Postillon

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Finalement, on avait pris l'habitude de ne plus rien se dire.
Bien sûr, ce n'était pas une décision prise de gaieté́ de cœur.
Dans la rue, lorsqu'on se croisait, on se saluait d'un signe de la tête ou de la main ; pour les amis, un clignement des deux yeux suffisait.
Dans les magasins, on montrait du doigt ce que l'on souhaitait. Les prix étaient toujours affichés de manière bien visible et en très gros.
Dans les maisons, les sourires, les grimaces et les gestes avaient remplacé les mots.
Les personnes pouvaient ainsi se montrer l'attention qu'elles se portaient.
Elles s'écrivaient pour échanger deux, trois idées.
Lorsqu'il y avait une dispute, ce n'était pas possible de s'expliquer : écrire prenait tellement de temps que celui qui était en colère s'énervait encore plus.
Chacun se mettait dans son coin et c'est le calme revenu que l'on pouvait s'écrire ce qui n'allait pas.
Mais si la colère n'arrivait pas à passer...


Le rire, c'était le pire. On aurait dit qu'il pleuvait dans les maisons.
Pour l'éviter, on riait à l'intérieur de soi-même.
Parfois, le rire, trop fort, voulait absolument sortir, alors, ils enfouissaient leur visage dans un mouchoir ou même un coussin.
Ainsi, tout était silencieux dans les maisons.
Les seules voix qu'on pouvait parfois entendre venaient de la télévision ou de la radio. Mais, elles étaient comme étouffées à cause des chiffons que les journalistes et leurs invités étaient obligés de mettre entre eux et le micro. Sans cette précaution, tout aurait été vite trempé autour d'eux. De toute façon, on n'écoutait pas beaucoup ces voix dans les maisons parce qu'elles ne faisaient que commenter ce problème des postillons sans jamais donner de solution.
C'est pourquoi le silence laissait entendre les chuchotis, les froissements, les frôlements.
Si on tendait l'oreille, on pouvait percevoir des marmonnements, grognements et aussi les soupirs des amoureux qui se touchaient quelques tendresses.

Tout était silencieux. Sauf quand éclatait une voix belle et claire qui chantait à tue-tête. Alors, les rues se vidaient, les fenêtres se fermaient.
Sans voir d'où sortaient tous ces mots, on sentait bien qu'ils venaient d'une bouche bien grande ouverte qui s'étirait comme à plaisir.
C'était Coz, le clochard de Postillon.


Il aimait l'eau. Il la regardait longtemps, parfois il lui lançait des mots, les postillons rejoignaient alors les milliers de gouttes et partaient vers les grands fleuves.
Il parlait, il parlait tout le temps.
Pour le plaisir de dire des mots, aussi de les chanter. Sentir le corps résonner, traversé par l'air. Dans un chuchotement, il soufflait un très grand mot ou il criait très fort un tout petit qui claquait. Il s'amusait aussi avec un son qu'il commençait dans un grave murmuré et qu'il amenait jusqu'au fortissimo d'une voix sonnante qui ne trébuchait jamais.
Il déclamait des phrases complètes des poètes anciens ou même, il ne les dédaignait pas, des mots de tous les jours : « Merci. » « Bonjour, comment allez-vous ? » « Beau temps, n'est-ce pas ? ».


Coz était malheureux de ne pouvoir parler avec d'autres êtres humains. Leur présence lui manquait.
Parfois, il était si triste que la colère le prenait tout entier et c'est alors qu'il allait parler à travers les rues et affolait tout le monde.


Mais la plupart de temps, quand il allait se promener dans le village, il se faisait tout petit, rasait les murs et regardait les autres gens aller et venir.
Ce qu'il préférait, c'était s'asseoir à côté́ de la cascade du jardin. Les mamans et les enfants se réunissaient dans l'aire de jeux destinée aux petits, à quelques mètres de Coz.
Caché derrière un gros rocher, il observait les enfants. Ça courait, pleurait quelquefois, riait souvent, les plus petits confiaient leurs rires à leur doudou, les plus grands les enfouissaient dans leurs deux mains.

Il regardait les petits jouer et oubliait pour un moment sa peine. Il y avait toujours une maman qui emmenait son enfant près de la cascade.
Coz alors reculait dans la grotte artificielle pour ne pas les déranger.
La mère et l'enfant regardaient longuement en silence le cygne noir qui allait et venait, esseulé sur la petite étendue d'eau. Au bout d'un moment, l'animal s'approchait lentement. Alors le petit, qui avait gardé́ un peu de son goûter émietté́, ouvrait sa petite main au-dessus de l'eau et l'agitait les doigts bien écartés, où quelques miettes restaient collées. Le long cou noir plongeait et, lorsqu'il se relevait, l'ondulation qu'il avait semblait le remercier. Coz ne perdait rien de ce spectacle et retenait son souffle, ému d'être si près. Il lui semblait les entendre respirer.


Un jour, il vit un petit garçon qui jouait tout seul au milieu du bac à sable.
Il avait un ballon de baudruche, de ceux que l'on peut acheter dans les foires, mais il ne jouait pas avec. Il le gardait tout contre lui. Parfois, il le portait à la hauteur de son visage, le plaquait contre sa bouche. Cela avait l'air amusant, car il éclatait de rire, le ballon toujours collé contre ses lèvres.
Que faisait-il ? Lui donnait-il des bisous ? Lui confiait-il des secrets ?


Coz s'approcha tout doucement. Le petit garçon ouvrit de grands yeux étonnés. Mais il n'avait pas l'air trop effrayé. Alors Coz s'enhardit. Il s'approcha davantage, s'accroupit et vint coller sa bouche de l'autre côté́ du ballon.
Il murmura « Bonjour » et tout autour de ses lèvres, l'air lui fit des petits frissons. Ils jouèrent quelques instants à se dire des sons, car le petit garçon ne connaissait pas les mots.

Mais une femme cria, éclaboussant tout autour d'elle. Elle se leva et courut délivrer son enfant. Le petit garçon s'envola avec son ballon dans les bras de sa maman.
Coz se retrouva seul, avec sur les lèvres le souvenir des petites vibrations d'air.



Le lendemain, il se leva de bonne heure, se déshabilla et plongea dans la rivière.
Il avait trois bonnes raisons pour cela. Premièrement, il voulait être propre ; deuxièmement, il comptait sur le froid de l'eau pour lui donner du courage ; et enfin, troisièmement, il avait l'intention d'attraper une truite.
Il avait pris une grande décision. Il avait décidé́ d'aller échanger la truite contre quelque chose de bien précis.
Le soleil commençait à̀ peine à̀ chauffer l'herbe, lorsqu'il sortit. Il s'étendit pour se faire sécher. Non loin de lui, on entendait un léger bruit. C'était un sac en plastique pendu à la branche basse d'un arbre. Tout gonflé, il s'agitait bizarrement et se balançait.


Lorsqu'il fut sec, Coz s'habilla le plus soigneusement possible, prit le sac en plastique et partit au village.
Il avançait d'un pas tranquille, bien droit et souriait aux quelques passants qu'il rencontrait.
Devant le magasin, il hésita un court instant, prit une inspiration qui le fit frissonner un peu, secoua ses épaules pour enlever la peur venue s'agripper là, puis entra.
Il n'y avait personne dans le magasin. Coz agita la sonnette qui était sur le comptoir. On entendit bientôt des pas. Du fond du magasin, une jeune femme arriva.
Le sourire qu'elle portait comme une lumière autour d'elle flotta un peu lorsqu'elle vit son client, puis, revint confiant se poser sur son visage.
Coz avait trouvé́ ce qu'il cherchait. Il montra à la marchande le sac qu'il tenait et la désigna. Puis, en montrant le petit paquet qu'il voulait acheter, il se désigna.
La jeune femme éclaira un peu plus son sourire. Elle tendit le paquet que voulait Coz et prit le sac en plastique.

Content de son échange, Coz leva sa main libre, l'ouvrit et la ferma deux fois. En face, une main se tendit qu'il n'osa pas prendre.
La jeune femme agita alors sa main pour lui souhaiter une bonne journée.
Une fois dehors, il s'empressa de retourner dans son abri.
Il s'assit en tailleur face à l'eau et se mit au travail. Ses joues se gonflaient. Il devenait tout rouge. Ses grands yeux tout noirs semblaient vouloir sortir de sa tête pendant que le ballon se gonflait.
Car c'était cela qu'il avait échangé́ contre sa truite : des ballons à gonfler.
Et de un ! Avec de la ficelle, il l'accrocha au vieux chêne-liège.
Sans s'attarder à contempler son premier ballon, il se mit à en gonfler un deuxième. Au bout d'une heure, le chêne centenaire n'en revenait pas. C'était la première fois qu'il portait d'aussi étranges fruits aux couleurs vives.


Coz ramassa plusieurs branches sèches tombées lors du dernier gros orage. Il les lia ensemble et accrocha ses ballons. Puis, il se fabriqua une sorte de harnais et fixa dessus son présentoir. Il le mit dans son dos à l'aide de courroies.
C'est ainsi que, les mains dans les poches et avec le sourire de celui qui a eu une bonne idée, il partit pour le jardin municipal.


Dans le jardin, le petit garçon de l'autre jour était déjà là. Il était assis dans le bac à sable. D'autres enfants, assis en tailleur, faisaient cercle autour de lui. Chacun son tour, ils le rejoignaient au centre pour coller leurs lèvres de l'autre côté́ de son ballon. Cela faisait rire à chaque fois l'enfant qui en faisait l'expérience et il reprenait sa place dans le cercle avec un sourire spécial, comme lorsque l'on a un secret.
Tout semblait pouvoir continuer ainsi tranquillement, quand une petite fille, qui venait de rejoindre le petit au milieu, ne résista pas à l'envie de lui arracher son ballon. Elle sortit de la ronde et se mit à courir. La bouche sur le ballon, elle imitait les abeilles.
Les autres enfants, un instant stupéfaits, réagirent bientôt en se mettant à courir derrière elle. Le propriétaire du ballon resta assis à pleurer en silence.
C'était à̀ ce moment précis que Coz était arrivé́.


Une file zigzagante parcourait les allées, évitait les plates-bandes de justesse, contournait la cascade sans un regard pour le beau cygne noir, puis réapparaissait, la petite fille voleuse de ballon toujours en tête.
Coz s'assit sur le rebord du bac à sable, où seul restait le tout petit qui pleurait. Le vieil homme détacha un de ses ballons et le lui tendit comme pour apaiser sa tristesse. L'enfant sentit quelque chose lui caresser les cheveux. Il releva la tête et reconnut Coz. Il sourit, avança la main, à peine hésitant et prit le ballon.


La maman arrivait.
Coz ne l'avait pas vue arriver, car elle venait de derrière lui. Le petit garçon lui faisait face, il la vit. Il la regarda, ses yeux encore pleins de larmes rétrécirent. Il rentrait la tête dans ses épaules comme s'il se sentait en faute et tendait déjà̀ le ballon à Coz. Mais la maman ne se souciait pas de le gronder. Elle sourit et tout en lui tendant une pièce, elle lui montra le ballon.
Coz fut surpris, il n'avait pas pensé́ à ça. Il regarda le petit garçon et, haussant les épaules, il accepta la pièce.


La file d'enfants repassait à ce moment-là̀. Certains s'arrêtèrent à leur niveau, les regardèrent, et montrèrent leur petit camarade et son nouveau ballon.
Ils coururent vers leur mère ou leur nourrice, quelques-uns avaient fait un geste de la main à Coz, comme pour lui dire « S'il te plaît, attends, reste encore un peu ».
Ils revinrent bientôt chacun avec une pièce. En échange, ils recevaient un ballon que Coz leur détachait en souriant, bien ennuyé́ tout de même, car son pantalon n'avait qu'une poche qui n'était pas encore trouée, et les pièces commençaient à la déformer. Les enfants se dispersèrent pour jouer avec leur nouveau jouet.
La petite fille, d'abord étonnée de ne plus être poursuivie, reprit sa course en imitant le vol du bourdon.



Coz se retrouva enfin seul avec le petit garçon. Ils se regardèrent, heureux tous les deux. L'enfant essuya son nez dans sa manche, posa son ballon pour se relever, le reprit et monta sur le rebord où Coz était assis.
Il approcha le ballon tout près du visage de Coz et mit sa bouche de l'autre côté́. Sa tête était tout près, mais il n'avait pas peur.
Ses lèvres firent un son qui ressemblait à un bonjour.
Bientôt, un enfant revint, l'air tout penaud. C'était une petite fille. Elle n'avait plus son ballon et tristement, levait les yeux vers le ciel. On pouvait voir une forme violette voler de plus en plus haut.
Comme il restait encore un ballon, Coz le lui tendit.
Puis il fit un signe au petit garçon qui devenait son ami et partit en direction du magasin.


Au bord de sa rivière, il se mit à l'ouvrage.
Le soleil s'en allait pendant que l'arbre se chargeait de couleurs qui petit à petit disparaissaient dans l'obscurité́.
Demain, Coz retournerait au jardin.


Or, voici ce qui arriva.
Le vieil homme mourut dans la nuit.
Seuls, les ballons restèrent à se balancer mélancoliquement.
Beaucoup pleurèrent.
Il se trouva même quelqu'un pour écrire un poème en souvenir de lui. C'était la marchande. Elle l'avait écrit en pensant à la vieille chanson « À la claire fontaine », et parfois, quand elle était seule, elle chantait ces quelques vers sur cet air. Cela la rendait heureuse, son sourire éclairait tout alentour.


De nos jours, le village a retrouvé́ son nom. Ne l'avait-il jamais perdu ?
Les habitants de Champs-de-Charmes en parlent peu. Lorsque cela leur arrive, ils parlent d'une légende qui raconterait l'amour des gens d'ici pour le silence.
Il reste que dans les écoles, les enfants apprennent la simple poésie de la marchande au sourire si attachant.


C'est un curieux village
Les gens ne parlaient pas
Car toutes leurs paroles
Mouillaient tout leur visage

Mais un vieux monsieur sauvage
N'avait pas voulu se taire

Il parlait tout le temps
Et sa belle voix si claire
Dans les rues résonnait
Personne ne s'approchait

Il vivait loin du village,
dormait près de la rivière

Quand il était trop triste
Il aimait regarder
Les p'tits, les grands jouer
Au sable ou aux cyclistes

Un jour, il vit un garçon
Qui jouait avec son ballon
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