Maneki Neko

il y a
5 min
684
lectures
177
Finaliste
Jury
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un narrateur félin un peu particulier, un cabinet de curiosité dans les ruelles sombres de Paris, de l’humour noir, et une fin… inattendue. Ce

Lire la suite
Moi, c'est Maneki Neko. Je suis un chat, tout ce qu'il y a de plus normal. J'ai des oreilles très performantes, dressées avec dignité et intelligence. J'ai un museau mignon pour contrecarrer le sérieux de ma démarche. J'ai le pelage blanc, doux et bien entretenu. Je vis dans un endroit un peu particulier. C'est une boutique dans un passage presque secret, imbriqué dans le labyrinthe des rues de Paris. Ce passage abrite des ateliers d'artiste, une librairie spécialisée dans les religions, un salon de thé exigu, et la boutique où j'habite. Comment puis-je vous la décrire ? On y vend plein de choses. Mais pas comme dans une supérette, non. Ici, toutes les choses sont uniques et vibrent d'une énergie inédite. Je ne sais pas si vous comprenez bien ce dont il s'agit. En tout cas, mon humain George répond toujours au téléphone en disant « Cabinet de curiosités Malesherbes, George à l'appareil. » J'aime cette vie qui est la mienne, remplie de mystères, de conversations chuchotées.
Un jour, une belle femme est venue au magasin. J'étais en train d'observer l'horloge de l'entrée quand la petite cloche de la porte a sonné. J'aime observer les choses du magasin. Comme tous les chats, je peux être fasciné, pendant des heures, par des choses ou des phénomènes et qui sont sans intérêt pour les humains. C'est parce que nous voyons des choses que vous ne voyez pas. Ne soyez pas jaloux. George n'est pas venu tout de suite. Il prend toujours un peu de temps pour arriver. Il m'a confié un jour que c'était parce qu'il voulait que le client s'imprègne seul de l'ambiance du lieu, qu'il aille naturellement vers les objets qui l'intéressaient vraiment.
Il faut savoir qu'il y a plusieurs types de clients au cabinet. Quand George m'a adopté, il a considéré que je devais connaître ces différents types et me les a expliqués longuement. Je vais tenter ici de vous les résumer. Il y a d'abord les habitués. Ils sont assez nombreux. Ils savent quel type d'objets se trouvent ici (grimoires, amulettes, statuettes...). Ils se tiennent au courant des nouvelles acquisitions de George, soit par téléphone, soit en venant directement à la boutique et achètent régulièrement des articles. Ensuite, il y a les personnes qui viennent moins souvent. Les ponctuels, dirons-nous. Ils ne vivent souvent ni à Paris ni dans la région et profitent uniquement de séjours dans le coin pour repasser à la boutique. Ils n'achètent pas toujours, mais affectionnent sincèrement le lieu et George. Ce dernier adore discuter avec tous les clients. Il aime les gens, contrairement à moi. Je préfère toujours rester dans mon coin. Enfin, il y a la dernière catégorie de clients : les curieux. Ceux qui viennent juste une fois, qui discutent un peu ou pas du tout, et qui disparaissent à jamais, sans même avoir acheté un petit quelque chose. Je ne les aime pas eux. J'aime les gens qui reviennent et que je peux épier encore et encore.
La belle femme faisait pour l'instant partie de la catégorie des curieux. Elle n'était jamais venue ici. Je m'en serai souvenue. Une déesse de son envergure. Des vêtements stricts, des chaussures quelconques, mais de bonne facture. Des ongles bien manucurés, peints en noir. Le maquillage léger de son visage n'avait pas suffi à dissimuler son désarroi. Ou peut-être était-ce de la tristesse. Je ne suis pas très fort pour discerner les émotions humaines, sauf celles de mon maître, qui me comprend aussi très bien. Après être entrée, elle n'est pas allée naturellement vers les objets qui l'intéressaient. Elle n'a pas paru fascinée ou emportée par l'atmosphère du lieu. Elle s'est tenue toute droite, en regardant en direction du rideau sombre, derrière le comptoir, qui dissimulait la réserve et l'atelier où George était certainement occupé à restaurer une curiosité. Comme la nouvelle cliente, je ne bougeais pas. Juste un mouvement régulier de la patte, qui exprimait mon intérêt pour cette créature inédite, perchée sur ses talons aiguilles. Après de longues minutes, George émergea de derrière le rideau. Il ne semblait pas affecté par la beauté de la dame. Imperceptiblement, il me décocha un regard en coin parce qu'il avait certainement compris qu'à moi elle faisait beaucoup d'effet. Il est si intelligent. La femme dit qu'elle s'appelait madame de Bonpierre. Je la vis ensuite tendre une petite carte à mon humain qui la lut. Il ne montra aucune émotion. C'est un grand professionnel. Finalement, il dit :
— Je crois que j'ai ce qu'il vous faut. Ne vous en faites pas.
— Il me le faudrait pour tout de suite.
— Je comprends bien. Je vais le chercher immédiatement. Il m'en reste une fiole.
— Je vous remercie. 
George s'en alla et réapparut très vite avec ladite fiole. La femme sourit en le rangeant dans la poche de sa veste. Mon Dieu qu'elle était belle à mourir ! En partant, madame de Bonpierre m'accorda enfin un peu d'attention. Tout de même ! Elle me caressa la tête, du bout de ses doigts froids.
— Tu es très beau, le chat.
Elle sourit encore et partit. George ne put s'empêcher de répliquer :
— Et bah ! Elle t'a bien plu celle-là ! Tu aurais vu ta tête ! Haha ! 
Je restai silencieux, gêné.
— Tu sais, je la connais. Enfin de loin, mais on s'est toujours apprécié. Nous sommes allés à la Sorbonne ensemble. Et puis, elle s'est mariée jeune avec un riche homme d'affaires qui travaillait dans l'automobile ou l'hôtellerie de luxe ou quelque chose comme ça. Un type beaucoup plus âgé qu'elle. Tu as vu comme elle était triste ? Je ne crois pas qu'elle ait une très belle vie. Mais ce que je lui ai donné pourra peut-être l'aider. Espérons-le, en tout cas. 
Ah parce que tu fais pharmacien maintenant ? pensai-je.
Je regrettai tout de suite ma pensée un peu acide. George avait bien le droit de se moquer un peu de moi. C'était un bon maître. Il me parlait toujours et me faisait les grattouilles que j'aimais tant. Il m'expliquait plein de choses et je pense que tous les chats n'ont pas cette chance. Mon humain avait compris dès le départ que j'avais une âme, même si je ne bougeais pas beaucoup. Juste un mouvement de la patte pour exprimer mes diverses émotions. Toujours le même mouvement, encore et encore. Quand George m'avait vu dans la boutique de décorations chinoises, il avait senti qu'il y avait une vie à l'intérieur de moi. Je fus le plus heureux des chats quand il m'installa à l'entrée de sa boutique. Depuis, je vis une vie plutôt paisible, animée par les allées et venues des clients.
D'ailleurs, madame de Bonpierre est revenue aujourd'hui. Elle semblait toujours très affectée par je ne sais quoi, mais je vis que ses mouvements étaient plus légers, sa démarche plus fluide. Elle sourit à George quand il arriva, et lui rendit la fiole, sans doute vidée de son contenu.
— Je vous remercie. Ça a fonctionné.
— Vous m'en voyez ravi, madame. Vous pourrez refaire appel à moi quand vous le souhaitez.
Ils ne se dirent rien de plus. J'aimais ces échanges succincts, partiellement occultés par le secret. La belle dame mit une nouvelle petite carte dans la main de George. Je pensai qu'il allait encore une fois se diriger vers la réserve. Cependant, il se passa toute autre chose. Mon maître lut la carte et leva les yeux vers madame de Bonpierre, en souriant. Il hocha plusieurs fois la tête avec douceur, en signe de satisfaction. Après l'avoir raccompagnée vers la sortie, George se tourna vers moi, radieux, en m'apportant la petite carte pour que je la lise.
— Tu seras content, Maneki. Je pense que madame de Bonpierre est à présent une habituée.

La petite carte était superbe, les lettres parfaitement calligraphiées sur un fond beige délicat. Mon maître me la montra si rapidement que je n'eus le temps de lire que le début : « Madame Catherine Lucie Élise de Bonpiere a l'immense regret de vous annoncer le décès tragique de son mari monsieur Henri-Charles Stanislas de Bonpierre survenu à son domicile [...] ».
J'agitai la patte en signe de joie partagée, et d'impatience aussi à l'idée de revoir notre nouvelle habituée.
Recommandé

Pourquoi on a aimé ?

Un narrateur félin un peu particulier, un cabinet de curiosité dans les ruelles sombres de Paris, de l’humour noir, et une fin… inattendue. Ce

Lire la suite
177

Un petit mot pour l'auteur ? 49 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Anne-Pascale DEROUIN
Anne-Pascale DEROUIN · il y a
Une nouvelle agréable à lire et bon outil pédagogique pour des élèves qui doivent se familiariser avec le genre de la nouvelle
Image de Cécile Emmeau
Cécile Emmeau · il y a
Je serais très flattée que ma nouvelle soit étudiée en cours ! :p
Image de Réginald Ress
Réginald Ress · il y a
Très bien, chute inattendue après un texte très poétique. Bravo !
Image de Lyncée Justepourvoir
Lyncée Justepourvoir · il y a
Merci Marion pour ce regard félin structurant l'intrigue.
Image de Bruno R
Bruno R · il y a
Je ne savais pas le nom de ces statuettes, et encore moins qu'elles pouvaient avoir une âme... diaboliquement complice.
Bonne finale.

Image de Phil Bottle
Phil Bottle · il y a
J'ai été embarqué pour un voyage où la chute a failli me faire chavirer. Heureusement que le bastingage était haut. Bravo!
Au fait, vous aviez eu le feu vert pour le chat? ;-))

Image de Mireille Bosq
Mireille Bosq · il y a
Beaucoup d'imagination et d'humour noir dans ce texte au suspens bien mené.
Image de Mathieu Kissa
Mathieu Kissa · il y a
Mortelle, la chute ! Joli texte, bravo.
Image de Choubi Doux
Choubi Doux · il y a
Excellente transition entre Cruella qui fait craquer les Aristochats plutôt que les dalmatiens trop proche de l'hermine des juges. :))
Image de Vincent Spatari
Vincent Spatari · il y a
Très jolie histoire, fluide....5

Vous aimerez aussi !