Salle d'attente

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après ... [+]

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Nelly était une bonne secrétaire, ponctuelle et soignée. Comme tous les matins, elle arriva de bonne heure au cabinet médical où elle travaillait, toute pimpante. À une certaine époque, elle arrivait même bien à l'avance dans l'espoir d'une étreinte passionnée avec le docteur. Leur fougue s'était émoussée mais il restait des baisers volés, des caresses interdites qui conservaient un certain attrait. Et puis ils voyaient tous deux quelques avantages dans cette relation illicite : elle profitait de la générosité de son amant qui arrondissait copieusement ses fins de mois et elle avait pu grâce à cela s'acheter un coquet petit studio. Quant au médecin, il était flatté d'avoir à sa merci une jeune femme docile et sexy. Mais Nelly n'oubliait pas que le docteur était marié et qu'il n'y avait pas d'avenir avec lui. Elle attendait le moment pour se défaire de cette attache devenue encombrante.
Ce matin-là, comme de plus en plus souvent, le médecin n'était pas encore arrivé. Elle eut le désagrément de tomber sur la femme de ménage qui semblait s'attarder délibérément.
— Il faudra attendre, dit celle-ci, je n'ai pas tout à fait fini.
En passant son balai, elle observait Nelly du coin de l'œil. « Maquillée comme une star, petit pull moulant, quelle pute, celle-là », pensa-t-elle, car elle avait déjà surpris Nelly dans les bras du médecin. Et Nelly attendit. Elle se sentit humiliée. Elle prit conscience du pouvoir et de la domination de celui qui fait attendre. Il lui semblait qu'elle avait toujours attendu. Attendu que l'on ait envie d'elle, attendu que l'on ait du temps pour elle, mais surtout attendu une relation durable qui ne la déçoive pas. Celui qui faisait attendre se rendait-il compte de la cruauté de l'attente qui générait ennui, impatience, agressivité, incertitude, angoisse pouvant aller jusqu'au désespoir. Elle fut désolée de voir que les magazines de la salle d'attente n'avaient toujours pas été renouvelés. C'était une pile de vieux magazines périmés, froissés, à moitié déchirés. Pour elle, il était important d'alléger l'attente. Un peu de lecture pouvait aider à faire patienter.
Finalement, elle put prendre place à son bureau situé à l'entrée de la salle d'attente, prête à accueillir la première patiente. C'était une grosse dame qui avait l'air stressé.
— Le docteur Boudel n'est pas encore arrivé, madame. Il faudra attendre quelques instants.
La grosse dame se renfrogna. À quoi ça servait de prendre rendez-vous, si c'était pour qu'on vous fasse attendre. Tandis qu'elle remuait nerveusement les pieds comme si elle trépignait d'impatience, elle observait la silhouette svelte de la secrétaire. Moi, un rien me fait grossir, pensa-t-elle, aucun régime ne marche. Est-ce qu'elle aurait un traitement spécial, elle, pour être comme ça ? Elle est plus jeune que moi, mais pas tant que ça. Sa peau commence à flétrir. J'aimerais bien la voir sans maquillage !
Le téléphone sonna. « Avec ce genre de symptômes, il ne faut pas attendre, dit Nelly à la patiente qui avait appelé, vous feriez bien de voir le docteur au plus vite.
— Et bien, en voilà une qui a réussi à avoir un rendez-vous plus vite que moi, pensa la grosse dame.
Une nouvelle patiente arriva avec un enfant qui toussait. Elle fut vite suivie du médecin qui s'excusa d'avoir fait attendre et entra aussi vite dans son cabinet. Les fibres maternelles de Nelly vibrèrent quand elle vit ce jeune enfant secoué par une mauvaise toux. Comme elle aimerait avoir un enfant ! Oh ! Le plaisir que ça doit être d'attendre un enfant. Elle croisa le regard inquiet de la mère et regarda d'un air navré la pile de vieux magazines où il n'y avait même pas un livre pour enfants. Combien de fois l'avait-elle signalé ? La porte du cabinet s'ouvrit et le médecin accueillit la grosse dame agacée par la toux de l'enfant.
Le patient suivant arriva. Il égaya un peu l'atmosphère par son allure décontractée et joviale. Il parcourut négligemment la pile de vieux magazines, probablement à la recherche de Géo ou d'Auto magazine mais se découragea vite et fit des petits signes à l'enfant pour le faire sourire. Quand l'enfant intimidé se réfugia dans les jupes de sa mère, il se mit à observer Nelly avec insistance. La bouche pulpeuse, la poitrine bien fournie, des ongles de star, aucun doute voilà une femme qui faisait fantasmer. Il avait visiblement trouvé un moyen agréable de tuer le temps. Nelly sentit son regard insistant et regretta d'avoir un peu trop peint ses lèvres, d'avoir un pull un peu trop moulant. Tout cela elle le faisait par habitude pour le médecin, pour ne pas décevoir ses attentes.
— Patient suivant, dit le médecin en réapparaissant.
Nelly avait tellement entendu ces mots. Elle prit conscience de la routine de son existence dont elle ne pouvait plus rien attendre.
La salle d'attente se vida. Ce fut le tour du jeune monsieur jovial qui lança un dernier regard lubrique à la secrétaire qui baissa pudiquement les yeux.
— Non mais, qu'est-ce qu'il croit ? Il n'avait rien à attendre de moi celui-là, se dit-elle.
Et puis vint celui qu'elle n'attendait pas. Un homme jeune, mais pas trop, distingué, raffiné, courtois. De son porte document, Il sortit un dossier qu'il consulta méticuleusement. Ce n'était pas un patient, c'était un représentant médical. Nelly se mit à rêver. Elle entendit la voix du médecin dire :
— Ah ! Vous êtes là ! J'espère que je ne vous ai pas fait attendre trop longtemps.
Et Nelly pensa comme si ces mots s'adressaient à elle :
— Oh si, trop longtemps, beaucoup trop longtemps.
Elle rassembla ses affaires, jeta un dernier regard à la pile de vieux magazines écornés comme ses rêves et sortit attendre... son bus.
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Ombrage lafanelle · il y a
Quand l'amour fait perdre la tête... Et son temps! Pauvre Nelly qui vit au travers du désir du médecin. Texte sympa, j'ai bien aimé
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Pénélope · il y a
Poussons donc le couvercle de notre vie étriquée, du bocal où nous tournons en rond, osons! Mais qu'allons-nous trouver?
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Ombrage lafanelle · il y a
Pour le savoir, il faut sortir un peu de sa zone de confort... Heureusement, je ne me balade pas toujours avec mon oreiller 😃

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