieille et aigrie par les années, la liberté, la solitude, un retour peut-être ? Qui sait ? Qu’importe.

Samantha entreprit alors la longue marche des fées qui ont perdu leurs ailes et dont les pouvoirs invisibles ont à tout jamais été oubliés.

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