Magicien

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Écrire quelques lignes et reprendre un verre d'illusions perdues, reprendre quelques lignes pour respirer encore une seconde, pour savourer le goût de l'ennui. Tracer les mots à la plume pou ... [+]

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Tom a douze ans et il est magicien. Toute sa famille le sait, c’est pour cela qu’il n’a pas besoin de parler.
Ses parents et sa grande sœur ne s’étonnent plus, ils comprennent parfaitement pourquoi certains objets disparaissent, ils ne les cherchent même plus.
Parfois, quand même, Marie se fâche. Quand son portable a été victime d’un sort, Tom a cru qu’elle allait le frapper. Elle était très en colère.
Il y a longtemps, quand il avait transformé sa peluche préférée en confettis, Marie avait pleuré et refusé de lui adresser la parole pendant des semaines.
Elle l’avait puni de la même façon pour son téléphone. Plus un mot.
Ses parents l’ont emmené voir des gens gentils qui voulaient lui parler. Ils lui disaient « Tom, raconte-moi ce qui s’est passé hier. » mais à chaque fois qu’il obéissait, qu’il expliquait comment il s’entraînait pour être toujours plus fort et plus rapide, pour être le roi des magiciens, il sentait que l’adulte en face de lui perdait pied et s’agaçait.
Il y avait eu d’autres questions : « mais pourquoi choisis-tu ces objets en particulier ? » était sa préférée. C’était la seule et unique bonne question. La réponse était toute simple, très importante aussi. Tom choisissait les objets que sa famille aimait le plus pour ne pas les laisser prendre tout l’amour qu’ils devaient lui donner.
Il avait peur de répondre à cette question. Et surtout, il avait peur de ce que sa famille penserait de lui. Il était certain qu’ils le détesteraient, même s’ils savaient qu’il était magicien et que, de toute façon, il avait besoin de faire disparaître des objets.
A chaque fois que l’un des médecins posait cette question, il se mettait à pleurer toutes les larmes de son corps et suppliait ses parents de ne plus jamais le ramener là-bas. Il était prêt à tout, il disait qu’il avait été battu, que le docteur était cruel, méchant avec lui. Il hurlait qu’il avait trop peur et qu’il ne voulait plus jamais y retourner.
Ses parents n’avaient jamais le cœur de le forcer à revoir le « méchant docteur ». Ils avaient arrêté les visites chez les psychologues depuis plusieurs années, ils pensaient que cela ne servait plus à rien. Ils avaient baissé les bras.
Après la disparition du téléphone, un soir, Tom avait quitté son lit pour se faufiler en haut des escaliers. Il s’était accroupi dans le noir pour écouter la conversation entre ses parents et Marie. Sa sœur, si jolie poupée, expliquait qu’elle n’en pouvait plus, qu’elle voulait partir loin car elle ne supportait plus son frère. Elle répétait sans cesse « Je n’ai plus le courage, il me fait peur, je n’ai plus le courage ».
Tom était immobile dans l’ombre et se disait qu’il devrait essayer de faire disparaître la poupée. Il ne lui avait jamais jeté de sort, il n’y avait même jamais pensé mais, peut-être, au fond, qu’il aurait dû le faire bien avant.
Ses parents ne voulaient pas que Marie parte et eux aussi commençaient à perdre patience, à ne plus avoir de courage. Ils étaient désemparés et tristes, comme ces statuts de clowns, ces vieux jouets sinistres rangés sur leurs étagères chez sa grand-mère et qui faisaient des ombres sur les murs.
Ils expliquaient à Marie comment ils avaient découvert un centre pour les enfants autistes où son frère serait sous surveillance médicale et psychiatrique, avec d’autres enfants comme lui et avec des gens qui sauraient le prendre en charge.
Tom n’avait pas compris le mot « autiste » mais il avait saisi : ses parents ne l’aimaient pas, ils préféraient Marie. Ils voulaient l’envoyer loin pour qu’elle puisse rester avec eux. Ils pourraient enfin vivre tous les trois, sans lui.
Ah la jolie poupée ! Ah les clowns tristes !
Il ne se laisserait pas faire, il allait les faire disparaître tous les trois et il resterait seul. Il n’avait besoin de personne, lui ! Il n’avait peur de rien, contrairement à eux.
Le petit garçon se faufila jusqu’à son lit et attendit. Il attendit longtemps, jusqu’à ce que tout le monde aille se coucher, puis jusqu’à ce que tous les bruits s’éteignent, puis encore jusqu’à ce que les respirations se fassent plus lentes et plus profondes.
Alors, il se leva et se rendit d’abord dans la chambre de la poupée. Elle était belle, si belle. Il voulait qu’elle le voie avant de disparaître. Il alluma la lumière et attendit qu’elle sorte doucement de son sommeil. Quand elle ouvrit les yeux, il lui sourit. Marie lui demanda « Qu’est-ce qu’il y a Tom ? Pourquoi tu me réveilles ? ». La poupée parle, la poupée bouge, elle est magnifique et gentille, tout le monde l’aime.
Il la déteste.
Sans répondre, il se jeta au cou de sa sœur. Pendant une seconde, elle sembla seulement surprise. Puis la panique apparut sur son visage. Elle battit des bras et attrapa les mains de son frère. Elle cria, appela à l’aide mais Tom ne la lâchait pas, il serrait de plus en plus fort. Il était plus jeune mais il avait le dessus. Elle n’arrivait pas à le repousser.
Au moment où Marie perdit connaissance, leur père entra dans sa chambre. Il s’immobilisa, abasourdi. Et avant qu’il ait pu faire un pas, Tom se rua sur lui, hurlant comme un fou « La poupée, la poupée, elle va disparaître maintenant ! Les clowns tristes, il faut leur jeter un sort. Les clowns tristes ne feront plus jamais leur cirque !»
Il frappe et frappe encore son père qui essaie de le maîtriser pendant que sa mère, qui est entrée dans la pièce quelques secondes après son mari, appelle les secours et prodigue les premiers soins à sa fille adorée.
Tom tombe au sol, soudain. Son père l’a frappé si fort que des étoiles dansent autour de lui et il marmonne « Je ferai disparaître les clowns tristes et la poupée. Et je serai un grand magicien ! »
Quelques jours plus tard, ses parents lui rendent visite au centre où ils l’ont emmené dès le soleil levé. Tom est accroupi, contre le mur, dans un coin, et murmure « Les clowns tristes et la poupée vont bientôt disparaître, je dois leur jeter un sort ».
Son regard est mauvais. Il n’ira pas mieux demain.
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