L'extérieur

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Jury
La porte était restée ouverte... Gamji me jeta un regard inquiet, dégaina son arme avant de pénétrer, prudemment, dans la pièce sombre. Aucune réaction de l'interrupteur, le jus était coupé. Gamji disparut un moment dans les ténèbres avant de réapparaître, blanc comme un cierge, sur le perron que je n'avais pas quitté. Je savais déjà ce qu'il allait m'annoncer.
— C'est un véritable carnage à l'intérieur ! Appelle les nettoyeurs. Je vais voir si la zone est sûre !
— Ok !
J'actionnai ma radio en le regardant s'éloigner sur la dune attenante au blockhaus, le dos courbé, cherchant au sol des empreintes... Après avoir délivré mon message, je lui emboitai le pas. Gamji était un bon coéquipier, plus gradé que moi d'un carré rouge, il n'abusait pourtant pas de son statut... nous avions une confiance et un respect mutuel, nous savions tous deux que notre survie en dépendait...

* * *

Le jour où j'ai reçu ma convocation, j'étais en pleine ascension virtuelle du Mont-Blanc. Le message s'était gravé sur la roche, juste sous mon nez, alors que je sécurisais mon mousqueton. Il était clair, comme peut l'être un ordre militaire : « Contactez l'Académie Militaire Extra-terrestre (AME) sous 24 h. Un conseiller vous indiquera la marche à suivre concernant votre affectation dans le cadre de votre service obligatoire. Si vous n'effectuez pas cette démarche, vous serez déconnecté dans les 24 heures suivantes. » Le reste du message indiquait les coordonnées du contact et la formule, brève, de politesse.
Je n'avais donc pas d'autre choix que de me soumettre à cet ordre impérial, attendu bien sûr, mais j'avais espéré passer un été tranquille avant d'être convoqué.
J'avais fêté mes 18 ans la veille ! L'Académie ne m'avait pas laissé beaucoup de répit !
Fin d'ascension, je retirai mon casque virtuel et descendis prévenir ma mère.
J'attendis la fin de son « check up » médical hebdomadaire pour lui faire part de la nouvelle. Elle était encore allongée sur le plateau médical quand l'hologramme de son médecin attitré s'évapora en indiquant : « Tout est à la normale ! »
Elle m'écouta avec des yeux bien ronds, la main droite sur sa bouche ouverte en cul de poule : « Mon Dieu ! Oh Jon, mon petit ! Viens là ! » Il y avait bien longtemps qu'elle ne m'avait pas étreint comme ça, comme on étreint un enfant qui s'est blessé. Elle laissa échapper une larme qui glissa doucement sur ma nuque m'entrainant moi-même dans un profond sanglot.
J'étais son bébé, son petit garçon, son double, sa raison d'être, son ange, son chéri... autant de superlatifs que de minutes passées à ses côtés depuis ma naissance. Nos coudes serrés, à l'unisson, quatre coudes comme famille... ceux, paternels, s'étant effacés il y a bien longtemps, et dont le souvenir lointain ne diffuse que peu d'images dans ma mémoire.
Nous savions tous les deux que ce moment allait arriver, pourtant nous n'étions pas vraiment préparés à cette brutale séparation. Comment le pouvait-on d'ailleurs ?

Une semaine après, je déchirais l'enveloppe de ma chrysalide et m'éloignais de ma vie d'avant, d'adolescent aimé, dorloté, protégé. Dorénavant, je serais, pour les cinq années à venir, un soldat de l'Académie Militaire. J'allais devenir adulte sous un uniforme ! Moi qui n'aimais pas les cours de guerres virtuelles enseignés à l'Académie Scolaire, qui refusais toute altercation sur le réseau, préférant les escapades dans les paysages majestueux des Alpes ou de l'Himalaya.
Voilà qu'aujourd'hui, je me retrouvais dans une capsule individuelle, sorte de suppositoire de verre, glissant à un mètre au-dessus d'un rail électromagnétique, m'emmenant par delà le dôme, vers le réel, là où le danger guette, là ou les peurs sont réelles, ou les balles tuent vraiment... vers la zone infectée !
Après 8 heures de trajet, la capsule ralentit en s'approchant de l'une des portes du dôme. Je n'avais jamais été aussi loin de toute ma vie.
Toujours enfermé dans mon véhicule de verre, j'observai, impressionné, la surface de cette demi-lune. Sa couleur azur était prononcée, je ne parvenais pas à bien comprendre sa texture, qui semblait liquide, immaculée de facettes scintillantes et comme traversée par moment de sortes d'ondes électriques. Cette surface translucide ne laissait apparaître qu'une image extrêmement floue et vacillante du monde extérieur. Mon corps trembla de stress, prenant conscience de la situation dans laquelle je me trouvais.
Après quelques minutes en stationnaire, la capsule se projeta vers le dôme à la vitesse d'une balle au sortir du canon. Je fus comprimé contre mon fauteuil l'espace d'une seconde. Souffle coupé, je réalisai : nous étions dehors !

Et c'était beau, tellement beau !
Je glissais à présent dans une vallée verdoyante, baignée d'une rivière à l'eau bouillonnante, sculptant d'énormes rochers en perles ou ovoïdes de grès, grignotant la rive affleurante tapissée d'herbes et mouchetée de fleurs multicolores.
Au loin, des pins immenses entamaient l'ascension des montagnes environnantes, laissant les hauteurs à des neiges éternelles caressées par un voile nuageux. La rivière prenait sa source au pied d'un énorme glacier qui déployait sa gigantesque langue crevassée, entre deux montagnes, léchant le bout de la vallée.
Puis ce fut le noir total. Nous avions été engloutis par une montagne.
La capsule fit halte. Une sirène se fit entendre. Et, comme dans un ascenseur, je descendis toujours assis dans mon véhicule de verre le long d'un tube ou seuls quelques points lumineux apparaissaient dans un rythme régulier.
Sortant de ce tunnel, la capsule atterrit en douceur à son emplacement, dans une pièce immense, d'où pleuvaient du plafond d'autres capsules, par centaines. La voute rocheuse était tapissée de milliers de projecteurs, le sol était lisse comme du verre et bariolé d'un réseau de bandes réfléchissantes et de pointillés de LED.
Le toit de verre du véhicule glissa sur le côté, je pris mon sac et sortis. Une voix dans mon oreillette m'indiqua de suivre le réseau bleu à mes pieds jusqu'à la porte 6B, et comme un GPS me guida dans cette fourmilière.
Comme moi, des milliers de nouvelles recrues se laissaient guider sur le tarmac de verre, tous hébétés, laissant trainer un regard, mais ne prononçant aucun mot.
J'étais donc arrivé à « la caserne » !


* * *

Gamji avait disparu de l'autre côté de la dune. Arrivé sur la crête, je le vis me faire signe de me baisser. Il semblait avoir entendu quelque chose. Lui-même était allongé dans le sable, sans faire le moindre mouvement. Il semblait écouter. Je regardais autour de moi, tout semblait calme. Une légère brise marine époussetait la dune des grains de sable, soulevant par moment les plus légers d'entre eux, faisant danser les touffes éparpillées de chiendent marin. Je me retournais, cela semblait calme aussi autour du blockhaus. Nous étions sur nos gardes, car en plus des « infectés », les dunes abritaient des « croqueurs ».
Après quelques minutes, Gamji m'indiqua que je pouvais le rejoindre.

— Mon radar a perçu un mouvement à 15 h, au-delà de la plus haute dune. Mais là, je ne reçois plus de signal.
— C'était peut-être un tourbillon de sable ? Le vent semble se lever !
— Pt'être ! C'est bizarre quand même. Je n'aime pas çà ! Gamji réfléchit. T'en penses quoi, Jon ? La nuit va bientôt tomber, on devrait retourner au vaisseau.
— C'est toi qui décides ! J'étais surpris qu'il me pose cette question. Depuis que nous nous connaissions, il avait toujours décidé de tout.
— Mouais ! Bon ! Alors on se tire. Je le sens pas ce coup-là !

Moi non plus, je ne le sentais pas. Pas moins que d'habitude d'ailleurs, mais là c'était Gamji qui m'inquiétait. Je ne l'avais jamais vu comme çà et j'avais besoin de lui tel qu'il était habituellement pour me rassurer. Sur le retour, je l'observais, il semblait nerveux, notre trajet fut exagérément entrecoupé de halte au sol, ou d'arrêts furtifs.


* * *

Les premières journées à la caserne ne furent qu'enchainements de tests médico-psychiques, de séances de maniement des armes et d'appréhension de la hiérarchie.
Tout en mode virtuel, confiné dans notre « appartement » individuel. La quarantaine était obligatoire à l'entrée et la sortie de la caserne. D'appartement, il n'y avait bien que le nom, car il s'agissait d'un deux pièces, salle de bain et toilettes pour l'une, table et couchage pour l'autre. Murs blanc linceul, sans artifices, avec pour seule fenêtre un écran tactile et holographique. Le repas arrivait par un interstice dans la porte. Il fallait tourner une petite poignée pour faire tomber les sachets lyophilisés dans un récupérateur, comme ces distributeurs de boule de chewing-gum que l'on trouvait dans les fêtes foraines autrefois et que j'avais vus dans les archives de l'école. Pour le reste, tout se passait face à l'écran.

Dans le dôme, il n'était jamais question de la « guerre ». Elle fut seulement traitée à l'école, à notre quinzième année. C'était le cours sur « l'invasion ». Pour l'occasion, pendant une semaine, un général de l'Académie et un historien accompagnaient notre professeur titulaire, M. Verde. C'est ainsi que nous apprenions la vérité, dictée comme un cours de mathématique !
L'invasion avait démarré en 2027, nous étions en 2055. Une armée extra-terrestre avait débarqué un peu partout sur la planète. Sa puissance de feu nous rendait impuissants face à elle, et les pertes humaines se comptaient par millions dès les premiers jours. Les forces armées et les scientifiques de tous les pays avaient uni leurs forces, cherchant une arme et le moyen de se protéger. C'est ainsi que furent créés les dômes. Il en existait une centaine disséminé sur la planète. La technologie du dôme nous rendait invisibles aux yeux de l'ennemi et nous protégeait de leurs armes. Ce sont ces dômes qui assuraient notre survie. Quant à l'armée, elle avait mis au point une arme bactériologique qui avait fini par pratiquement éradiquer les « aliens », seule une partie de ceux-ci, plus résistants, avait survécu et rodait, toujours aussi dangereuse, sur toute la planète. Malheureusement, cette arme bactériologique avait muté en un virus mortel pour l'homme. Et jusqu'à ce jour, aucun vaccin n'avait pu encore être développé contre celui-ci. Voilà donc à quoi ressemblait l'extérieur ! Un virus hyper contaminant évoluant dans l'atmosphère, sur le sol des aliens que l'on nommait « croqueurs », qui cherchaient des proies humaines et des « infectés ». Les infectés étaient des humains qui avaient survécu au virus, mais qui les avaient profondément transformés en morts-vivants. Ils déambulaient, se nourrissaient de « croqueurs », de militaires parfois et de charognes animales souvent.
Les « croqueurs » étaient des sortes de morts-vivants aliens. Ils avaient eux aussi perdu leurs facultés mentales, et comme les morts-vivants, chassaient en permanence sans autre but précis.

Les « croqueurs » étaient des bipèdes, hauts de deux mètres. D'une stature cousine à celle humaine, ils étaient par contre dotés d'une musculature bien plus puissante. Leur peau brune s'apparentait à la structure d'écailles des reptiles. Au bout des bras puissants, des sortes de mains comptaient quatre longs doigts avec des griffes tranchantes comme des lames de rasoir. Le visage était reptilien lui aussi, et la mâchoire comportait deux lignes de dents triangulaires, semblables à celles d'un requin blanc. Une petite crinière osseuse scindait le crâne en deux. Ils étaient rapides, agiles et bondissants. Ils avaient débarqué avec des tenues de combat sophistiquées et un armement à ultra-sons dont nous n'avions pas la parade. Les croqueurs survivants s'étaient débarrassés depuis longtemps de tout cet accoutrement ainsi que de leurs armes, redevenus à l'état préhistorique sous l'effet de notre défense bactériologique.

Ce n'est qu'après la quarantaine que nous fûmes affectés à une unité. La mienne était la A.M.E. 113, commandée par le major Droat, un homme de poigne au regard perçant.
Canne à la main, il trainait la patte gauche sans sourciller. Certainement un souvenir d'une rencontre extra-terrestre. Il parlait vite et fort, sa voix compensait sa fragilité physique et son fort dégagement hormonal forçait le respect. Un vrai de vrai, le genre de chef que tu vois dans les films. Froid comme la glace, impartial, mais honnête et reconnaissant. Le cheveu gris, il devait avoir la cinquantaine.
C'est là aussi que j'ai rencontré pour la première fois mon binôme : Gamji. J'avais perçu dans son premier regard de la déception. C'est vrai que je ne dégageais pas la confiance avec mon allure ni athlétique ni patriotique que l'on recherche chez un partenaire de cordée. Gamji avait déjà une expérience d'un an à l'extérieur, cela se dessinait tout de suite dans son regard et sur les traits tirés de son jeune visage. Il était d'un an mon aîné, mais paraissait en avoir tout au moins dix de plus. Je me suis dit que j'allais devoir batailler pour obtenir sa confiance.


* * *

Retour au vaisseau sans encombre. J'actionnai la bulle protectrice. Le niveau d'énergie est à 15 %. C'est notre dernière nuit sous cette protection, il n'y aura pas assez de charge pour la nuit suivante. Demain il faudra repartir. Gamji s'installa sur sa couchette sans un mot.
— Ça va Gam ? Son état psychique m'inquiétait.
— 5/5 ! Je suis juste crevé. Bouffe sans moi, j'ai pas faim ! Je vais pioncer direct ! Bonne nuit !
— Bonne nuit !
Je pris mes pilules protéinées, glissai une rondelle alimentaire dans le four moléculaire. Trente secondes plus tard, un pain au miel et au poulet fumant était dans mon assiette. Celui-ci était pas mal, mais bon ça restait tout de même de la bouffe de mission.

Tout à coup, une sirène retentit sur le tableau de bord, la jauge d'énergie clignotait rouge ! Le niveau baissait rapidement, nous étions déjà à 10 %. Je m'installai aux commandes, cherchant le problème sur l'écran de bord.

— Bordel, qu'est-ce qui se passe ? Gamji, réveillé en sursaut, se jeta sur son siège.
— Je comprends pas ! Y a rien d'anormal sur les écrans !
— P'tain !
Soudain, un croqueur se ventousa sur la vitre de la cabine.
— D'ou il sort celui-là ! Gamji était fou de rage.
— On a dû l'enfermer quand on est rentré. Il devait être de l'autre côté du vaisseau et on l'a pas vu !
— Et ce con a dû se faire les dents sur les câbles qu'il ne fallait pas ! J'imagine !
— Y a des chances ouais !

J'étais blasé par cette situation sordide.

La bête mordait la vitre, la griffait, en poussant des hurlements. Ses yeux rouges nous fixaient comme ferait un homme affamé devant un plat gargantuesque. La jauge indiquait maintenant 5 %, on ne pouvait même plus décoller.

— Il va rameuter ses copains, si il continue de hurler comme ça !
Gamji se leva de son siège et attrapa son arme.
— Attends-moi !
— Reste ici ! Tant qu'il te voit, il va pas surveiller ses arrières ! Je le zigouille et après on avise !
— Fais gaffe, quand même ! Et traine pas, le bouclier va pas tarder à lâcher !
— Ça roule !

Le bruit de la porte qui s'ouvre n'attira pas l'attention de la bête qui s'acharnait toujours sur le cockpit. Soudain un filet rouge lui traversa le crâne, des éclaboussures gluantes giclèrent sur la vitre et le croqueur dégringola. Gamji l'avait fumé avec son laser.
Le bouclier protecteur se désactiva. Il n'y avait plus d'énergie.


* * *

La première fois que je fus confronté à un « croqueur » me révéla. À croire que les entrainements intensifs et le bourrage de crâne quotidien à la caserne étaient efficaces. Il avait bondi d'un fossé, fonçant sur Gamji qui n'avait pas réagi. En un instant, j'avais armé, visé et dégommé. Sans réfléchir, sans peur ni hésitation... machinalement.
Mon coéquipier m'avait souri. J'avais gagné sa confiance.
Je sus à ce moment que j'étais de taille. J'avais endossé définitivement le costume de l'adulte militaire qu'on voulait que je fusse, malgré moi. Après avoir observé l'animal, je lui enquillai un coup de saton dans le crâne et poursuivis mon chemin.
Dans la même journée, je me tapai également deux infectés. Ceux-ci étaient plus faciles à avoir. Ils étaient lents.
C'était ma première sortie.

Nos missions consistaient à dézinguer le plus possible de ces bestioles. Toujours en binôme, toujours dans le même secteur. Nous connaissions les moindres recoins de notre territoire, ce qui nous offrait un avantage certain. Mais il y avait du boulot, car dans le dôme, on avait tendance à minimiser les chiffres concernant le restant des populations de « croqueurs » et d'infectés, sans doute une stratégie politique pour rassurer les habitants des dômes. Mais dans la réalité, ils grouillaient encore.

Voilà à quoi nous donnions cinq ans de notre vie. Faire la chasse à des zombies humains ou extra-terrestres, espérant en finir un jour avec eux. Et peut-être, si jamais la science nous donnait un vaccin, en finir avec le confinement dans les dômes.
La vie à l'intérieur y était pourtant bien agréable. Les paysages tout aussi beaux qu'en dehors. La réalité virtuelle permettait de nous évader, de nous instruire dans de nombreux domaines. Le système social était entièrement dépendant du monde virtuel. Chaque habitant était identifié dans le réseau, vivait en lui, communiquait par son entremise. À l'intérieur, les règles étaient claires, rassurantes et personne n'y dérogeait. Il faut dire que les sanctions étaient dissuasives. La société était régie par trois grands corps : l'Académie du devoir, l'Académie Militaire et l'Académie Scolaire. La première gérait la politique, les sciences et la démographie. Pour les deux autres, leur intitulé suffisait à leur description.
Dans le dôme, on travaillait pour la communauté, uniquement pour son fonctionnement. L'ambition personnelle n'avait plus lieu d'être, ou presque. Il n'y avait pas de monnaie, pas de biens personnels. Chaque habitant, chaque famille était logé à la même enseigne, seule leur affectation les différenciait.
Un monde aseptisé, mais protecteur... et face à la terreur qui régnait autour des dômes, ce monde-là semblait convenir à chacun.

À la fin de nos cinq années de service, si nous en ressortions vivants, on nous renvoyait chez nos parents une année complète, avant de nous affecter à notre tâche communautaire. On pouvait être dans la branche scientifique, l'éducation, l'armée, la restauration, l'entretien... tout un panel utile au fonctionnement du dôme. Suite à cette affectation, on nous installerait dans un logement, qui évoluerait en fonction de notre évolution sentimentale, seul, en couple, avec enfant... un seul enfant, les naissances étaient contrôlées et limitées. Tout était réglé, calé... pas besoin de se soucier de notre avenir... il fallait juste que la tâche nous convienne, sinon c'était plus compliqué.
Sous le dôme, les rues étaient étroites, des immeubles immenses se dressaient dans toute la cité. Sans éclairages puissants, certains recoins auraient été plongés dans une ombre journalière. Tous les immeubles d'habitation étaient blancs, sans balcons... il fallait optimiser l'espace.
Les déplacements se faisaient à pied pour la plupart du temps ou dans les capsules pour les trajets les plus longs.
Les loisirs se résumaient à des complexes sportifs, quelques parcs et surtout au monde virtuel. Chaque habitant avait son équipement, et naviguait là ou il l'entendait dans un réseau qui ne semblait pas connaître de limite. Tout ce qui faisait la Terre avant l'invasion était dans le réseau. Du premier film des Frères lumières au survol de la face cachée de la lune. Toutes les envies étaient assouvies, et libres d'accès. Le réseau était notre patrimoine mondial.


* * *


L'arme de Gamji se fit à nouveau entendre. Il jura dans sa radio :
— Ramène-toi, on a de la visite ! Bouge ton cul !
Je pris mon arme et sautai en dehors de l'appareil. Deux croqueurs fonçaient sur Gamji. Le bouclier n'était plus actif et les cris du premier avaient rameuté tout ce qui se trouvait dans le périmètre. Gamji toucha le premier à l'abdomen, il se coupa en deux dans une déjection d'organe et de sang dégoulinante. Je touchai le deuxième à l'épaule, mais cela ne suffit pas à le stopper. Avant que Gamji puisse le mettre en joue, la bête le gifla de ses quatre griffes et l'expédia contre la carlingue. Mon deuxième tir coupa la tête de la bête.
— Gamji !
Il n'avait plus de visage ! Les griffes l'avaient complètement déchiqueté. Je hurlais, en larmes ! C'était ma faute, ma faute ! Bordel ! Ma faute ! Putain ! J'avais bien senti que cette journée n'allait pas tourner rond, Gam' aussi n'était pas comme à son habitude. Avait-il senti la mort peser sur ses épaules ? Je lui demandais pardon pour ce tir foireux qui le condamna direct. Bordel ! Gam' mon pauvre vieux !
J'étais à genoux près de lui quand je sentis soudain la morsure sur mon épaule.
Un infecté !
Lui aussi, attiré par tout ce foutoir, avait pointé son nez. Moins rapide que les croqueurs, il venait certainement d'arriver. Je ne l'avais pas entendu s'approcher derrière moi, trop occupé à m'apitoyer sur le sort de Gamji, et peut-être sur mon propre sort aussi.
Dans un reflex destructeur, je lui assénai un coup de crosse dans le tarin, qui s'enfonça dans son visage. Il recula d'un bon mètre. J'eus le temps d'ajuster un coup de laser dans son crâne et c'en fut fini de lui. Il gisait sur le sable, comme une momie dans ses vêtements en lambeaux.
C'en était fini de moi aussi à présent. On a tous appris ce que signifie une morsure d'infecté.
« Mordu, foutu ! » répétions-nous dans les rangs de la caserne. C'était l'une des premières règles à ne pas oublier.
Quel triste monde ! Quel cauchemar ! Quelle horreur ! L'image lointaine du dôme protecteur n'était plus qu'une illusion, qu'un souvenir que j'allais emporter avec moi.


Je descends la dune à présent, jusqu'au rivage. La mer est calme, sa surface noire est pailletée d'une voute céleste étincelante. Arrivé sur le sable humide, je quitte tout ce qui m'enserre le corps pour me mettre nu. J'entre doucement dans l'eau. Je pense à toi, maman ! J'ai peur pour toi, je connais déjà ta tristesse, ta douleur... il faudra que tu vives sans moi, à présent. Tu vas me manquer ! Je t'aime ! j'aurais tant aimé t'embrasser une dernière fois.
Adieu, maman !
Je ne finirai pas comme ces êtres maléfiques. Il me reste assez de temps pour en finir moi-même.
Je m'enfonce dans l'eau ! Elle me caresse, m'enlace, me prends dans sa chaire. Elle semble m'embrasser de tout son être, comme une mère qui borde son enfant pour lui bénir son sommeil. Je n'ai jamais connu telle sensation de liberté et d'apaisement. Je n'ai plus peur. Je regarde les étoiles une dernière fois et je me dis que sous le dôme personne n'a la chance de pouvoir admirer une telle beauté. Je m'enfonce de plus en plus dans l'eau d'ébène, les yeux rivés vers le ciel.

De toute ma jeunesse passée sur le réseau, j'ai appris énormément. Je peux identifier les étoiles que j'aperçois au-dessus de moi, raconter l'histoire de l'art, dessiner des cartes géographiques... Mais, il n'y a qu'une chose que je n'ai jamais pris le temps d'étudier sur le réseau, qui ne m'avait jamais vraiment intéressé... c'est apprendre à nager !
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joslin Grasset · il y a
Bonsoir à tous ! Un petit mot pour vous souhaiter tous mes voeux de bonheur et d'écriture et vous remercier d'avoir lu et apprécié mon texte. 611 lectures c'est énorme pour moi. Vos commentaires encourageants sont la plus belle des victoires. Merci à tous !
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Fred Panassac · il y a
Félicitations pour cette création imaginative et pas si éloignée de notre condition.
Vive la SF avec une telle histoire addictive !

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Odile Duchamp Labbé · il y a
Drôle de futur. Il ne fait pas envie.
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Olivier Vetter · il y a
Un futur confiné.
Cela ne donne pas vraiment envie.
Mais le texte est bien écrit.

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M. Iraje · il y a
Un récit qui s'apparente au scénario d'un jeu vidéo crépusculaire.
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Jeanne Pica-Borruto · il y a
Espérons que votre magnifique récit restera dans le domaine de la science-fiction! Mon soutien.
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Armelle Fakirian · il y a
Une belle oeuvre de science fiction très bien écrite ! Mon soutien. Bravo !
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Julian Ronin · il y a
Bravo pour cette nouvelle qui a du mordant ! Vive la science fiction !
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joslin Grasset · il y a
Je vous remercie tous pour vos commentaires encourageant. J'espère trouver le temps de vous proposer une nouvelle histoire prochainement.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je vous souhaite une bonne finale, Joslin.

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