L'horreur au bord du village

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J'écris de la poésie dans un style sombre, fantastique ou psychédélique. Mes auteurs préférés sont Baudelaire et Théophile Gautier. J'aime quand la poésie emmène ailleurs, dans une autre ... [+]

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Extrait du journal de Jenny Hope retrouvé dans son manoir quelque temps après sa disparition.

J'habite un village à superstitions où l'on trouve un sourcier, un coupeur de feu, une médium et même un apothicaire-guérisseur. On y vit un peu coupé du monde et des grandes villes en perpétuel mouvement. Ici, tout est immobile et silencieux. Seuls le vent et la pluie viennent parfois perturber la paix apparente des villageois. L'horizon n'est constitué que de champs et de bois à perte de vue. On dirait une mer verdoyante sur laquelle veille la vieille église gothique du village.
Je m'appelle Jenny Hope. Mes parents sont le médecin et l'institutrice de ce vieux bourg. Suite à la disparition de ma sœur, il y a une dizaine d'années, je me suis mise à croire à l'existence du surnaturel. Un matin, Lirazel n'était plus dans sa chambre. On n'a jamais su ce qui lui était arrivé, aucune hypothèse rationnelle n'a pu être établie, et une fugue, je n'y ai jamais cru. Par ailleurs, depuis cette tragédie, d'autres disparitions aussi mystérieuses sont venues hanter les maisons de briques rouges. J'en ai recensé environ une par an.
Je sais qu'il existe d'autres dimensions, je le ressens. Le soir, juste avant de m'endormir, j'entrevois souvent comme des visages ayant l'apparence de reflets dans un miroir déformant. Je sais que la porte de cet autre monde se situe entre le sommeil et l'éveil, à la lisière du rêve et de la réalité, et je la découvrirai, car je pense que c'est dans cet ailleurs qu'est retenue ma sœur.
Je dois trouver le moyen de prolonger cet instant juste avant l'endormissement, ce moment où l'obscurité ondule comme les vagues, où le temps semble se dissoudre et se fondre dans l'éternité.
Je décide de me rendre chez l'apothicaire. Il passe tout son temps à expérimenter, dans son laboratoire, des remèdes capables de guérir toutes sortes de maux. Il saura peut-être m'aider.
M. Robert m'accueille courtoisement. C'est un petit homme tout rond, dégarni, qui a de gros yeux noirs saillants. Avec son front bas et ses lèvres charnues, je trouve qu'il ressemble un peu à un crapaud. Il porte toujours une blouse de laborantin bien trop longue pour lui. Elle traîne sur le sol et lui recouvre les pieds.
Je lui fais part de ma requête, ne me sentant pas trop mal à l'aise vu l'excentricité du personnage. Une lumière rouge semble s'allumer dans son regard au moment où il me tend la minuscule fiole contenant un liquide vert un peu phosphorescent : "Tenez, mademoiselle Hope, avec cette potion, vous allez chevaucher dans les contrées de l'entre-deux mondes et peut-être trouver la porte que vous cherchez. Mais seulement trois gouttes dans un verre d'eau avant de vous coucher ou vous ne pourrez plus revenir."
Je le remercie et prends congé de mon hôte.
Dehors, un crépuscule violet annonce un violent orage. Les nuages sombres dessinent, dans le ciel, des formes monstrueuses. Je traverse le petit bois qui est le chemin le plus court pour arriver au manoir familial que je partage avec mes parents. Les arbres projettent des ombres livides et semblent se prosterner sur mon passage. Ils se courbent et se balancent sous le vent sifflant de plus en plus fort.
À peine rentrée chez moi, j'entends le ciel se fendre et déverser des cascades de pluie.
Mes parents sont déjà couchés. J'attrape un verre et une bouteille d'eau, glisse la main dans la poche de mon manteau pour m'assurer que la petite fiole est toujours présente et monte directement dans ma chambre.
Au moment de me mettre au lit, j'avale une partie de la préparation. Assez rapidement, ma vue se trouble, les murs de la pièce se mettent à gondoler, j'entends un bourdonnement confus, comme si des centaines de voix chuchotaient, et j'aperçois, au loin, des formes floues tournoyer, puis disparaître derrière une lumière verte aveuglante. Je me sens comme happée par ce rayonnement et me retrouve à l'entrée d'une immense ville aux allures de cité antique.
Je marche sur du sable blanc et longe des temples titanesques semblant être des constructions de porphyre vert et de lapis-lazuli. Les colonnes et les piliers sont tellement hauts qu'ils transpercent le ciel. Chaque porte est surmontée d'une sculpture faisant penser à une tête de Gorgone.
À mesure que j'avance, une odeur salée d'océan se fait de plus en plus forte. J'arrive, au bout de quelques minutes, face à une mer recouverte d'un lit d'algues d'une épaisseur ne laissant entrevoir aucune parcelle d'eau.
J'essaie de regarder le plus loin possible, mais la végétation aquatique s'étend à perte de vue.
Soudain, à une centaine de mètres, la nappe verdâtre s'agite comme si elle était soulevée par quelque courant venu des profondeurs. Des bouquets d'algues sont violemment projetés dans tous les sens et de gigantesques tentacules se mettent à onduler dans les airs.
Horrifiée, je me retourne pour fuir, mais surgit une autre abomination. Une monstrueuse procession s' avance dans ma direction. Elle se compose de créatures hybrides portant toutes un couvre-chef ressemblant à une coiffe de fou du roi avec des tentacules à la place des cornes. La tête et les mains sont celles d'un homme alors que le reste du corps est celui d'un crabe, à l'exception du tronc et des bras qui semblent recouverts d'une peau de crapaud.
Mon cœur semble s'arrêter. Mon dieu ! si c'est un cauchemar, je n'imaginais pas mon inconscient être capable de créer une scène aussi terrifiante ! Après quelques secondes, je recouvre mes esprits et réalise que je suis piégée au milieu du comble de l'horreur. C'est alors que me croyant perdue et condamnée à une mort des plus atroces, je sens le sol se mouvoir sous mes pieds. Je m'enfonce et suis comme aspirée dans une sorte de tunnel à une vitesse vertigineuse.
Je ne saurais dire combien de temps a duré la descente, mais quand je rouvre enfin les yeux, je suis en train de flotter dans l'espace. Je me dis que je dois être morte et ressens comme un soulagement. Tandis que cette pensée me traverse, j'aperçois loin devant moi un minuscule globe de lumière bleue voguant dans l'obscure immensité. Sur sa gauche, une boule de feu éclaire les ténèbres en projetant une lumière blanche flamboyante. Je me retourne et vois s'éloigner et disparaître dans le néant une grande étoile verte.
Je me sens légère et réalise que je me dirige vers la terre car la sphère bleue me paraît de plus en plus volumineuse. J'arrive si près que j'aperçois les océans. Ensuite, je me sens plonger dans une grande mer de nuages, et lorsque j'en ressors enfin, je vois mon village, puis le manoir.
Je me retrouve dans ma chambre. Le miroir est brisé.
Je ne peux garder cette expérience pour moi et décide de me rendre immédiatement chez l'apothicaire.
Il fait encore nuit. La lueur spectrale de la lune éclaire faiblement le bois et donne aux arbres un aspect effrayant. J'ai l'impression que les branches sont d'immenses bras de pieuvres prêts à s'enrouler autour de moi.
J'arrive devant la maison de l'apothicaire et frappe à sa porte en l'appelant.
J'entends un bruit tel un claquement. La porte s'ouvre et je me retrouve à nouveau face à mon cauchemar. M. Robert est coiffé d'un chapeau à tentacules, et sous sa blouse, je vois dépasser une énorme pince de crabe. Je sens un frisson parcourir tout mon corps, mais surmontant la terreur qui me fige, je m'enfuis et cours aussi vite que je peux. Cette fois-ci, je ne m'aventure pas dans les bois et fais un long détour par le village pour regagner le manoir.

Je n'ai parlé de cette histoire à personne. Peu de temps après, je me suis installée dans la capitale pour terminer les études que j'avais commencées par correspondance.
Je sais que je ne resterai pas éloignée du village bien longtemps, car il me relie à ma sœur. Je conserve précieusement la petite fiole avec le reste de son contenu...
Mes parents m'ont appris la disparition de l'apothicaire. Je vous laisse deviner où l'abominable créature a bien pu se réfugier...
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Léo Olé · il y a
Et bien vous n'avez pas perdu la main, Angie.
C'est superbement bien écrit.

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Angie Blue · il y a
Hey, merci Léo d'être passé et d'avoir apprécié. C'est un registre un peu particulier, mais ça change un peu de ce que l'on a l'habitude de lire.
Je vais peut-être écrire une suite, à voir...

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Blackmamba Delabas · il y a
Oui, une suite s'impose...
Au plaisir de vous lire.

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Angie Blue · il y a
Ok ! Bien reçu Blackmanba !
Et merci pour votre lecture.

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Philippe Pays · il y a
Une histoire fantastique rondement menée, bravo !
Toujours se méfier des petites fioles concoctées par nos gentils pharmaciens....

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Angie Blue · il y a
Merci Philippe pour le "rondement mené". Oui, j'ai beaucoup travaillé l'intrigue et le style. Et j'ai déjà quelques idées pour une suite...Cette petite fiole n'a peut-être pas fini de nous livrer tous ses secrets...
Merci d'être un lecteur fidèle. J'en suis très touchée et honorée.

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Graloup · il y a
Vous citez Gautier parmi vos références. C'est un maître du fantastique, avec sa nouvelle "La morte amoureuse". Vous nous introduisez, sans détour, dans votre univers inquiétant. On pourrait rester à l'extérieur, mais moi , j'entre sans hésiter, j'apprécie l'atmosphère et j'attends une suite. Votre apothicaire mérite d'être mieux connu.
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Angie Blue · il y a
Merci Graloup. J'ai lu votre commentaire ce matin en me levant, et ça m'a vraiment fait plaisir. J'ai choisi un registre particulier, et en effet, c'est très inspiré de mes auteurs préférés. Ici, particulièrement Lovecraft et Hodgson. J'adore la littérature fantastique et le registre horreur cosmique. Je vous avoue que moi aussi, en terminant d'écrire ce texte, je me suis dit que ça serait intéressant qu'il y ait une suite. De plus, elle est amorcée par le fait que la narratrice a conservé le reste de la petite fiole. Oui, cet étrange apothicaire, elle va peut-être le revoir ici ou ailleurs...suspense...
On a toujours besoin d'être rassuré en tant qu'auteur. Alors encore merci d'être entré dans mon univers et d'avoir apprécié.

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Graloup · il y a
Une "potion magique" est utilisée dans ma nouvelle: "Louzaouen ar c'hoen" (l'herbe à sommeil) située en Bretagne, terre propice au fantastique. Si vous souhaitez y jeter un œil...
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Angie Blue · il y a
Oui, avec plaisir.