Retrouvailles

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Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

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Comme chaque jour, Marcel se rendait sur la tombe de son épouse. Il ne dérogeait jamais à ce rituel. Ce matin, il était toutefois parti un peu plus tard de chez lui. L'humidité ambiante avait réveillé ses rhumatismes. Sortir de son lit lui avait coûté des efforts titanesques. Longtemps, il avait cru ne pas parvenir à s'habiller.
Mais, il s'était tout de mis en route. Impossible pour lui de ne pas se rendre à son rendez-vous quotidien avec sa Louise. C'était une promesse qu'ils s'étaient faite. Tous deux devaient être disponibles chaque matin à neuf heures précises.
Marcel avait obtenu cet engagement de sa femme avant qu'elle ne rende son dernier souffle. De son vivant, elle était un vrai courant d'air. Après sa mort, il ne voulait pas se retrouver trop souvent devant une tombe vide, avec personne pour lui répondre

Bien sûr, Marcel savait que Louise ne manquerait pas de lui reprocher son retard, mais il ne s'attendait pas à la trouver assise sur sa tombe avec sa tête des mauvais jours. Pour ça, il allait passer un sale quart d'heure.
Il s'immobilisa, pris d'effroi. Certes, l'air constipé de Louise n'augurait rien de bon, mais il ne suffisait pas à expliquer sa peur. Ce ne serait pas la première fois qu'il aurait à subir les foudres de sa femme. Il lui suffirait de baisser la tête sans rétorquer, exercice qu'il maîtrisait à la perfection à force d'entraînement. Louise finirait bien par se calmer toute seule.
Non, ce qui le terrorisait était de voir sa femme en chair et en os. Ce n'était pas possible, la colère ne pouvait pas l'avoir ressuscitée. Bien sûr, son mauvais caractère la poussait parfois à des excès, mais d'ici à vaincre la mort, la marge était tout de même importante. Pourtant, Louise était bien vivante, c'était indiscutable.

Elle semblait avoir le même âge qu'au jour de sa mort, c'est-à-dire un peu plus de cinquante ans, sauf que ses cheveux étaient gris. À son grand regret, il n'existait pas de teinture dans le monde des morts. Et pas de machine à laver, ni de fer à repasser non plus, ce qui expliquait l'état déplorable de sa robe. Marcel était sûr que l'ensemble robe et femme étaient dans un état impeccable lors de la mise en bière. L'autre a raison de dire que le temps est assassin
T'as vu l'heure ? Avec la brume qu'il y a, tu veux me faire crever ou quoi ?
Malgré la trouille, Marcel bredouilla des excuses, par réflexe. Mais ce sont surtout ses larmes de joie, qui lui vinrent tellement il était heureux d'entendre la voix de Louise, même si c'était pour se faire enguirlander, qui lui firent obtenir le pardon.
Tu ne vas pas pleurer maintenant grand benêt ! Puisque je ne suis plus morte, ce n'est pas la peine. Tu ferais mieux d'avancer la voiture plutôt, parce que je n'ai plus trop l'habitude de marcher.
Mais Louise, je ne conduis plus. Je suis trop vieux maintenant.
Bé, c'est vrai que tu ne t'es pas arrangé. Tant pis pour toi, faudra que tu me soutiennes. Et j'ai pas maigri.

Contrairement à ses prévisions, Louise marcha bien plus vite que son époux. Ses jambes, après trente ans de repos, étaient plus alertes que celle de Marcel.

Les premiers jours, Marcel fut enthousiaste. Louise le comblait de bonheur. Il était aux petits soins pour elle. Il se disait qu'une ressuscitée devait nécessairement avoir une santé fragile. Il ne fallait pas se fier à son apparente vitalité. Déjà, avant sa mort, elle ne tenait pas en place. Cela ne l'avait pas empêchée de partir avant lui. Alors, il veillait à ce qu'elle ne se fatigue pas de trop. Il avait tellement peur qu'elle ne décède à nouveau.
Son euphorie déclina bien vite. Déjà, au cours de sa première vie, Louise l'avait toujours dominé. Mais, à force d'être chouchoutée, elle se comportait désormais en véritable despote domestique.
Le pauvre Marcel en prenait pour son grade. Louise ne cessait de l'enguirlander. Primo. La maison n'était pas aussi bien nettoyée et rangée que de son temps. Secondo. Elle était en colère parce qu'il s'était permis de changer les meubles. Il eut beau lui expliquer qu'il n'y était pour rien, que c'était leur fille qui avait insisté pour apporter une touche de modernité à la maison, rien n'y faisait. Elle lui attribuait l'entière paternité de ce sacrilège.
Pire, Louise exigeait qu'il rachète les mêmes meubles qu'ils avaient acquis au début de leur mariage. Elle n'en avait que faire des protestations de Marcel qui lui assurait que de telles antiquités ne se trouvaient même plus dans les brocantes. Elle devait le croire. Le formica était passé de mode.
À Emmaüs seulement, Louise trouva les horreurs nécessaires pour reconstituer son intérieur, déjà désuet du temps de son trépas. Dans ce même lieu, elle retrouva ses livres préférés, la plupart d'auteurs oubliés, mais qui encombraient les émissions littéraires à son époque. Ses achats désastreux avaient au moins l'avantage de la modicité.
Marcel souffrit bien plus lorsque son épouse, après avoir reconstitué sa collection de 45 tours, que sa fille avait jetée aux ordures, se mit à les jouer à plein volume et de manière quasi ininterrompue. Ce qui, trente ans auparavant, réjouissait le cœur de Marcel, lui était désormais un supplice. C'était qu'alors, il était au travail une grosse partie de la journée, et que, surtout, il possédait l'énergie de la jeunesse.

C'était bien cela le problème. Louise était bien trop jeune pour lui. Elle débordait de vitalité. Au début, c'était amusant, mais, à présent, il en avait la tête confite de ses excentricités.
Il était vieux et fatigué, il avait besoin de tranquillité. Sa Louise était charmante, plus encore que dans ses souvenirs. Elle égayait la maison par son agitation et ses enthousiasmes, mais c'était de trop. Avec tout ce boucan, on n'entendait même plus le cliquetis de l'horloge qui habillait autrefois si gentiment le silence.
Il ne pouvait plus supporter Louise. Certes, elle l'avait toujours mené à la baguette, mais, à l'époque, il en était ensorcelé. Elle était tellement sensuelle et enjouée. Alors que maintenant, les gymnastiques qu'elle lui imposait deux ou trois fois par semaine, lui étaient de véritables supplices.
Souvent, au cours de leurs disputes toujours plus fréquentes, elle le traitait de vieux croulant. Il se contentait de hausser les épaules devant cette plate évidence.

Lorsque, un beau matin, Marcel trouva un mot sur la table de la cuisine, il en fut à peine étonné, même si le contenu de la courte lettre ne manqua de lui briser le cœur.
Louise était partie.

« Mon Marcel,

Je m'en vais. Je préfère retourner sous terre parce que je comprends bien que je te gâche la vie. Il y a désormais trop d'écart d'âge entre nous. Et puis, je ne suis pas de cette époque, je ne m'y ferai pas. Tout ce que j'aime n'existe plus. À part toi, bien sûr.
Non, à tout prendre, je préfère encore t'attendre dans l'autre monde. Surtout que t'es vieux et que tu n'en as pas pour longtemps à vivre. Je n'aurai pas trop longtemps à patienter.
Si je suis revenue, c'était que tu me manquais trop, mais maintenant que j'ai vu que tu t'en sors bien sans moi, je peux partir tranquille.
Quand on se retrouvera, ce ne sera pas pareil. Là-bas, il n'y a plus de vieux, ni de jeunes. Tous les morts se ressemblent.
Mais, attention, ne profite pas de mon absence pour laisser la maison en désordre et, surtout, n'oublie pas d'aérer. Je ne veux pas que cela sente le vieux chez nous.
À bientôt mon chéri.

Ta Louise. »

Sans plus réfléchir, Marcel obéit à sa femme et ouvrit bien grand toutes les fenêtres. Depuis plus de trente ans, il le faisait systématiquement chaque matin, peu importait la température extérieure. Mais, cette fois, il le fit avec une solennité toute particulière.
Une bouffée d'air fit voler le petit mot de Louise. Le temps que Marcel ne s'en aperçoive et tente de courir en sa direction, ce dont il était bien incapable, le feuillet était parti par la fenêtre. Avec l'orage en cours, il ne le retrouverait jamais.

Marcel s'en désespéra longtemps. Pourtant, sa peine n'avait pas de sens.
Sur ce papier, il n'y avait jamais rien eu d'écrit.
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Ralph Nouger · il y a
Un magnifique récit qui interroge par son côté mystérieux.
Un hommage émouvant à sa dulcinée.

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Mijo Nouméa · il y a
Magnifique! Quelle belle histoire d'amour entre ces deux là!! Bien écrit, des répliques authentiques, de l'humour ( revenir au formica :) ) Je vous souhaite bonne chance pour ce petit bijou!
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Alain Derenne · il y a
Super j'adore lorsque le monde de l'au-delà s'invite dans le notre, une histoire qui coule gentiment. Merci
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Mireille Bosq · il y a
Pauvre homme que même la mort ne parvient pas à libérer de l'emprise de sa virago.
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Patricia Besson · il y a
J'ai beaucoup aimé votre histoire... Marcel et Louise mériterait le podium..bravo j'ai adoré
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Marie Van Marle · il y a
Un vrai vieux couple, avec toutes ses ambivalences et la tendresse malgré tout. Votre récit nous raconte comme si elle était ordinaire l'histoire extraordinaire de deux êtres tout à fait ordinaires. Bien joué !
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Sylvie Talant · il y a
De l'humour très noir conté sur un ton pince sans rire. Ce texte qui flirte avec le fantastique mais dont l'explication ( comme l'indique la dernière phrase ) peut aussi être psychologique ( hallucinations ) est une satire désopilante des modes ainsi que des relations dans un couple. Cette nouvelle est dans la lignée des écrits des grands écrivains humoristiques et j'en ai adoré la lecture. Pour moi elle mériterait même une finale, mais je ne promets rien, ce n'est pas moi qui décide.
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Viviane Fournier · il y a
C'est beau et touchant ...
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Phil Bottle · il y a
Avec des mots et de l'imagination, tout est possible. Avec un peu de tendresse, d'amour, et de poésie, tout s'anime. Avec un peu d'émotion, tout le monde est content.... et Orphée peut encore chanter un peu... bien qu'on lui ait prédit un avenir proche... Viva l'Amore!
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Alice Merveille · il y a
Un texte savoureux que se lit avec grand plaisir !

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