Luna Mater

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Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras. Mon site web: https://leslecturesdechris.weebly.com Mon dernier livre, "Dico d'un râleur à la machine à café": ... [+]

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Hicham était perplexe. Depuis des jours et des nuits qu’ils campaient devant l’énorme porte, rien ne semblait bouger à l’intérieur. Malgré le brouhaha permanent du campement, un silence pesant s’était installé et chacun, aux aguets, attendait le moindre signe venu du ciel. La fébrilité était telle qu’un simple mouvement de foule, une rumeur, le grondement du tonnerre suffisait à créer un agglutinement devant l’entrée qui tournait parfois au pugilat. Hicham n’était pas différent des autres et il était sensible, lui aussi, au moindre changement, au moindre signe indiquant que la course allait commencer, même si son père, un des élus, lui avait recommandé le calme et la patience.
Mais comment pouvait-on garder son calme alors que les déesses venues du ciel seraient bientôt là, à portée de main ? Que demain, peut-être, ou dans une heure, il allait avoir le privilège de se fondre en elles, de recevoir la marque de ceux qui les avaient touché, senti, respiré leur haleine ? Ou alors qu’il serait mort, car indigne d’elles, pour le plus grand déshonneur de son père, de sa famille et de son clan ?
Les hommes rassemblés ici se berçaient tous d’illusions sachant pertinemment que seule une poignée d’entre eux y parviendrait. Mais le jeu en valait la chandelle. Son propre père avait survécu et, aujourd’hui, il était l’un des mâles les plus respectés de la tribu. Hicham revoyait les visages de ceux qui l’écoutaient, le soir au coin du feu, raconter son expérience. Les larmes qui lui montaient aux yeux lorsqu’il parlait de cette rencontre. Lui qui n’avait pas pleuré lors de la mort de trois de ses enfants et qui était resté indifférent au décès de son épouse lorsque celle-ci était morte en couche. Un cœur de pierre qui ne se fendait qu’à l’évocation de ses souvenirs, des moments passés dans la maison des déesses venues du ciel. Les meilleurs moments de sa misérable et triste existence.
Il aurait bien tenté à nouveau sa chance, mais le risque d’échec le hantait et il avait reporté sur Hicham tous ses espoirs. Pouvoir à nouveau toucher la félicité par procuration. Faire rejaillir la gloire et le respect sur son nom et les siens. Il l’avait préparé à cette épreuve depuis sa prime enfance, avait forgé son endurance et sa résistance à coup de poings et de bâton. Lui avait enseigné ce qu’il savait et avait parcouru le monde pour lui dénicher les meilleurs professeurs ; savoir se battre, encaisser les coups, accepter la souffrance, s’approprier la douleur pour en faire une alliée, connaître les points faibles de ses semblables. Il avait fait de lui un être capable, en théorie, d’être admis dans le saint des saints, mieux préparé qu’il ne l’était lui-même à son âge lorsqu’il avait participé pour la seule et unique fois à la grande bataille.
Mais malgré – ou à cause de – tout cet entraînement, de ces nuits entières passées à grelotter dans le froid, les privations que lui infligeait son père pour l’endurcir, le manque de sommeil, la faim et la soif, la peur, Hicham sentait que la pression était trop forte pour ses épaules. Seule l’arrivée des déesses pourrait le débarrasser de celle-ci, qu’il en réchappe ou non, afin d’être enfin libre. D’être lui-même.

Dacie contemplait la Terre par la grande baie vitrée qui donnait sur celle-ci une vue imprenable. Sa mère à ses côtés, elle avait fini de préparer ses affaires et attendait patiemment l’appel pour l’embarquement.
— Mère, est-ce vrai qu’autrefois la Terre était bleue vu d’ici ?
Sa mère sourit tout en continuant de lui peigner ses longs cheveux dorés.
— Tu as vu les images, ma chérie. Tu sais bien que oui.
— J’aurais tellement aimé voir ça en vrai.
Elle soupira et se blottit dans les bras de sa mère.
— Est-ce que ce sera douloureux ?
— Tu as peur, ma fille ?
— Peur, non. C’est juste que je ne me sens pas faite pour ça. J’aurais préféré rester ici, avec toi.
— Dacie, mon enfant, tu sais bien qu’il le faut. Dans l’intérêt de notre communauté.
— Oui mère, je sais, je sais. Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser qu’on peut agir autrement. Est-il vraiment nécessaire de nous envoyer là-bas ? Ne peut-on pas plutôt avoir des hommes parmi nous et s’en servir directement ici ?
Sa mère savait que Dacie posait la question tout en connaissant la réponse. Qu’elle remplissait le temps qu’il lui restait à ses côtés en comblant le silence par ses mots. Ses questions n’étaient pas naïves. Elle-même se les était posées à son âge et les réponses des anciennes étaient les siennes aujourd’hui. Et sa fille en connaissait les réponses.
— C’est trop risqué, ma chérie. Regarde ce qu’ils ont fait de la Terre. Cela ne doit pas se reproduire ici. Ni ailleurs. Malheureusement, nous avons besoin d’eux pour enfanter. Nos scientifiques n’arrivent pas à trouver d’alternative. C’est pour ça que tu dois y aller avec les autres et faire ton devoir avant de revenir et décider de ton avenir.
Faire son devoir. Un concept que Dacie désapprouvait au plus profond d’elle-même. Que signifiait faire son devoir ? Accepter d’être déflorée par ces bêtes tout en gardant le sourire ? Se soumettre à la discipline avec joie ? Être privée de liberté et accepter le diktat des anciennes sous prétexte qu’elles savent ? Mais que savent-elles au fond ? Ces femmes, ses sœurs et même sa mère étaient formatées par une peur ancestrale, une peur qui remontait à la fuite, des centaines de générations auparavant et qui, dans leurs esprits, classait les mâles de leur espèce comme des animaux tout juste bons à la reproduction ou à être castrés pour les servir, comme c’était le cas sur l’astre lunaire et les autres colonies extrasolaires, lorsqu’elles donnaient naissance à des garçons. Par ce procédé, les anciennes prétendaient tempérer, voire annihiler, leurs pulsions bestiales et les rendre dociles. Il est vrai que cela fonctionnait. Mais était-ce vraiment la bonne solution ? Les raisons de leur agressivité ne résultaient-elles pas de leur éducation ? Les femmes, sur Terre, dans les temps anciens avant la fuite, n’avaient-elles pas échoué à transmettre des valeurs d’amour et de partage à leur fils ? N’y avait-il pas une faute originelle qui avait tout faussé depuis le départ ?
Ses enseignantes, avec qui elle avait débattu de ce thème, avaient trouvé sa théorie intéressante, mais lui avaient rétorqué que l’homme était violent par nature. Même le plus doux des agneaux se transformait en loup. Que l’éducation n’y changeait rien et que la seule solution était la séparation ou la castration.
Sa mère voyait bien que les questions se bousculaient dans sa tête. Depuis toute petite, déjà, elle posait des questions que les jeunes filles de son âge ne se posaient pas ou ne comprenaient pas : Pourquoi le vent attise le feu alors que le souffle éteint la flamme de la bougie ? Le cerveau se repose-t-il aussi quand on dort ? Si oui, alors, d’où proviennent nos rêves ? Y a-t-il d’autres formes de vie dans l’Univers ou bien sommes-nous condamnées à être seules ?

Départ imminent — Départ imminent. Toutes les sœurs sélectionnées doivent se rendre immédiatement sur l’aire de décollage. Départ imminent — Départ imminent. Toutes les sœurs…

Les injonctions des haut-parleurs sortirent Dacie de ses rêveries et la ramenèrent à la réalité. Il était temps d’y aller. Elle se glissa dans les bras de sa mère – ne crains rien, ma fille, tout va bien se passer – s’empara de son sac puis sortit de ses quartiers pour être aussitôt happée dans le couloir par le flot de jeunes filles qui allaient l’accompagner dans son voyage vers la Terre.
La plateforme d’embarquement ressemblait à un de ces départs en vacances où l’on a toujours le sentiment d’avoir oublié quelque chose. Malgré un encadrement strict et une organisation hors du commun, chacun de ces départs était chaque fois marqué par la fébrilité ambiante. Celles dont c’était la première séparation d’avec les leurs ne cachaient pas leurs larmes et leur inquiétude. Les autres, celles qui avaient déjà effectué ce pèlerinage avec succès et en avaient ramené une fille dans leurs entrailles – et non un mâle – semblaient résignées. Indifférentes au tumulte. Soumises à leur destin de femmes fécondes et capables d’engendrer des femelles. Dacie, elle, souhaitait qu’on en finisse au plus vite. Partir maintenant pour revenir au plus tôt en espérant porter un mâle et ainsi l’exclure des futures expéditions. Pouvoir se consacrer à autre chose qu’à la reproduction. Partir vers les étoiles et découvrir enfin l’Univers.
Le signal pour l’embarquement ramena un semblant d’ordre et chacune, sous les directives des membres d’équipage, s’intégra dans les files qui s’étaient formées devant les portes du gigantesque vaisseau qui attendait d’engloutir toute cette jeunesse pour l’emmener vers la planète Terre, ce caillou brumeux qui autrefois avait été bleu.
Dacie, comme les autres, suivit docilement le mouvement, incapable d’évacuer de son crâne les dizaines de pensées qui se suivaient à la queue leu leu. Chacune voulant s’exprimer. Prendre le pas sur les autres pour finalement en être réduite, comme elle et ses sœurs devant l’entrée, à attendre sagement leur tour pour enfin avancer. Les Doulas avaient aménagé cent-quatre-vingt-treize chambres. Une pour chacune d’entre elles. Là où elles deviendraient des femmes et, avec un peu de chance, des mères. Elles étaient toutes fertiles. Les médecins s’en étaient assurées après un examen minutieux. Celles qui avaient échoué aux tests – Dacie aurait tellement voulu être l’une d’entre elles – furent dévolues à d’autres tâches et futures missions au sein de la base lunaire ou pour des activités hors du système solaire, selon leurs compétences et leurs capacités. Ce n’était pas une disgrâce, au sens propre du terme, loin de là, mais, inconsciemment, elles n’étaient pas considérées comme des femmes pleines et entières. Il leur manquait quelque chose. Cette nature féminine qui fait qu’on est une femme lorsqu’on a enfanté. Il y avait celles qui pouvaient et celles qui ne pouvaient pas. Un mur invisible qui classait leur communauté en deux catégories mélangées et pourtant distinctes.
Les cent-quatre-vingt-treize jeunes filles ne furent pas conduites dans les chambres, mais directement dans une grande salle au cœur de l’appareil. On aurait dit une salle de cinéma avec un écran géant et plusieurs rangées de fauteuils rouges plutôt confortables. Lorsqu’elles furent toutes installées et une fois leurs ceintures bouclées, la salle fut plongée dans la pénombre et seule une lumière crue éclaira la scène au pied de l’écran. Une femme grande et élancée que toutes reconnurent pour être la chef de mission prit pied face à elle.
— Rallumez la salle, ordonna-t-elle de sa voix forte.
Une fois la lumière faite, elle toisa l’ensemble du public pendant de longues minutes, faisant un signe de tête à celles qu’elle connaissait. Gratifiant d’un sourire la responsable des Doulas assise au premier rang.
— Je sais que la plupart d’entre vous ont peur. Il s’agit, pour la majorité, de votre premier voyage. Je comprends votre inquiétude. Moi-même la peur m’a tenaillée pour ma première fois. Celle qui vous dirait le contraire serait une menteuse. Il est bon d’avoir peur. C’est une réaction saine face à l’inconnu. La peur est un mécanisme de défense inné qui permet d’avoir les ressources nécessaires pour prendre la fuite ou se battre face à un danger. Il y a aussi une troisième option : faire le mort. Mais cette option n’a pas lieu d’être aujourd’hui car vous partez pour donner la vie, assurer la prospérité de notre colonie et permettre la viabilité de son expansion. D’autre part, sachez que l’inconnu n’est pas fatalement synonyme de danger. Cet inconnu où nous nous dirigeons, nous le maîtrisons. Nous savons à qui nous avons à faire et toutes les précautions ont été prises pour que rien de fâcheux ne vous arrive. Soyez assurées que mon équipage et les Doulas qui nous accompagnent sont là pour vous, pour répondre à toutes vos questions et atténuer vos angoisses. Vous êtes notre avenir, mes filles, et nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour que cette expérience ne soit, à l’avenir, qu’un agréable souvenir.
Quelques faibles applaudissements répercutèrent en échos sur les parois de la salle, mais le cœur n’y était pas. La chef de mission quitta la scène pour laisser la place à la responsable des Doulas. Cheveux gris en chignons et couverte de la cape turquoise traditionnelle de celles qui veillent au bien-être des génitrices, elle croisa ses mains noueuses sur son ventre tout en parcourant la scène d’un pas traînant.
— Mes filles, vous connaissez la procédure, je n’ai pas à revenir là-dessus. Cependant, j’aimerais vous rappeler quelques points essentiels : le voyage jusqu’à notre destination ne durera que quelques heures, prenez un peu de repos si vous en ressentez le besoin, vos sièges sont modulables. Vous avez des écouteurs et un grand choix de sons apaisants vous est offert. Nous vous diffuserons également des images apaisantes sur l’écran situé juste derrière moi. Ne quittez vos fauteuils qu’en cas de nécessité au cours du transport et demandez la permission à l’une des Doulas qui sera dans les travées. Une fois sur place, avant de rejoindre chacune les chambres qui vous ont été assignées, nous assisterons à l’arrivée des mâles et à leur combat pour vous mériter sur l’écran derrière moi. Cela sera brutal, je vous le confesse, mais il est nécessaire que vous regardiez cela. Considérez ceci comme une leçon d’anthropologie. Vous devez comprendre qui ils sont et pourquoi nous avons choisi de vivre sans eux. Ce que l’on vous a enseigné dans les livres et les films que vous avez pu voir vous a déjà donné un aperçu de leur vraie nature, mais aujourd’hui, mes filles, c’est vous le prix à gagner, le trophée à conquérir et vous verrez leur vrai visage, aussi effrayant que cela puisse paraître. Vous serez choquée. Certaines d’entre vous s’évanouiront sûrement devant tant de violence — il y en a toujours. Mais que cela soit une leçon pour vous et que cela vous conforte dans les bienfaits de nos missions. Bon voyage.
Dacie se dit que ce type de discours n’avait rien de rassurant et l’ensemble des filles affichait un visage plutôt inquiet. Mais son allocution avait au moins le mérite de la sincérité. Même si elle savait que ces mâles seraient rendus inoffensifs pour leur union, même si elle-même et toutes les jeunes filles présentes dans cette salle seraient sous l’emprise de relaxants afin de supporter au mieux cette expérience, elle n’arrivait pas à faire disparaître la boule noueuse qui s’était installée bien confortablement dans son estomac et qui lui rappelait que demain, elle serait une autre personne. Que l’enfance était terminée. Que cet apprentissage allait normalement les rendre toutes plus fortes. Comme sa mère. Comme toutes celles qui y étaient déjà passées avant elles.
Et comme celles qui suivront.

Le grondement réveilla Hicham en sursaut. Ce n’était pas le tonnerre ou les éclairs. Ni le son que produit la terre quand, parfois, elle s’ouvre en deux et dévore toute vie avant de se refermer, repue, pour digérer celles et ceux qu’elle avait englouti. Non. Ce son, il le reconnaissait pour l’avoir déjà entendu par le passé : la maison des déesses arrivait. Son père se tenait sur le pas de la tente et le prit par l’épaule tout en souriant. Ils regardèrent cette masse énorme, si énorme qu’ils n’en voyaient pas les contours. La brume, permanente et épaisse, permettait seulement de distinguer une forme si gigantesque que cela donnait l’impression à Hicham de voir se poser une montagne. Le sol trembla si fort que lorsque le vaisseau se posa, il ressentit des tressaillements dans chacun de ses os.
Déjà, des centaines d’hommes se pressaient devant les immenses murs d’enceinte qui entouraient la zone où avait atterri la maison des déesses. Certains se battaient sauvagement avec des bâtons et des armes blanches, prenant de l’avance sur la suite en éliminant de futurs concurrents. La plupart des autres s’étaient déjà déshabillés et confluaient vers les portes qui ne tarderaient pas à s’ouvrir. Hicham lui-même était déjà nu et prêt à y aller lorsque son père le retint. « Pas tout de suite, fils, laisse partir la première vague ». C’était un risque à prendre, mais son père savait ce qu’il disait. Et, en effet, lorsque les portes entamèrent leur lente ouverture, ce fut la curée. Ceux qui étaient les plus proches, sous la pression des suivants, furent piétinés par le nombre. Un enchevêtrement de corps bloqua l’entrée où de plus en plus de gens tombaient sans pouvoir se relever. Les gémissements des blessés et les cadavres des premiers morts n’empêchèrent pas la foule amassée de se ruer dans l’ouverture, achevant ceux qui ne pouvaient se redresser. Certains, toujours habillés ou portant des armes, étaient également bloqués par une sorte de mur invisible et furent irrémédiablement broyés par la puissance de la masse qui déferlait sur eux.
« Le mouvement, c’est la vie, mon fils ! ». Son père le lui avait suffisamment répété tout au long de sa courte existence, mais là il voyait concrètement ce qu’il voulait dire. Ils patientèrent encore quelques minutes et lorsque le mouvement fut enfin plus fluide, Hicham se lança dans la course, se mêlant aux autres hommes sous les encouragements de son géniteur. Il franchit l’entrée, plus emporté par le flot que véritablement mû par sa propre volonté, et pataugea dans un mélange de boue, de chair et de sang sur une centaine de mètres environ. C’est alors qu’il releva la tête et vit ce qui l’attendait : un parcours semé d’obstacles pour atteindre le saint des saints. En soi, ce n’était pas insurmontable d’après son père. Seul, et en prenant son temps, c’était même plutôt aisé. Mais, bousculé en tout sens, frappé par les autres concurrents et limité par le temps, cette épreuve s’avérait mortelle pour plus d’un.
Les parcours n’étaient jamais les mêmes. Son géniteur avait enquêté auprès d’autres élus qui, comme lui, avaient survécu aux épreuves lors de différentes sessions. Mais il en avait tiré quelques conclusions ; l’endurance était un point capital. Il se rappelait avoir dû nager sur près de 500 mètres dans une eau tumultueuse afin d’atteindre l’autre rive et des dizaines de ses semblables s’étaient noyés sous ses yeux ou avaient été emportés par les flots pour disparaître nul ne savait où. En revanche, la force physique n’était pas cruciale, mais constituait malgré tout un avantage certain quand on est pris par le temps, surtout lorsqu’il faut se suspendre à une corde et passer de l’autre côté de fossés dont le fond est hérissé de pointes acérées. Notamment lorsque cette corde tangue sous le mouvement des autres participants et que celui situé derrière vous vous met la pression. Mais le point essentiel, vital, selon lui, était d’avoir la volonté de vaincre. Car, en définitive, tout se jouait au mental. Il fallait avoir envie d’y arriver. Plus que tout.
Et c’est pour ça que son père l’avait préparé durant ces années.
Le premier obstacle était une dune immense dont le sommet devait culminer à près de cent-cinquante mètres. Sa pente était raide, à près de quarante-cinq degrés. Hicham voyait les autres devant lui en train de l’escalader, avec vigueur au début, puis de plus en plus lentement. Certains, à bout de force, chutaient lourdement et dévalaient la pente en entraînant certains de leurs concurrents avec eux. En arrivant au pied de la dune, il se rendit compte qu’elle n’était pas composée de sable, mais de petits graviers où il s’enfonçait jusqu’aux chevilles. Il entama alors lentement l’ascension, pas à pas, en prenant soin de poser doucement ses pieds nus pour éviter les coupures. Parvenu à mi-hauteur, il entendit un cri au-dessus de lui. Il tenta d’esquiver l’homme qui venait de tomber soudainement, mais celui-ci parvint quand même à s’agripper à sa cheville et à l’entraîner avec lui. Un violent coup de pied dans la mâchoire lui fit lâcher prise, mais Hicham avait quand même reculé d’une bonne dizaine de mètres. Il prit le temps de respirer calmement et entama de nouveau l’ascension jusqu’au sommet, cette fois sans anicroche. D’autres concurrents étaient également au sommet et reprenaient leur souffle. Aucun ne semblait avoir la volonté de se battre avec les autres, comme momentanément stoppés par un accord tacite devant l’ampleur de la tâche qui les attendaient et qu’ils pouvaient contempler à loisir depuis cette hauteur. Certains firent immédiatement demi-tour, mus par un instinct de survie qui leur hurlait de toutes ses forces qu’ils n’y survivraient pas. Les caractéristiques mêmes du parcours, pensées et organisées selon une méthodologie scrupuleuse, donnaient tout son sens aux bruits et activités que tous avaient perçu plusieurs jours avant l’ouverture des portes et le début de l’épreuve. Les déesses avaient préparé le terrain au dernier moment. Il n’était pas question d’improvisation, il en était certain. Il y voyait là une volonté affirmée de concrétiser une idée : seuls les plus forts subsisteront.
Hicham, lui, resta captivé par le vaisseau, la maison des déesses venues des étoiles, qu’il pouvait embrasser dans son ensemble. Les descriptions qu’en avait fait son père n’étaient rien, comparées à ce qu’il avait désormais sous les yeux : une gigantesque montagne de fer, fumante, immense, imposante de puissance et de force. Elle aurait pu contenir dix, non, cent clans comme le sien. C’était à l’intérieur de cette mystérieuse masse qu’il fallait se rendre. Il pouvait voir la porte, ridiculement petite, dans laquelle s’engouffraient déjà les premiers arrivés. Le temps était compté, il fallait qu’il reparte.

Dans la grande salle maintenant éclairée, les jeunes filles avaient assisté à l’ouverture des portes et au début de la sélection. Et si certaines semblaient sincèrement excitées par ce qu’elles voyaient, la plupart, dont Dacie, étaient horrifiées par le spectacle auquel elles faisaient face. Lorsque les premiers mâles furent parvenus, après bien des efforts, devant la porte du vaisseau, l’un d’entre eux s’effondra de fatigue et d’effort. Il n’eut pas le temps de récupérer que l’un de ses concurrents qui le suivait ramassa une pierre, lui fracassa le crâne avec, puis s’engouffra dans l’entrée, l’air satisfait. Sa voisine de gauche avait hurlé si fort que Dacie crut avoir un tympan percé. Celle de droite avait planté ses ongles si profondément dans son poignet qu’elle dut faire un effort surhumain pour s’en défaire. D’autres s’étaient évanouies, comme l’avait prédit la responsable des Doulas. Nombreuses étaient celles, également, qui cachaient leurs visages dans leurs mains ou détournaient la tête, mais les Doulas qui patrouillaient dans les travées les rappelaient à l’ordre et les obligeaient à poursuivre la projection de ce mauvais film d’horreur qui, pourtant, était bien réel. Pourquoi avoir tué cet homme alors qu’il ne représentait plus un concurrent menaçant ? Était-ce dû à leur régime carnivore comme l’affirmaient leurs professeurs ? La consommation de viande rendait-elle si agressif ? Admettons. Mais, ici, elles avaient été témoins d’une violence gratuite. Et puis, les femelles, sur Terre, consommaient elles aussi de la viande et pourtant, selon les nombreuses études et rapports d’observation, la majorité d’entre elles étaient soumises à leur conjoint, discrètes et effacées. Hormis quelques clans de femmes disséminés un peu partout sur la planète et qui présentaient tous les aspects de la violence ordinaire, celles-ci étaient rarement enclines à des actes d’une telle barbarie. Et surtout sans raison apparente.
Dacie était effondrée. Dire qu’elle devrait laisser ça pénétrer en elle et libérer sa semence reproductrice. Et avec plusieurs d’entre eux afin de s’assurer d’une fécondation réussie, par-dessus le marché ! N’étaient-elles que des matrices tout juste bonnes à être engrossées ? Dès l’ouverture des portes, la sélection avait commencé par une véritable boucherie. Personne n’est préparé à assister à un tel déferlement de haine et d’animosité. Quelques heures plus tôt, Dacie était encore blottie dans les bras de sa mère, dans la bulle protectrice de sa chambre en rêvant d’amour et de voyages interstellaires. Elle n’aurait jamais imaginé assister à un spectacle d’une telle cruauté. Les corps démembrés, ces combats à mort, la folie dévastatrice qui se lisait dans les yeux de la plupart des concurrents. Et, malheureusement, cela confirmait crûment que la cohabitation n’était tout simplement pas possible entre les mâles terrestres et les femelles qu’elles étaient. Il fallait s’y résoudre. Elle pouvait voir, derrière les airs effarés et les cris de ses sœurs, que l’idée faisait son chemin dans leur esprit. Les Doulas aussi voyaient que les images faisaient leur effet et que s’implantait dans l’esprit de toutes ces jeunes filles l’idée que les hommes, ces animaux bourrés de testostérone et aux instincts si vils, n’avaient pas leur place à leurs côtés.
Les premiers à avoir franchi la porte suivaient un couloir étroit qui les isolait les uns des autres et les entraînait vers la prochaine étape de la sélection : l’examen médical. Chacun, tour à tour, se retrouvait paralysé par l’étroitesse du passage et un morceau de peau était prélevé sur leur tempe gauche. Après analyse du prélèvement, les corps sains étaient nettoyés avec soin, parfumés puis rendus dociles par une injection qui les rendait inoffensifs tout en augmentant leurs capacités reproductives. Les autres, ceux ayant des tares génétiques ou des maladies, étaient tout bonnement éliminés et leurs corps rejetés à l’extérieur de l’enceinte. Ce système avait l’avantage, selon les Doulas, d’éviter de remettre en circulation des mâles inutiles. Des géniteurs qui affaiblissaient les futurs reproducteurs sur Terre et maintenaient un niveau acceptable de mâles capables d’engendrer. Le rebut. Un système impitoyable, mais logique de sélection qui ne conservait que les plus forts et débarrassait le cheptel de ses éléments les plus corrompus.
Les premières jeunes filles furent appelées. Dacie entendit son nom résonner dans les haut-parleurs et quitta son fauteuil avec soulagement. Elle ne pouvait échapper à ce qui l’attendait alors autant être parmi les premières. En sortant de la salle, elles se dirigèrent vers le vestiaire où les attendait une tenue plus adéquate. Elle quitta ses vêtements et enfila une robe légère et transparente. Se parfuma, comme le voulait le processus puis suivit la Doula qui lui avait été attribuée dans un couloir garni de portes en compagnie d’autres jeunes filles. Elles s’arrêtèrent devant la dernière sur la gauche. Derrière celle-ci se trouvait celui qui serait peut-être le père de son futur enfant. Un mâle soumis dont elle n’aurait pas à subir les assauts. Elle s’acquitterait de la tâche toute seule, mécaniquement, en espérant que ça aille le plus rapidement possible pour ensuite passer au suivant. La Doula lui glissa une pilule bleue sous la langue. L’effet fut quasi-immédiat et elle sentit une douce chaleur l’envahir. Une sorte de bien-être qu’elle n’avait connu qu’au contact de ses compagnes les plus proches avec qui elle s’adonnait, parfois, aux plaisirs interdits, dans l’intimité de leurs chambres. Ou bien seule, lorsqu’elle ne trouvait pas le sommeil et s’abandonnait à toutes sortes de fantasmes. Elle se retrouva comme plongée dans un songe éveillé dont on contrôle les actions. Un rêve où l’on peut voler, lire les pensées, faire des bonds de géant ou faire l’amour.
La porte s’ouvrit et elle vit l’homme allongé sur un lit, nu, obscène et pourtant si attirant. Elle entra et referma derrière elle.
Elle était prête.

Le reste du parcours était jonché de cadavres et Hicham avait réussi à survivre à tous les obstacles qui s’étaient présentés face à lui. Il s’était battu, avait sauté, rampé, avait cru mourir noyé, mais il avait atteint son but. Maintenant, face à la porte finale, il reprenait son souffle tandis que d’autres concurrents, aussi épuisés que lui, franchissaient l’entrée menant vers l’intérieur de la montagne de fer. Dans les bras des déesses. En contemplant le chemin parcouru et en repensant aux corps de ses malheureux compagnons, il se demanda si tout cela en valait vraiment la peine.
« Tout ceci n’est qu’un divertissement » pensa-t-il. Quels dieux peuvent être assez sadiques pour permettre de telles monstruosités ? Seuls des démons peuvent se délecter d’autant de souffrance. Coucher avec des démons, est-ce vraiment une récompense pour tous ces tourments endurés ? N’étaient-ils que des trophées ? Les enjeux d’un pari stupide entre dieux qui s’ennuient dans leur Panthéon et qui descendent parmi les humains de temps à autre pour se divertir de leurs larmes et leur sang répandu ? Non. Hicham ne pouvait l’accepter. Il n’était pas un trophée ! Il était un homme avec sa dignité !
Il regarda de nouveau l’entrée qui lui tendait les bras et dans laquelle s’engouffraient, l’air béat, d’autres de ses semblables qui avaient passé avec succès cette épreuve inhumaine, comme illuminés. Vainqueurs d’un prix trop cher payé. Pas question ! Il refusait de n’être qu’un parmi d’autres. Son père comprendrait. Sinon, tant pis. Il ferait avec. Il quitterait le clan et parcourrait le monde pour enfin vivre comme il l’entendait.
Il contempla une dernière fois l’énorme vaisseau puis lui tourna le dos.
Il rentrait chez lui.
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