Ouesquale

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Légendes des Confins du Monde Connu - Livre 1er: L'Âge des Extraordinaires Découvertes - Chapitre III: Ouesquale.

Le vieil homme ressemblait plus à un dément qu'autre chose avec son crâne dégarni ponctué de quelques rares cheveux blancs, des poils de barbe éparses lui mangeant sa peau ridée, et des yeux clairs délavés. 
Un filet était dressé au-dessus des eaux du torrent, au pied d'une chute. 
En dessous, des remous importants créaient des petits tourbillons, très dangereux causant fréquemment des noyades.
A cet endroit des Grèvelines, ce défilé de rapides cerné de petites falaises marquant la frontière entre la Contrée des Azalées et celle de Terianuu't, les omandines, des poissons volants aux écailles irisées de couleurs vives, sautaient des eaux afin de remonter le courant. Ce qui parfois les projetaient directement dans le filet du pêcheur.
— Excusez-moi l'ancien ?
Le vieil se retourna, le regard vitreux. A côté de lui trônait une fiole au trois quart vide d'actasyx, un alcool très fort produit à Terianuu't que l'on prodiguait aux blessés souffrants afin d'atténuer leurs douleurs.
— Auriez-vous vu une créature géante passée dans le ciel récemment ? Questionna Nodène Belphéore en mimant avec ses bras les battements d'ailes du monstre.
Le vieil homme posa un regard trouble sur lui, ayant visiblement du mal à rassembler ses esprits.
— Là-haut, au-dessus des ybluniers.
Nodène suivit du regard la direction que lui indiquait l'ancien, vers l'ouest. Effectivement des ybluniers, des petits arbres au ramage en parabole, couvert de fruits jaune, se dressaient sur la crête.
— Merci l'ancien, rétorqua Nodène tout en regagnant sa monture. 
— Vous la connaissez ? s'enquit l'ancien.
— Qui ça ? demanda Nodène par pure politesse, pressé de retrouver la trace de la créature.
— La femme, dit le vieil homme les yeux dans le vague.
— Non, répliqua Nodène vivement. 
Il allait saillir les flancs de sa monture lorsqu'une intuition soudaine lui traversa l'esprit. 
— Une femme jeune et blonde portant un chapeau à large bord de couleur bleu nuit?
Le vieil homme se contenta de lui sourire en retour, une lueur salace dans le regard.
Nodène lui adressa un signe de la main puis repartit aussitôt en direction de l'ouest.
Quelle coïncidence pouvait lui faire croiser la route de cette femme deux fois de suite, d'abords dans les Coulisses des Arènes aux Azalées lors des Jeux, puis ici, sur les terres de Terianuu't, alors que celle-ci s'était déclarée citoyenne d'Arangone, la cité portuaire du nord des Contrées de Sous-la-mer, à l'exacte opposée de sa destination?
Il garda de côté cette réflexion. Ce n'était peut-être qu'une coïncidence...

*
**

La lumière du soleil perçait à peine tellement le rideau de brume était dense.
Horéa Fleur d'Anges observait l'énorme masse de la vouivre couchée dans la vase des marécages.
Celle-ci faisait peine à voir. 
La partie gauche de son énorme gueule n'était qu'une grande plaie sanglante et purulente. De multiples plaies saillaient sous son ventre, plus ou moins larges et profondes. Son aile gauche s'était fracturée, reposant presque à angle droit de son corps.
Deux semaines de traque ininterrompue avait été nécessaire avant d'enfin retrouver sa trace par l'intermédiaire de témoin, se déplaçant de Contrée en Contrée, les Azalées, Terianuu't, la cité marchande de la Croix du Sud, jusqu'à enfin se confronter à la grande barrière rocheuse d'Ouesquale qui barrait l'accès vers le Grand Océan. Ayant horreur de l'eau, la vouivre avait dû chuter dans les marais d'épuisement, ce qui au final lui desservait bien car la brume intense qui régnait dans ses lieux la cachait complètement du monde extérieur.
Ces marais portaient d'ailleurs bien leur nom. Les marécages de l'Oubli. Les personnes qui s'y perdaient n'en ressortaient jamais, finissant oubliées de tous.
La brume y était tellement dense, qu'elle aurait pu ne jamais trouver la créature, au corps pourtant monumental, si un dolipu, un petit volatile au plumage verdâtre, qu'elle chassait pour le déjeuner, ne l'avait amené par hasard à l'écart du chemin.
Au fur et à mesure qu'elle la contemplait, Horéa était de plus en plus convaincue que leurs destins étaient liés. Elle ne pouvait la laisser mourir ici, de cette façon.
Elle recula prudemment et trouva une lande de terre sèche.
Les jambes repliées en lotus, l'index et le pouce de ses mains se touchant, le rituel d'élévation spirituelle lui libéra peu à peu le subconscient. Les portes de l'Ether s'ouvrirent alors à elle.

*
**

Nodène baillait à s'en décrocher la mâchoire. Sa monture avançait lentement sur le chemin étroit zigzaguant à travers les collines. Une épaisse brume s'élevait du sol, au pied de l'imposante barrière rocheuse d'Ouesquale.
A bien y réfléchir, les marais de l'Oubli constituaient une excellente planque pour une créature aux proportions aussi démesurées que cette vouivre.
Cependant s'y aventurer représentait un risque périlleux. Plus d'un habitant des Contrées qui s'y était aventuré avait disparu à jamais dans ses méandres.
Hors cette femme, cette invocatrice, la devançait à chaque fois dans ses recherches. Pourquoi tenait-elle tant à la retrouver?
Indécis sur la suite des événements à prendre, il décida de monter un campement provisoire. Du haut des collines, il avait une vue dégagée sur toute la plaine qui s'étendait jusqu'à Ouesquale. La nuit porterait sûrement conseil.

*
**

A son éveil, Horéa étira ses membres endoloris. Comme à chaque fois, elle ne gardait aucun souvenir des évènements qui s'étaient déroulés au contact des Esprits.
Le corps massif de la vouivre reposait toujours inerte dans la vase. Elle coupa un tas d'herbes hautes puis regagna sa monture afin d'y installer son campement près du chemin.
Le confort de ce lit d'herbe était spartiate, et son ventre vide la tiraillait. 
Heureusement elle avait de quoi boire, provenant d'une source d'eau ferrugineuse qui jaillissait un peu plus loin car l'atmosphère des marais était étouffante.
Trois jours s'écoulèrent, qu'elle occupa à chasser et à s'enquérir de l'état de santé de sa nouvelle protégée. 
La brume et le silence minéral qui régnaient dans cet environnement boueux formaient une sorte de vase clos sensoriel, ralentissant le temps.
La vouivre ne montrait aucun signe de rétablissement apparent mais, cependant, respirait avec plus de régularité. 
Au réveil du quatrième jour, Horéa commença à sentir une sorte d'oppression insaisissable l'entourer. 
On l'observait. Caché derrière ce nuage de brume, on observait ses moindres faits et gestes. 
Souvent, la sensation d'une présence lui faisant encocher une flèche, prête à tuer cet ennemi invisible. Et pourtant il n'y avait rien d'autre que la brume et le silence. 
C'est à la tombée du soir du sixième jour qu'elle comprit d'où provenait ce sentiment étrange. La brume s'était suffisamment dissipée pour laisser entrevoir un panorama diffus du paysage alentour. 
Ouesquale ! La grande et mystérieuse barrière rocheuse. Cette roche avait quelque chose de terrifiant, elle était vivante. Aucune chaîne de montagnes dont elle avait pu fouler les sentiers au cours de ses nombreuses aventures dans le Monde Connu ne lui ressemblait. Un monolithe de plusieurs centaines de kilomètres de long, parfaitement lisse et sans aspérité.
Elle tenta de se raisonner. Le manque de sommeil et de nourriture la faisait divaguer. 
Elle retourna vaquer à sa quête de nourriture, mais ce sentiment obsédant continua de la hanter.
La roche l'observait. Et pourtant, sans Ouesquale, les Contrées de Sous-la-mer n'existeraient plus. Les flots du Grand Océan se heurtaient perpétuellement à ses falaises, prêtes à submerger les Contrées situées sous le niveau de la mer, ce qui d'ailleurs lui valait son nom.
Le septième jour, voulant chasser un dolipu agile qui lui échappait sans cesse, elle se blessa à la main. De retour au campement, elle plongea sa main dans la boue du marécage où reposait la vouivre, afin de s'en appliquer sur le visage  comme répulsif contre les innombrables insectes qui pullulaient dans les marais. Aussitôt une sensation de bien-être agréable l'envahit. Elle décida de garder un peu de boue sur sa main, qu'elle maintint en place grâce à un bandage improvisé.
A sa grande surprise, le lendemain matin, la blessure s'était pratiquement cicatrisée. Aussitôt elle s'enquit de l'état de santé de la vouivre et découvrit que les chairs des plaies peu profondes commençaient à se refermer d'elles-mêmes !
Plusieurs jours lui seraient encore nécessaires avant de pouvoir se rétablir complètement mais son état de santé n'était plus menacé. Cette boue semblait accomplir des miracles...
Des miracles... C'est alors qu'Horéa comprit. Les Esprits avaient intercédé en sa faveur en transformant le marécage en bain de jouvence régénérateur.
Soulagée, elle décida de quitter les marécages. Elle avait besoin de changer d'air. La communauté des Mentrass n'était qu'à deux jours de mammoth. Et c'était la pleine saison de la récolte, Ceylian s'y trouvait très certainement. Elle avait besoin de se confier à lui.

*
**

Des rafales de vent violents balayaient l'immense façade rocheuse, d'une verticalité parfaite.
Suspendue dans le vide, une forme allongée valsait d'un côté à l'autre de la paroi, attendant une accalmie, imperturbable, avant de poursuivre sa descente.
Ceylian l'observait en contrebas. La mentrass avait repéré un nid d'aurifuge et s'y dirigeait.
Toute la difficulté, à présent, était d'estimer la zone approximative où le nid, une fois sectionné par les mandibules de la mentrass, allait tomber. 
S'il se trompait, ou que le vent déportait sa trajectoire, le nid d'aurifuge poursuivrait sa chute cent cinquante plus bas, avant de s'écraser au sol et de perdre sa précieuse cargaison.
Après une nouvelle rafale de vent, la mentrass agrippa la paroi grâce à ses quatre pods puissants situés sous la partie arrière de son ventre.
Ceylian fixa alors à l'aide d'un crochet l'une des des extrémités de la nasse sur la passerelle sur laquelle il se tenait, parallèle à la paroi, à plus de cent trente mètres du sol, et commença à dérouler le filet tout en continuant d'observer la progression de l'animal.
La mentrass se mouvait lentement, arquant la partie centrale de son corps avant de le propulser en avant, et que trois autres pairs de pattes situés sous l'avant du ventre n'agrippent à leur tour à la paroi lui permettant de décrocher ses pods arrière, de détendre son corps et de continuer sa progression.
Ceylian accrocha la seconde extrémité de la nasse, toujours à la passerelle. Le filet une fois tendu formait une sorte d'entonnoir. 
En tombant dedans, le nid glisserait de lui-même au fond, lui permettant de le récupérer par un clapet aménagé.
Il porta de nouveau son regard en l'air. La mentrass s'était immobilisée. D'où il se tenait, sa vue était obstruée par un petit surplomb rocheux, mais par expérience il savait que les aurifuges, ces gros insectes à deux paires d'ailes, et dotés de mandibules très tranchantes, n'allaient pas la laisser faire. 
Bien que pourvu d'une carapace naturelle de poils hurricans, il arrivait parfois que la mentrass perde le combat et ne se laisse tomber de la paroi, trop atteinte par les entailles des aurifuges. 
Si le filet ne la capturait pas, ce qui arrivait rarement heureusement au vu des longues années d'efforts nécessaires pour la domestiquer, elle terminerait sa course cent cinquante mètres plus bas, en bouillie.
La forme ovale du nid apparut dans son champ de vision. 
"Pouf". Dans un bruit mat, le nid s'enfonça dans le filet. 
Aussitôt, il saisit la corde de serrage. S'il n'était pas assez rapide, le nid risquait de rebondir et d'être éjecté de la nasse. Il tira vigoureusement dessus. La nasse se referma juste à temps sur le nid. Le plus rapidement qu'il put, il s'empara du nid par le clapet central, qu'il déposa dans la hotte sanglé à son dos puis alluma aussitôt les mèches de deux boules de brindille suspendues aux tenants de la hotte. Une épaisse fumée bleuâtre et suffocante s'en dégagea. Il ajusta sur son nez et sa bouche un masque de tissu humide, ainsi que des sortes de grosses lunettes entourées de bande de cuir souple puis entama le chemin du retour vers la plateforme.
Dans une nuée fulgurante, les aurifuges fondirent sur lui. 
Heureusement l'écran de fumée arrivait à les maintenir à bonne distance, mais leurs balais incessants le déconcentra rapidement. Il perdit l'équilibre et son corps pencha dans le vide. La vue des minuscules toits des abris au niveau du sol lui provoqua une violente pulsion d'adrénaline. In extremis, il agrippa la corde de sécurité et se redressa alors que les insectes géants continuaient de le lui porter des attaques incessantes.
Il avait atteint la plateforme et s'apprêtait à ouvrir la porte du grillage lorsque l'un d'eux réussit à lui enfoncer ses mandibules dans l'épaule. Il laissa échapper un juron avant de refermer précipitamment la porte derrière lui. 
Il inspecta son épaule. Une petite déchirure sur sa chemise laissait apparaître un gros filet de sang. 
Sans les spitzels, ce végétal à rainure bleutée poussant au pied de la falaise et qui, une fois enflammé, dégageait cette épaisse fumée irritante, il serait mort tailladé par les aurifuges. 
Celles-ci continuaient de bourdonner en tous sens, s'écrasant parfois contre le grillage de la plateforme. 
— Saloperie d'insectes!, fustigea t-il à voix haute, avant de déposer le nid dans une sorte de cuve en bois d'où deux épaisses cordes tombaient jusqu'au niveau inférieur. Une fois la cuve pleine, elle était redescendue au palier inférieur, remplie par le membre de la communauté qui possédait cette passerelle qui la remplissait du fruit de sa récolte puis la descendait à son tour à la passerelle inférieure jusqu'à ce que la cuve soit pleine. Arrivés au sol, les nids étaient alors entreposés dans des abris en attendant la prochaine vente.
Une fois épurée et transformée par un procédé de vapeurs chaudes, la mélasse contenue dedans produisait le très réputé sirop d'Ouesquale, au goût subtil et sucré très apprécié dans toutes les Contrées, et même au-delà.
La journée était déjà bien entamée, il était temps de rentrer. Il grimpa les échelles de la plateforme jusqu'à atteindre une faille qui s'enfonçait profondément dans la barrière rocheuse.
Sur la partie gauche des mentrass étaient en train de pratiquer différents exercices imposés. Une jeune progéniture apprenait à sectionner les nids à l'aide de ses mandibules alors que naturellement son instinct la poussait à s'emparer de la mélasse contenu dedans. 
Ceylian bifurqua vers la droite, traversant un vaste espace dégagé. Au centre, un ensemble de gros rondins de bois entouraient une zone rectangulaire couverte de charbon de bois et de poussière. C'était le lieu de rassemblement de la communauté.
Reclue du reste du monde, évoluant comme des acrobates à plus de deux cent mètres de hauteur, la communauté des Mentrass fonctionnait en autosuffisance, vendant les produits de leurs récoltes et récupérant l'eau de pluie par l'intermédiaire de grandes cuves fixées à la paroi. 
Mis à part eux, les mentrass et les aurifuges, aucune autre espèce vivante, animale ou végétale ne coexistait dans cet environnement si particulier. Ouesquale était une entité propre, un immense monolithe pratiquement uniforme  s'étendant sur plusieurs centaines de kilomètres le long de la côte. Ni pelle, ni pioche ne pouvait briser la pierre qui se révélait d'une extraordinaire dureté. Il n'y avait non plus aucun éboulement de pierre ou de roche. Ouesquale était un mystère et les membres de la communauté la respectaient autant qu'ils la craignaient. 
Succédant à l'espace communautaire, une longue volée de marche conduisait au quartier résidentiel. Utilisant les alvéoles naturelles de la paroi, les membres y avaient construit leurs maisons troglodytes à l'abri des violentes rafales de vent qui balayaient sans cesse la paroi rocheuse. Arrivant pratiquement au bord du précipice, Ceylian s'arrêta devant une petite porte peinte en vert.
— Quelle journée pourrie! Ces saloperies de bestiole m'ont pris pour un morceau de viande ! lança t-il en colère en passant la porte d'entrée.
Une femme à la silhouette altière, des bottes montantes jusqu'aux genoux, un corset en cuir lui cintrant la poitrine, tenant à la main un long fouet en cuir, sortit alors de la cuisine. Les reflets de sa chevelure argentée scintillaient sous la lueur des bougies.
Vahalia, la douce et tendre aimée de Ceylian, qu'il avait rencontré avant de devenir mercenaire, lorsqu'il servait sous les ordres du roi Mandréal aux Azalées en tant que lieutenant de la garde. Leur coup de foudre avait été instantané. Elle aussi venait d'horizons lointains. Fille d'un puissant noble du Lointain Orient, elle avait fui la tyrannie de son père qui voulait pour son avenir un mariage arrangé avec le fils du souverain de l'un des plus puissants empires d'orient. L'influence de cet empereur était telle qu'elle avait dû se réfugier dans cette communauté du bout du Monde Connu, au cœur de l'inaccessible Occident, afin de pouvoir enfin être libre de mener la vie qu'elle rêvait.
— Je vais au dressage. Il y a quelqu'un pour toi, lui glissa t-elle à voix basse, avant de s'éclipser par la porte d'entrée.
Surpris, Ceylian la regarda sortir. Il n'attendait personne d'autre qu'Arthur, qui allait l'aider pour la récolte des nids. Vahalia le connaissait très bien et elle n'aurait jamais utilisé une formulation aussi distante pour le désigner.
Il s'empara de son poignard oriental, dentelé et courbé, qu'il glissa dans le pli de son pantalon, puis entra au salon.

*
**

— Horéa ! s'écria t-il étonné.
Horéa attendait debout près de la fenêtre, sa capeline bleue nuit dans la main. Ils ne s'étaient en effet pas revu depuis leur dernière aventure en Terre de Feu.
Ils s'échangèrent quelques nouvelles. 
Elle lui raconta le déroulement des Jeux aux Azalées ainsi que la traque de la vouivre à travers les Contrées, concluant sur son raisonnement :
— Les Esprits ont décidé de libérer la vouivre des lances des picadores aux Azalées puis de de la guérir d'une mort certaine dans les Marais de l'Oubli. Il y a forcément une raison, renchérit-elle. 
Ceylian l'observait perplexe. La vouivre était une créature dangereuse. Bientôt rétablie, elle représentait un danger pour les Contrées.
— Et si elle décide de se venger ?, demanda t-il avec diplomatie.
— Je ne crois pas, c'est un animal avant tout. Son instinct la conduit vers l'ouest, vers la Terre de Feu. Elle veut seulement rejoindre les siens. Elle n'attaquera que si elle se sent en danger.
Ceylian ne répondit pas. Comme beaucoup, il ne faisait pas confiance aux Esprits, capable du meilleur comme du pire. 
Il s'empara d'une bouteille de sirop d'Ouesquale, et en servit deux verres.
Un silence gênant s'installa.
— Ceylian ? finit par demander Horéa, hésitante.
Ceylian la regarda attentivement en guise d'interrogation.
— Que sais-tu d'Ouesquale ? poursuivit-elle.
— Comme beaucoup de monde je pense, pas grand chose, répondit-il sur la défensive ne sachant pas où elle souhaitait en venir.
— J'ai... perçu une présence depuis que je veille sur la vouivre, une présence maléfique... Je pense que cette roche est maudite ! 
Ceylian fronça les sourcils. Tout cela ne présageait rien de bon. Guérie, la vouivre allait bientôt retrouver tout le potentiel de sa puissance destructrice, alors qu'Horéa, de son côté, montraient des signes inquiétants de démence.
Il allait intervenir lorsqu'Horéa se leva d'un coup, lui assénant un adieu éclair et franchit le seuil de la porte sans qu'il n'ait eu le temps de réagir.

*
**
 
Arthur avait chevauché quatre jours durant depuis Arangone, la cité-état portuaire du nord des Contrées.
La dimension tentaculaire d'Ouesquale lui procurait toujours autant d'étonnement. 
Alors qu'il s'approchait de la plateforme des échelles, il aperçut un cavalier à la silhouette féminine portant un chapeau atypique, une capeline bleue nuit.
Peu de femme des Contrées portaient ce chapeau souple et feutré conférant une apparence assez masculine et aventurière.
Que venait faire Horéa Fleur d'Ange ici ? Probablement rendre visite à Ceylian mais c'était surtout la présence d'un autre cavalier qui se mit à la suivre peu après son départ qui l'intrigua. Il semblait plutôt dépenaillé, ressemblant à un rôdeur de grand chemin.
Il accrocha la bride de son mammoth aux enclos puis s'engagea sur les échelles de la plateforme qui menait à la faille. Il en glisserai un mot à Ceylian, à tous hasards.

*
**

Le chemin s'enfonçait dans la brume épaisse des marécages.
— Elle nous détruira tous ! murmurait Horéa, les yeux hagards, le front couvert de sueur.
— Tais-toi ! intima aussitôt Nodène. J'espère pour toi que tu ne me mènes pas dans piège, ou...
—  ... tous jusqu'au dernier ! poursuiva t-elle sans prêter attention à l'injonction du lieutenant.
Celui-ci claqua le flanc de sa monture et vint se porter au niveau de sa monture tout en la forçant à s'arrêter.
—  Fermes là ! Où est cette créature de malheur ?
—  ... Ouesquale est maléfique, il faut la détruire...
Nodène dégaina son épée et la pointa sur la gorge de l'invocatrice.
— Que dis-tu invocatrice ? Tu veux détruire Ouesquale ? Tu ne vas pas me faire croire que c'est l'idéis qui t'a mis dans cet état là !

*
**

— Nodène ! le lieutenant de la garde des Azalées... Que vient-il faire ici ? murmura Ceylian à Arthur.
Les deux amis étaient allongés côte à côte dans les herbes hautes du marécage.
— Et l'idéis alors ! S'il lui en donné c'est qu'il la considère comme une ennemie..., rétorqua Arthur à voix basse.
Ceylian acquiesça. Cette puissante drogue hallucinatoire, consommée dans les bas-fonds des Contrées, était utilisée contre les invocateurs afin de les empêcher de se concentrer et donc de pouvoir communier avec les Esprits. 
Horéa était dans de sales draps. Si le roi Mandréal avait décidé de sa capture, il ne pourrait rien faire pour l'en empêcher. Cependant un détail l'intriguait. Pourquoi le lieutenant était-il ainsi vêtu en civil et surtout seul... La dette de sang qu'il avait envers Horéa le poussa à agir.
— Vite, les spitzels, murmura t-il à Arthur.
Tous deux sortirent de leurs sacoches les petites boules de brindilles ainsi qu'un briquet à amadou. Mais avec la moiteur ambiante, les mèches eurent du mal à s'allumer. 
Lorsque l'une d'elle prit enfin feu, ils allumèrent toutes les autres en les portant à son contact puis les jetèrent droit devant eux, au jugé des bruits car la brume formait un rideau impénétrable.
Un brouhaha de piétinement de sabot et de mugissement éclata. La fumée âcre des spitzels attaquait la gorge et les yeux du lieutenant et de sa monture.
— Maintenant, intima Ceylian à voix très basse.
Ils portèrent à leur visage un foulard humide puis s'élancèrent en avant.
La forme fantomatique de la monture du lieutenant tournait en tous sens, désorientée, beuglant sous l'effet irritant de la fumée.
— C'est la fin du Monde Connu ! Ouesquale nous détruira tous ! criait Horéa, délirante.
Arthur se saisit de la bride de son mammoth alors que Ceylian tentait de la faire tomber au sol afin de la faire taire. Mais sans succès. Arthur dû intervenir. Du coup bref du pommeau de son épée, il frappa à la base du crâne de l'invocatrice.
Les claquements de sabots de la monture du lieutenant finirent par s'éloigner dans le rideau de brume opaque.
Le silence retomba peu à peu sur les marécages.
Prudents, Ceylian et Arthur attendirent un long moment, accroupis dans l'herbe boueuse.
— Je pense que l'on a réussi notre coup, souffla Arthur. Le lieutenant va penser que cette fumée irritante provient d'une émanation de gaz toxique de la vase.
— Espérons-le, répliqua Ceylian.
— Et maintenant que fais t-on ? questionna perplexe Arthur.
Ceylian resta silencieux. Il ne pouvait rien faire de plus pour Horéa. Elle devrait à présent s'en sortir seule.

*
**

La lumière de l'extérieur ne filtrait que par les quelques rares fentes des meurtrières dispersées sur la paroi des Bastides, les geôles royales de la Citadelle des Azalées.
— Laissez-nous ! ordonna le roi en arrivant devant la porte du cachot.
Il attendit que le garde ait refermé la porte en bois vermoulu pour détailler du regard son ancien lieutenant. Les traits creusés par la fatigue, la barbe fournie, les yeux cernés, il ressemblait à un bandit de grand chemin.
— Qu'avez-vous à me dire de si important monseigneur Belphéore ?
Nodène encaissa le coup. Le roi utilisait sa dénomination civil ce qui était pour lui une profonde blessure.
— J'ai des révélations importantes à vous faire concernant la vouivre.
Le roi le fixa longuement. Le lieutenant avait été banni de la cité. En franchissant la muraille de la Citadelle, il était passible de la peine de mort. Cependant la troupe des phalanges lancée à la poursuite de la créature en avait perdu la trace.
— Parlez ! ordonna le roi.
— La créature se cache dans les marais de l'Oubli au pied d'Ouesquale, ma Majesté.
— Je l'espère pour vous, monsieur Bélphéore, car sinon vous serez torturé jusqu'à ce que mort s'en suive, répondit le roi sèchement.
Il allait quitter la pièce lorsque l'ancien lieutenant l'interpella:
— Ma majesté ! Ce n'est pas tout. Je sais qui est responsable du désastre des Jeux.
Le roi s'arrêta devant la porte, puis à grandes enjambées retourna vers le prisonnier.
— Mais c'est vous! Je vous ai confié la responsabilité du bon déroulement des Jeux et vous avez trahi ma confiance !
— Avec tout le respect que je vous dois, ma Majesté, je n'ai pas failli à ma tâche. 
Interloqué, le roi ne trouva rien à répondre.
— Le filet de sécurité n'aurait jamais dû céder. Peu après la fuite de la créature, j'ai découvert dans les Coulisses des Arènes la présence d'une femme se pretendant être citoyenne d'Arangone, hors cette même femme est réapparu au pied de Ouesquale, à proximité des marais de l'Oubli, là, où d'après les témoignages des habitants, la créature aurait été été aperçu pour la dernière fois. Je les suivi jusqu'aux Mentrass. Elle m'a conduit aux marécages de l'Oubli mais elle a été prise de démence et a proféré des menaces graves, ma Majesté, acheva Nodène dans un souffle.
— Et bien, continuez ! sanctionna le roi avec impatience.
— Elle a menacé de détruire Ouesquale, ma Majesté.
Le roi se figea, les yeux rivés sur son ancien lieutenant.
— Détruire Ouesquale ? Mais c'est impossible... Qui est cette femme pour proférer de telles inepties ?
Le lieutenant ménagea son effet avant de répondre, l'air consterné: 
— Horéa Fleur d'Anges, ma Majesté !
Stupéfait, le roi mit un certain temps à répondre.
— L'invocatrice ? questionna t-il enfin, réalisant les conséquences que pourrait avoir cette révélation si elle s'avérait vraie.
— J'en suis certain, ma Majesté...
— Où est-elle à présent ? poursuivit le roi, maintenant très inquiet.
— Elle s'est échappée dans les marais... céda à voix basse l'ancien lieutenant.
Le roi le fixa avec intensité.
— Prenez un détachement d'homme et retrouvez-la ! Je vous conseille fortement de ne pas me décevoir cette fois-ci.
Un léger sourire s'esquissa sur les lèvres du lieutenant. Il allait enfin pouvoir prendre sa revanche.

*
**

Les traces de pas dataient d'une heure tout au plus. Le rôdeur qui avançait en tête de la troupe des cavaliers remonta en selle. 
Devant eux, s'enfonçait un étroit sentier, cerné des hautes falaises des Contreforts de l'Est.
Nodène donna le signal du départ et la troupe s'engagea dans le défilé rocheux. Le rôdeur y disparut presque instantanément, sa pèlerine couleur grise se fondant avec l'ombre des parois rocheuses.
Après une demi heure de cheminement, le sentier s'ouvrit sur un vaste cirque ouvert mais dont aucune autre voie ne s'en échappait. L'invocatrice était prise au piège.

*
**

— Horéa Fleur d'Anges ! clama soudain une voix qui se répercuta sur les hautes falaises, Déposez vos armes et rendez-vous sans résistance !
Dissimulé derrière un éboulement de gros blocs de pierre, Horéa encocha une flèche prête à transpercer le premier cavalier qui s'engagerait à découvert. Mais sa main tremblait, mise à bout nerveusement par la longue traque de ces dernières semaines.
N'ayant pratiquement rien mangé, et que très peu dormi, elle s'était déplacée la nuit, se cachant le jour, évitant autant que possible les zones habitées, car des affiches avaient été placardées sur le moindre pan mur des Contrées, mettant sa tête à prix.
Un silence pesant s'installa, troublé uniquement par le croassement de quelques volatiles affamés. Affaibli, Horéa ne perçut pas la forme grisâtre se mouvoir le long de la paroi.

*
**

D'un geste vif et précis, le rôdeur décocha la flèche qui fendit l'air avec une précision redoutable.
Horéa se jeta au sol. Mais trop tard. Une douleur lancinante lui broya le mollet. S'aidant d'un rocher pour se relever, elle dégaina sa longue dague et se prépara à l'affrontement final.
La troupe  des cavaliers fonçait déjà droit sur elle.
D'un instant à l'autre, elle irait rejoindre ses ancêtres. Et tant de mystères restaient encore inexpliqués. Qui était-elle ? D'où venait-elle ? Pourquoi son destin avait-il basculé à l'instant où elle avait croisé le chemin de cette vouivre ? Pourquoi les Esprits s'étaient-ils retournés contre elle en semant la folie dans son esprit la poussant à vouloir détruire Ouesquale ?
Le hurlement strident qui déchira soudain l'air lui parut presque surréaliste. Le cirque rocheux se retrouva aussitôt enveloppé d'une ombre terrifiante, semant la panique parmi les cavaliers. 
Certains d'entre eux furent éjectés par leur monture qui s'enfuyaient de terreur dans le défilé rocheux alors que d'autres tentaient tant bien que mal de rester en selle.
Puis une force phénoménale l'arracha brutalement du sol. Tout devint tout à coup très confus. Le vent giflait son visage, alors que la troupe des cavaliers se transformait en de petits points noirs et distants. Elle comprit ce qui se passait lorsqu'elle perçut le bruit émis par les lourds battements d'aile au-dessus de sa tête.
La vouivre ! Elle l'emportait dans les airs accrochée par le pan de sa cape entre ses énormes griffes. L'immensité sableuse du périlleux Désert Du Milieu fut la dernière vision qu'elle perçut avant de sombrer dans le néant.
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Olivier Pélissier  Commentaire de l'auteur · il y a
Le roi Mandréal, souverain de la Citadelle des Azalées, l'une des huits cités-états composant les Contrées-de-sous-la-mer, un territoire verdoyant et vallonné niché au coeur de l'Inaccessible Occident à l'ouest des Monde Connu, s'apprête à célébrer l'inauguration des Jeux Barbares, comme chaque année, qui se dérouleront à tour de rôle dans chacune des Contrées.

Afin d'être certain de remporter les Jeux, il mandate le mercenaire et ancien lieutenant de la garde des Azalées Ceylian Solifiur "perce vent", vivant à présent reclu avec sa douce et tendre compagne Vahalia dans une communauté troglodyte sur la mystérieuse barrière rocheuse d'Ouesquale, pour une mission périlleuse. Capturer vivante une vouivre, une créature géante cracheuse de lave, peuplant la lointaine et terrifiante Terre de Feu aux Confins du Monde Connu, encore inexplorés à ce jour.

Grâce à la présence dans l'expédition d'Horéa Fleur d'Ange, une invocatrice dotée du pouvoir inné de communier avec les Esprits, des forces intangibles peuplant le monde invisible de l'Ether capable du meilleur comme du pire lorsqu'ils sont sollicités, une jeune vouivre est capturée après un combat épique et rapportée aux Azalées.
Malheureusement pour le roi Mandréal qui a confié le bon déroulement des Jeux à son lieutenant Nodène Belphéore "Doigt d'acier", les Jeux virent au désastre. Car Horéa Fleur d'Ange est intimement convaincu que son destin et celle de cette vouivre sont étroitement liés, et a sollicité les Esprits afin de sauver la vouivre d'une mort certaine.

Le lieutenant Nodène Belphéore pour avoir manqué à la tâche qui lui était confiée est condamné à l'exil forcée, perdant ses terres et abandonnant sa famille à un avenir incertain. Il n'a alors plus qu'une idée en tête, retrouver la trace de cette maudite créature et se venger ...

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Nadine TRIVIDIC · il y a
Bravo Olivier. Votre imagination fertile continue de produire des récits captivants. J'ai vraiment l'impression que vous êtes l'alter ego français de R.R Martin.
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Nadine pour cet éloge très flatteur. Mon inspiration puise ses racines dans les récits fantastiques de Tolkien. J'espère pouvoir continuer de vous captiver lors la publication du prochain opus: "La Terre Promise".
Bonne journée.

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Jean Paul · il y a
J'aime toujours autant cet univers, hélas à presque un mois d'intervalle, j'ai du relire en diagonale les épisodes précédents. Serait il possible à l'avenir de démarrer votre récit par un résumé?
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Jean Paul pour votre soutien renouvelé.
C'est chose faite. Vous trouverez un résumé des opus précédents dans le commentaire épinglé. Merci pour ce retour et à bientôt pour de nouvelles aventures aux Confins du Monde Connu..

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Jean Paul · il y a
Merci, ça permet de se remettre dans le bain.

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