Origami

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Auteure de romans et de nouvelles (jeunesse, anticipation, noir) Facebook @constancedufort.plume Instagram : Constancedufort.plume "Les chemins d'Hermès" 3 tomes, anticipation - Editions ... [+]

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Mon salon est comme une boîte cabossée dont vous ignorez le contenu et je suis le chat qui vit, ou pas, à l'intérieur. J'espère que votre boîte n'est pas dans le même état que la mienne, mais rien ne m'incite à l'optimisme. Lorsqu'on réalise que tout est bouleversé, il est trop tard. La réalité dans laquelle vous pensiez vivre n'est déjà plus qu'un souvenir sépia. Je suis sûr que, depuis votre boîte, vous ruminez le même constat. Je fouille ma mémoire à la recherche de l'évènement zéro. Il faudrait que j'en parle avec une autre personne, plus experte que moi en physique. Vous ? Mais vous êtes loin et je suis coincé dans mon salon. Autant abandonner et presser le bouton.

Pour moi, tout a commencé un matin. C'est l'anomalie la plus ancienne. Il y avait du brouillard. J'avais ouvert mon garage en soufflant entre doigts repliés. Je pensais à mon rendez-vous qui arriverait trop tôt et à ma cafetière qui me servait chaque matin un breuvage de plus en plus amer. Il faudrait la changer, mais j'avais d'autres priorités. Le moteur de ma petite citadine démarra sans broncher. Chaque matin, le même trajet de quelques kilomètres et en fin de mois, le passage à la pompe. C'était rituel. Je suis casanier. Ma musique me suffit. Je n'utilise mon véhicule que pour me rendre sur mon lieu de travail alors l'heure du plein revient toujours quelques jours avant la paye. Mes yeux sont tombés sur la jauge avant de m'engager sur le dernier rond-point. Avais-je eu des congés ? Mon réservoir était encore à moitié plein. Bizarre. Avec l'argent économisé, je suis allé au cinéma et je n'y ai plus pensé.

J'ai tenu un mois et demi avec ce plein. Le second en a fait deux. J'ai dû ouvrir les yeux. Il se passait quelque chose. Mes collègues ne semblaient pas inquiets. Les conversations autour de la machine à café restaient les mêmes, de celles qu'on oublie instantanément. Non pas que je n'apprécie pas les gens avec qui je passe mes journées ! Disons que je m'en protège. Petit à petit, je les ai vus changer. Manon s'est courbée la première. Elle se plaignait d'une douleur au dos. Elle a fini par quitter son emploi dans l'indifférence générale. Et puis les pauses se mirent à revenir si souvent que je manquais de temps pour travailler. D'ailleurs, quel était ce poste auquel on m'avait assigné ? Pourquoi étais-je là ?
Tout cela faisait comme une boule de poils au fond de ma gorge : à force de gober tout ce qui passait autour de moi pour l'éliminer, je n'arrivais plus à digérer. Les chats n'ont qu'à régurgiter, me direz-vous. Mais j'ignorais que je pouvais être un chat dans une boîte. Je pensais que le problème venait de moi. La trame du temps se contractait en silence. Les journées cavalaient et moi, j'étais à la traîne. Vous vous souvenez de ce premier vertige ?

J'ai cherché un patricien expert dans la fuite du temps. C'était compliqué. Il n'y avait personne de qualifié dans l'annuaire. Lorsque je m'en suis ouvert à la médecine du travail, le docteur a sourcillé, bien ennuyé : c'est un bore-out, monsieur. Ou un burn-out, je ne sais plus. Rentrez chez vous !
Et je suis rentré. Lorsque j'ai ouvert, la porte a raclé sur le seuil puis elle a refusé de se fermer. J'ai poussé. Décidément, rien n'allait. Je n'avais pas été assez attentif au changement des gens, j'eus alors le loisir de surveiller celui des choses.
Les premiers jours se figèrent : je me tenais loin de cette porte entêtée. Je regardais le soleil se lever. Je voyais de nouveau le temps passer. Le silence était compact. Même les oiseaux dans le jardin se faisaient discrets. Mes quatre murs comme un cocon, je croyais retrouver mes esprits. Je devais tailler la haie. Comme pour me le rappeler, elle me semblait un peu plus proche chaque matin. Et puis un jour, elle fut omniprésente. Il n'y avait plus qu'elle, avec ses branches hirsutes. Mon estomac se noua, envoyant une décharge dans mes lombaires. Je pensais à Manon : avait-elle aussi souffert d'une haie envahissante ? J'ouvris la baie vitrée pour tendre une main tremblante. Ce n'était pas une hallucination, le végétal se pressait contre le mur de ma maison. Je restais terré dans mon salon toute la journée.

Le lendemain, pelote de poils-regrets-soucis avalée, je poussais la baie vitrée. Elle se coinça à mi-parcours. Je sentis une pression intolérable contre mes poumons. J'aspirais l'air avec avidité, incapable de bouger. Je battis en retraite dans ma cuisine. C'est à ce moment précis que je remarquais combien ma maison devenait fonctionnelle. Tout était à portée de main. Je tendis donc le bras – mon coude craqua en se dépliant – pour atteindre la cafetière et me servir un ultime jus de chaussette. Si seulement je l'avais changée à temps ! En grimaçant, j'avalais le breuvage et je jetais un œil par la fenêtre, vers mon portail. C'est alors que je la vis. Sa façade immense masquait le paysage alentour, comme la haie pouvait le faire de l'autre côté de la maison. Mon entreprise était venue à moi ! Si mes articulations n'avaient pas autant craqué quand je reposais ma tasse sur le comptoir, je me serais surement précipité vers ce passé sécurisant ! Mais je devais admettre la réalité : ce n'était pas seulement le temps qui dysfonctionnait. Vous aussi, vous êtes passé par cette douloureuse prise de conscience ?
Le cœur battant, je me glissais dans l'entrebâillement de la baie vitrée. Je sortais pour la première fois depuis... quoi ? Des jours ? Des semaines ? Cure de repos, avait dit le docteur. Cure de sommeil. Cure de ce que vous voulez, mais loin ! Loin des autres ! C'est dangereux, les autres. Ça ne vous regarde pas, les autres, ça ne vous écoute pas non plus et voilà, monsieur ! Bore-out ou burn-out, je ne sais plus.
Je me faufilais entre le mur de ma maison et la haie. Ses branches m'agrippaient de leurs doigts crochus. Je m'extirpais de ce dédale en craquant de toutes mes articulations pour trébucher sur le premier repli.
Mon usine était bien là, tassée contre lui. Sa structure accordéonait mes pavés. Un repli, puis un autre, le goudron n'était qu'une succession de vagues figées. La maison de mes voisins se gondolait contre notre clôture commune et contre la fenêtre de leur salon, le corps en croix de ma voisine était cloué comme un papillon chez son taxidermiste. L'usine émit un craquement sinistre. Finalement la terre trembla, imprimant une nouvelle vrille au monde.

Maintenant je suis debout dans mon salon. Deux journées sont passées. La haie pénètre par la baie vitrée et me caresse vicieusement la cuisse. Je me demande si Manon est aussi une sorte de chat dans une boîte, vivante et morte, seule avec sa souffrance. Elle a senti ce qui se passait bien avant nous. J'en étais encore à regarder ma jauge sans comprendre quand elle tentait de nous alerter. C'est peut-être elle, l'évènement zéro ? La première pliure de ce monde en pleine rétractation ? Ce matin, je me suis réveillée dans une maison fusionnée : les pièces ont disparu au profit d'un unique espace compacté. La cafetière a été avalée par le sas d'entrée de l'entreprise. La porte automatique m'agace : elle s'ouvre et se ferme en permanence, activée par je ne sais quelle absence.
J'aimerais tourner les yeux vers elle, mais je ne peux plus : depuis mon réveil, mes cuisses sont soudées à mon torse. C'est inconfortable. Mes lombaires se plaignent. Manon souffrait-elle de la sorte, quand je feignais de regarder ailleurs ?

Si vous me lisez, fuyez ! Il doit bien exister un repli du monde dans lequel se réfugier.

Quant à moi, je ne suis plus qu'un origami d'homme, seul dans sa boîte. La somme de mes replis aura raison de moi alors je vais appuyer sur le bouton play comme un ultime acte de rébellion. La musique masquera le craquement de ma nuque au moment du pliage ultime. Le chat survivra, ou pas. De toute façon, personne ne le voit.
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Alice Merveille · il y a
Bien trouvée l'image de l'origami qui structure ce texte original...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une allégorie sur le peu d'espace que nous avons pour circuler sur le sol qui nous est imposé.
Le récit est original par l'image des pliures de notre vie . C'est ainsi que je l'ai compris .
Merci pour cet instant de réflexion.
tel un origami

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Mipaule Guillemard · il y a
Toujours aussi bien écrit, très original et haletant ! Bravo
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rafik chabbi · il y a
Schrödinger revisité ... passionnant et bien écrit.
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Keith Simmonds · il y a
Bravo pour l'originalité de cette œuvre !
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Roll Sisyphus · il y a
Merci de t'enquérir de mon état!
Désolé mais malgré ton conseil je n'ai pas pu prendre la fuite avant la fin.
Pour l'instant je te rassure je n'ai pas encore plié devant l'origami cet art dictatorial qui ne supporte pas que l'on prenne un mauvais pli.
Le repli sur soi même avant d'aller, aux derniers instants, s'enflammer dans la cheminée, pourquoi pas!
Face au montant de la facture des pompes funèbres je trouve l'issue plutôt séduisante.

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Max Abadie · il y a
J'aime l'intrusion de l'angoisse dans la réalité !
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