Perspective

il y a
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Finaliste
Jury
Les souvenirs sont de délicates créatures. Fragiles comme des cristaux de glace, que nos vieux doigts gourds osent à peine effleurer. Ou translucides comme des vestiges de feuilles dans l'humus épais du passé.
Je me souviens... Combien de fois ai-je ainsi commencé une phrase ?
Je me souviens de ces virées en forêt, qu'enfant solitaire j'aimais tant faire. Pour moi, il s'agissait d'expéditions, les promenades c'était pour les vieux ou les romantiques. Je sillonnais mon Argonne natale, une carte à la main, à la recherche de mondes qui n'avaient jamais existé que dans les livres d'aventure. Je n'étais pas dupe : sans le savoir encore, je voulais profiter au mieux de ces courtes années de la prime adolescence, quand on a encore le sens du merveilleux et déjà des jambes vigoureuses – et une liberté nouvelle qui nous pousse à nous éloigner du nid.

Je me souviens très bien de ce jour légèrement brumeux, quand mes pas m'ont conduit à ce petit bout de sentier que j'ai souvent arpenté par la suite. La forêt portait déjà les stigmates d'une exploitation implacable, bureaucratique, avec ses coupes rases et ses pistes ouvertes à coups d'engins forestiers. Débusquage, débardage, dessouchage, autant de mots qui m'ont fait comprendre qu'en fait de forêt je parcourais un champ planté d'arbres. Mais certaines sections semblaient épargnées, un bout de crête par-ci, un coteau par-là. Mon sentier en faisait partie, qui serpentait sur une centaine de mètres à l'ombre de hêtres majestueux, au pied d'un talus couvert de fougères.

Ce jour-là, je savourais l'élasticité de la terre battue sous mes pieds. Je m'appliquais à marcher comme un Sioux dans les westerns, ou un Elfe des contes anciens. Les feuilles humides absorbaient le son de mes pas, et aucun bruit ne troublait le calme profond de la forêt. Aucun bruit, sauf cette toux soudaine et proche qui rompit instantanément le charme.
Je me suis précipité dans les fougères, et j'ai attendu, le cœur battant. Mes parents me laissaient partir seul dans les bois, à condition d'éviter de parler aux inconnus. J'étais donc méfiant comme une belette.
Peu après, j'ai vu cet homme, grand et légèrement voûté, apparaître au détour du chemin. Il faisait de grands pas souples quoique lourds, comme ceux d'un vieillard habitué à la marche. L'homme ne m'inspirait aucune confiance, avec son regard fixe et sa main qui tapotait sa poche. Et j'aurais juré qu'il grondait, comme un fou échappé d'un asile !
Je l'ai laissé passer, puis j'ai attendu un peu avant de reprendre mes pérégrinations. J'avoue que j'étais quelque peu contrarié par cette rencontre. A peine avais-je découvert ce bijou de sentier qu'un lourdaud d'adulte venait de me le voler – symboliquement, bien sûr.

Je me souviens d'être revenu plusieurs fois, avant d'être happé dans le tourbillon de la vie d'adulte. Études dans des villes lointaines, travail dans des villes encore plus lointaines, des enfants, des petits-enfants...

Ma sœur aînée a récupéré la maison de mes parents, et j'ai pu, à l'occasion de visites espacées, revenir me promener dans la forêt de mon enfance, et retrouver mes coins préférés. Enfin, retrouver est un grand mot. Les lieux existent encore, mais leur magie s'est évaporée depuis longtemps. Ils ne sont plus que des souvenirs idéalisés. Des fantasmes.

Sauf le petit sentier de la hêtraie.

J'ai décidé d'y retourner, ce matin. Cela faisait au moins vingt ans que je n'avais pas cherché à revoir cet endroit.
J'ai garé ma voiture au bout d'un nouveau chemin goudronné « interdit à tous les véhicules sauf ayants droit ». Je me suis donné le droit, car cette forêt je l'ai parcourue à pied plus que tous ces bûcherons, chasseurs ou gardes forestiers qui ne savent plus s'y déplacer que derrière un volant. Comme moi maintenant, mais j'ai près de soixante-dix ans.
En voyant les grumes énormes empilées au bord de la route, et les immenses coupes à blanc envahies par les ronces, j'ai abandonné tout espoir de revoir mes hêtres fétiches.
Comme si ma dernière visite ne remontait qu'à la veille, j'ai instinctivement suivi le bon talweg en ignorant les ornières des engins qui tendaient à me détourner de mon objectif, et mes pas m'ont conduit au vallon ombragé. Homme de peu de foi ! Les hêtres étaient encore là, couronnés de brume, chaussés de mousses et de fougères. Et le sentier courait toujours à leurs pieds.
Avec émotion, j'en ai suivi les méandres naturels, m'attendant presque à croiser le drôle de bonhomme de mon enfance, soixante ans plus tôt. À cette évocation, j'ai été pris d'une quinte de toux qui m'a forcé à m'arrêter, le temps que ça passe. Je ne fume plus depuis longtemps, mais avec ce temps humide je crois bien que j'ai attrapé un rhume.
Quand j'ai repris ma route, mes oreilles se sont mises à bourdonner. J'avais l'impression désagréable de m'avancer sur une estrade avec mille paires d'yeux braqués sur moi. Timide j'étais, réservé je suis resté. Ma démarche s'est involontairement raidie quand j'ai passé un certain virage que je connaissais bien.
Un peu plus loin, j'ai vu une longue tige de fougère frémir, à l'écart du chemin, alors qu'il n'y avait pas un souffle de vent. Vous pouvez en penser ce que vous voulez, mais pour rien au monde je n'aurais tourné la tête vers ces taillis qui m'observaient en silence. Puis je me suis détendu. Voyons, quel rapport entre moi et l'homme patibulaire qui m'effraya jadis ? En plus, il grondait, je m'en souviens très bien !

À ce moment précis, mon téléphone s'est mis à vibrer. J'ai tapoté machinalement ma poche pour vérifier la présence du gadget à cet endroit. La vibration résonnait comme un grondement dans l'air figé.

J'ai laissé l'appareil vibrer tout le long du chemin jusqu'à ma voiture. Mes neveux s'inquiétaient, et n'avaient de cesse que je réponde.

Voilà. Je ne foulerai jamais plus ce sentier. Il restera ainsi et pour toujours dans ma mémoire, et l'enfant que j'étais pourra continuer à venir y rêver d'aventures, sans s'inquiéter des adultes qui rêvent d'y revenir.
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Christian VALENTIN · il y a
Vous avez réussi à rendre cette promenade à la fois bucolique et terrifiante. Bonne finale
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Les Histoires de RAC · il y a
J'aime particulièrement la conclusion ♫ (Laissons les souvenirs intacts ; parfois on revient et on est déçu...)
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Viviane Fournier · il y a
Joliment raconté ! Belle chance à vous !
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Eva Dayer · il y a
La forêt cache bien des mystères...
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Denis Infante · il y a
Comme un éternel retour sur les terres de la haute enfance !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Denis !
Au passage, "la vallée de l'éternel retour" est un livre d'Ursula Le Guin, un de mes auteurs préférés ;)

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Lucie Patte-Sedraine · il y a
Y aurait-il eu un enfant qui vous regardait, caché derrière les arbres ?
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Vincent DeMille · il y a
Merci Lucie !
je pense qu'il y avait en effet un enfant... le même, pourquoi pas ? ;)

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Lucie Patte-Sedraine · il y a
Je pense également que c'était le même ! Cordialement !
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M. Iraje · il y a
Un retour aux sources sur les chemins de la nostalgie, agréable à suivre.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je vous souhaite une bonne finale, Vincent.
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Vincent DeMille · il y a
Encore merci Ginette !
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A. Sgann · il y a
Mon soutien,
Bonne chance !

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Armelle Fakirian · il y a
Une belle finale pour ce texte nostalgique évoquait le regard émerveillé de l'enfance. Mon soutien !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Armelle !

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